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● Markets

Base des futures : rebond sans carry à l’approche de la Fed

Le bitcoin est remonté vers ses plus hauts de l'année, mais la base des futures reste sous le taux sans risque. Trois leviers décident de son retour, et la Fed du 28 octobre en tient un.

L’automne 2026 a offert au bitcoin un scénario que peu voyaient venir au creux de l’été : un rebond net, qui a ramené le cours autour de 82 000 dollars (près de 72 000 euros), à une trentaine de pour cent seulement sous le record de 126 080 dollars inscrit début octobre 2025. Le prix est revenu. Le portage, lui, n’a pas suivi.

Sur les marchés dérivés, la base des futures, c’est-à-dire l’écart entre le prix d’un contrat à terme et le prix au comptant, est restée désespérément plate. À trois mois, elle évolue autour de 3 % en rythme annualisé, soit sous le rendement sans risque des bons du Trésor américains. Autrement dit, l’opération de cash-and-carry qui a financé une partie du dernier cycle rapporte aujourd’hui moins qu’un placement réputé sans risque. Le rebond a eu lieu, mais sans le carry.

Cette dissociation déroute parce que l’on a pris l’habitude de lire la base comme un thermomètre du sentiment : base large, marché euphorique ; base plate, marché prudent. C’est le mauvais instrument. La base ne mesure pas le prix du bitcoin, elle mesure le prix du levier. Pour qu’elle se tende de nouveau, trois leviers bien précis doivent s’actionner, et l’un d’eux est entre les mains de la Réserve fédérale, qui se réunit les 27 et 28 octobre, une échéance que le marché price déjà à environ 80 % comme une pause. Voici la mécanique.

Le paradoxe d’octobre : le prix est revenu, le carry non

Reprenons la séquence. Après un point bas estival sous les 63 000 dollars, le bitcoin a enchaîné deux mois de hausse portés par des achats au comptant et par des entrées nettes dans les ETF spot américains. À la mi-octobre, il évolue autour de 82 000 dollars, l’ether autour de 2 500 dollars. Rien, dans cette remontée, ne ressemble à la fièvre à effet de levier de fin 2024, quand les contrats à terme s’arrachaient bien au-dessus du comptant.

La preuve est dans la base. Michael Marshall, responsable de la recherche chez Amberdata, avait décrit le mouvement miroir de l’automne 2025, lorsque près de 4 milliards de dollars étaient sortis des ETF alors que le cours chutait de 125 000 vers les bas 80 000 dollars : ces rachats, expliquait-il, étaient «tied to a mechanical basis trade unwind, not broad investor fear». Le dénouement d’un basis trade, pas une panique. Un an plus tard, la logique est symétrique : la hausse se reconstruit sans que le basis trade, lui, ne revienne.

Ce découplage entre le prix et le portage est le fil rouge de cet article. Il explique pourquoi un investisseur qui achète du bitcoin aujourd’hui participe à un marché haussier, tandis qu’un investisseur qui vend la base, lui, ramasse à peine de quoi couvrir ses frais. Les deux regardent le même actif, mais pas la même grandeur.

La base des futures, en une minute

Un contrat à terme (future) engage à acheter ou vendre du bitcoin à une date future et à un prix fixé d’avance. Quand ce prix dépasse le comptant, le marché est en report (contango) ; quand il passe dessous, il est en déport (backwardation). L’écart, ramené en taux annualisé, est la base. Le trade de cash-and-carry consiste à acheter le comptant et à vendre le future : à l’échéance, les deux prix convergent, et l’arbitragiste encaisse l’écart, quelle que soit la direction du marché. C’est, sur le papier, un rendement neutre au marché.

La valeur théorique de cette base n’a rien de mystérieux : c’est à peu près le coût de portage, soit le taux sans risque sur la durée du contrat. Si les bons du Trésor à trois mois rapportent 4 %, un future à trois mois devrait coter environ 1 % au-dessus du comptant (un quart de 4 %). Tout ce qui dépasse ce plancher est un excès, et cet excès raconte une histoire : celle de la demande à effet de levier. Le tableau ci-dessous résume les quatre régimes.

RégimeFuture contre comptantBase annualiséeCe que cela dit du marché
Report largeNettement au-dessusFortement positiveDemande longue à effet de levier forte, euphorie
Report légerUn peu au-dessusProche du taux sans risqueMarché calme, portage mince, peu d’excès
Base sous le taux sans risqueÀ peine au-dessusInférieure au rendement des bons du TrésorLevier absent, hausse portée par le comptant
DéportEn dessousNégativeStress, couverture, désendettement forcé

Une nuance pratique mérite d’être posée tout de suite : un contrat à terme a une échéance, mais la stratégie, elle, est permanente. Pour maintenir la position, l’arbitragiste doit rouler son contrat, c’est-à-dire déboucler l’échéance qui approche et rouvrir sur la suivante, en général trimestrielle. Chaque roulement se fait au prix du marché du moment, avec ses propres frais et son propre écart. C’est pourquoi les professionnels raisonnent en base à maturité constante plutôt que sur un contrat figé : ce qui compte n’est pas la prime d’un future précis, mais le rendement que l’on peut capter en roulant la position trimestre après trimestre.

La base n’est pas un thermomètre de prix, c’est le prix du levier

C’est le point central, et celui que l’on comprend le moins. Une base large ne veut pas dire que le bitcoin va monter. Elle veut dire qu’il y a, à cet instant, une forte demande de positions longues à effet de levier, prête à payer une prime pour s’exposer sans mobiliser le capital complet. L’arbitragiste qui vend cette prime est, en face, le fournisseur de ce levier. La base est donc le loyer du levier, pas une prévision de cours.

Les travaux académiques le confirment. Dans leur étude «Crypto carry», les économistes de la Banque des règlements internationaux Maik Schmeling, Andreas Schrimpf et Karamfil Todorov montrent que le portage crypto a atteint en moyenne plus de 10 % par an, avec des pics jusqu’à 60 %, un niveau sans équivalent dans les actifs traditionnels. Leur explication tient en deux ingrédients : des particuliers avides d’exposition à effet de levier dans les phases haussières, et un capital d’arbitrage insuffisant pour combler l’écart, parce que fournir ce levier expose à des risques de marge et de liquidation. La base, autrement dit, est le prix d’un déséquilibre entre la demande de levier et l’offre d’arbitrage.

Les analyses de marché pointent dans le même sens : la base accompagne le momentum plutôt qu’elle ne l’annonce. Les mesures de CF Benchmarks sur l’indice de financement perpétuel bitcoin montrent que l’excès de portage se tend quand le marché est déjà chaud et se détend quand il refroidit : c’est un indicateur coïncident, pas avancé. Lire la base comme une boule de cristal, c’est prendre l’effet pour la cause.

Premier levier : la demande directionnelle à effet de levier

Le premier levier qui doit s’actionner pour que le carry revienne est le plus direct : il faut que les traders redeviennent acheteurs à effet de levier. Tant que la hausse se fait au comptant, personne ne paie de prime pour le future, et la base reste collée à son plancher.

Le meilleur capteur de cette demande en temps réel n’est pas le future daté, mais son cousin perpétuel. Le funding des perpétuels, ce flux de paiements réglés toutes les huit heures entre longs et shorts, est l’avant de la courbe de portage : il réagit à l’heure, là où la base des contrats datés réagit au mois. En 2026, ce funding est resté modeste et volatil, oscillant entre des niveaux positifs à un chiffre et des épisodes franchement négatifs, sans jamais s’installer dans le territoire à deux chiffres qui signalerait un retour de la fièvre longue. L’indice KFRI de CF Benchmarks, qui mesure ce taux sur Kraken, en offre un relevé public utile pour qui veut suivre le levier au jour le jour.

Côté contrats datés, le constat est identique. La base à un mois a touché environ 5 % en rythme annualisé, celle à trois mois environ 3 %, à comparer aux quelque 4 % des bons du Trésor : l’excès de portage, cœur du trade, est donc nul voire négatif. Pour qu’il se reconstruise, il faudrait que des longs à effet de levier reviennent pousser le future au-dessus de son coût de portage. Ce n’est pas le cas aujourd’hui : le rebond a été payé en bitcoins achetés comptant, pas en contrats à levier.

Ce régime dure depuis des mois, et non depuis quelques jours. Après les pics de l’ère post-ETF, la base s’est comprimée tout au long de 2026 jusqu’à passer sous le taux sans risque et y rester, avec même des épisodes de déport au début de l’année. Le trade qui, en 2021, rapportait plusieurs fois le rendement des bons du Trésor rapporte désormais moins qu’eux. Pour un gérant, la conséquence est simple : autant détenir directement des bons du Trésor, qui offrent le même rendement sans le risque de base, de liquidation ou de contrepartie. C’est précisément ce calcul qui a vidé la demande d’arbitrage.

Deuxième levier : le taux sans risque, le plancher que la Fed tient

Voici le levier que le marché ne contrôle pas et dont il parle le moins : le taux sans risque lui-même. Puisque la base « juste » vaut à peu près le coût de portage, le rendement des bons du Trésor fixe le plancher sous lequel la base ne devrait jamais durablement tomber, et au-dessus duquel seul commence le vrai carry. Or ce plancher a monté.

Le 16 septembre 2026, la Réserve fédérale présidée par Kevin Warsh a relevé sa fourchette directrice à 3,75-4,00 %, sa première hausse depuis juillet 2023, par un vote unanime. Le calendrier du Comité place les deux prochaines réunions les 27 et 28 octobre, puis les 8 et 9 décembre. Le procès-verbal de la réunion de septembre, publié début octobre, précise que la plupart des responsables s’attendent encore à une nouvelle hausse avant la fin de l’année. Autrement dit, même la pause largement anticipée pour le 28 octobre est une pause à 4 %, pas un pivot vers des baisses. Le plancher reste haut, et il pourrait monter encore.

Cette configuration est un étau mécanique pour le carry. Plus le taux sans risque est élevé, plus la barre à franchir pour dégager un excès est haute ; et quand la banque centrale refuse d’assouplir, l’appétit de levier se refroidit, ce qui pèse sur la demande qui tendait la base. Les deux canaux vont dans le même sens : compression. C’est pourquoi la réaction du marché crypto aux décisions de la Fed se lit aujourd’hui moins dans le prix au comptant, qui peut rebondir pour d’autres raisons, que dans la structure des taux de portage, comme nous l’avons détaillé dans notre analyse de la réaction du marché à la Fed en 2026.

D’où l’importance de l’échéance du 28 octobre, que les marchés se mettent à négocier comme une date autant que comme un résultat, à la manière du compte à rebours réglementaire que nous avons décrit ailleurs. Une pause confirmée ne ramènera pas le carry : elle se contentera de ne pas l’enterrer davantage. Pour que le deuxième levier bascule, il faudrait un vrai cycle de baisses, c’est-à-dire un plancher qui redescend. Ce n’est pas le scénario de base.

PériodeBase 3 mois (annualisée, approx.)Taux sans risqueExcès de portage
Début 2021 (hors-bourse)44 à 48 %Proche de 0 %Énorme, âge d’or du carry
Début 2024 (post-ETF)Environ 25 %Environ 5 %Large
Fin 2024Plus de 20 %Environ 4,5 %Confortable
Mi-2026Environ 3 %Environ 4 %Nul à négatif
Octobre 2026Environ 3 % (plat)3,75-4,00 % (Fed)Toujours sous le plancher

Troisième levier : la jambe au comptant et le capital d’arbitrage

Le troisième levier est le plus structurel : qui détient la jambe au comptant, et qui dispose du capital pour arbitrer l’écart. Car le trade a deux jambes, et la base ne se referme que si quelqu’un vend le future cher en achetant le comptant. Encore faut-il que ce quelqu’un existe et ait les moyens d’agir.

Depuis 2024, la jambe comptant s’est largement déplacée vers les ETF spot : acheter des parts d’ETF, c’est détenir le comptant sous une enveloppe réglementée, et c’est devenu le moyen privilégié pour les institutions de porter la patte longue d’un cash-and-carry. Mais l’épisode décrit par Amberdata rappelle la fragilité de ce montage : quand le carry se dégrade, les arbitragistes débouclent, ils vendent le comptant détenu via les ETF et rachètent leurs shorts, et ce sont précisément ces sorties mécaniques, concentrées sur quelques émetteurs, qui pèsent sur les flux sans traduire la moindre panique. La demande d’arbitrage est donc elle-même procyclique : elle disparaît quand on en aurait le plus besoin.

Pourquoi ce capital est-il si cher à mobiliser ? Parce que vendre la base immobilise un bilan. Il faut financer l’achat du comptant, poster de la marge sur le short, et accepter que cette marge soit appelée si le prix bouge violemment avant l’échéance, même quand la position est couverte. Pour une banque, ces lignes consomment du capital réglementaire ; pour un fonds, elles consomment de la capacité de levier. C’est le cœur de l’argument de la BRI sur l’arbitrage limité : il existe un rendement à capter, mais le capital prêt à le capter est rare, et il se raréfie encore quand la volatilité monte. L’écart ne se referme donc jamais tout à fait.

Le profil des détenteurs a d’ailleurs changé. L’analyse des flux de fonds par CoinShares et des dépôts réglementaires montre que les hedge funds, grands animateurs du basis trade, ont nettement réduit leur exposition quand l’excès s’est évaporé, tandis que des banques et des gérants plus patients ont accru la leur. Cette rotation vers des mains moins sensibles au carry est une bonne nouvelle pour la stabilité, mais une mauvaise pour la vigueur de la base : des détenteurs qui ne cherchent pas le portage ne le font pas remonter. Le même raisonnement vaut pour les trésoreries d’entreprise qui accumulent du bitcoin au bilan, un phénomène que nous avons analysé sous l’angle de la comptabilité en juste valeur : elles fournissent de la demande au comptant, pas de la demande de levier.

Pourquoi le rebond n’a pas rallumé la base

On peut maintenant réassembler les trois leviers pour comprendre le paradoxe d’octobre. Le prix est monté parce que la jambe comptant a eu des acheteurs, ETF, trésoreries, flux directionnels. Mais la base est restée plate parce que le premier levier (la demande de levier) est faible, le deuxième (le taux sans risque) est bloqué haut par la Fed, et le troisième (le capital d’arbitrage) reste cher et prudent. Un seul des trois a bougé, et ce n’est pas celui qui tend la base.

C’est exactement la lecture de Marshall : la variation des flux ETF traduisait une mécanique d’arbitrage, pas le sentiment des investisseurs. Une hausse au comptant peut faire grimper le cours de 20 ou 30 % sans ajouter un point de base à la prime des futures, parce que les deux grandeurs répondent à des forces différentes. Confondre les deux, c’est s’attendre à ce que chaque jambe haussière ramène le carry. Elle ne le ramène pas.

Ethena et USDe : le baromètre du carry en temps réel

Pour voir la santé du carry sans ouvrir un terminal, il existe un baromètre grandeur nature : Ethena et son dollar synthétique USDe. Le mécanisme est, mot pour mot, un cash-and-carry tokenisé : Ethena détient du collatéral au comptant et vend un montant équivalent de perpétuels, encaissant le funding et la base. Quand le portage est gras, USDe sert un rendement élevé ; quand il maigrit, le rendement s’effondre. La documentation du protocole décrit cette structure delta-neutre dans le détail.

Or ce rendement a fondu. Le taux servi sur le staking d’USDe, qui dépassait 40 % en 2024, est tombé dans les bas pour cent au printemps 2026. La réponse d’Ethena est révélatrice : au lieu d’attendre le retour du carry, le plus gros basis trade du marché a réduit la part de sa stratégie adossée aux perpétuels et diversifié vers des actifs du monde réel, bons du Trésor tokenisés et crédit, résumant lui-même qu’une stratégie delta-neutre bâtie sur les seuls actifs crypto ne tenait plus. Quand le principal bénéficiaire du carry se détourne du carry, le signal est difficile à ignorer.

USDe reste par ailleurs un rappel de risque : lors du krach du 10 octobre 2025, le jeton a brièvement perdu son ancrage avant de le retrouver, illustrant qu’un dollar synthétique adossé à une position de dérivés n’est pas un dollar bancaire. La question de savoir pourquoi un actif censé valoir un dollar exige une courbe et des garde-fous particuliers dépasse le cadre de cet article, mais elle rappelle que le carry n’est jamais gratuit.

La contre-thèse : vouloir le carry, c’est vouloir la mousse

Avant de souhaiter le retour du portage, il faut poser une question gênante : est-ce vraiment une bonne nouvelle ? L’histoire suggère que non. Dans leur étude, les chercheurs de la BRI montrent qu’un portage élevé prédit les krachs futurs, et qu’une hausse du carry va de pair avec une hausse du prix de l’assurance contre le risque de krach. Une base grasse n’est pas un signe de santé : c’est le symptôme d’un marché gorgé de levier, donc fragile.

L’âge d’or du carry le confirme a posteriori. Au printemps 2021, la base annualisée atteignait 44 à 48 % sur les grandes plateformes hors-bourse, un record que Patrick Heusser, responsable du trading chez Crypto Finance AG, commentait d’un sobre «That’s what we initiated today», en notant que la cassure des 60 000 dollars était tirée par les dérivés. Quelques semaines plus tard, le marché s’effondrait. La prime la plus juteuse a précédé l’une des pires corrections.

C’est le vrai visage du cash-and-carry : non pas un arbitrage sans risque, mais une vente de volatilité, l’équivalent de ramasser des pièces devant un rouleau compresseur. Quand nous avons passé sept ans de carry au banc d’essai, le constat était clair : un portage positif la plupart du temps, troué par quelques pertes extrêmes qui effacent des années de gains. Souhaiter le retour de la base, c’est donc souhaiter le retour de la mousse, avec le rouleau compresseur qui l’accompagne.

Le risque de contrepartie n’a pas disparu

Le rouleau compresseur a deux formes. La première est la liquidité : en mars 2020, le future a plongé en déport brutal, les plateformes ont enclenché leurs mécanismes de désendettement automatique, et des positions pourtant couvertes ont été débouclées de force au pire moment. La seconde est la contrepartie : en 2022, l’effondrement de FTX a montré qu’un carry « neutre au marché » ne vaut rien si la plateforme qui détient votre collatéral fait faillite. La couverture était parfaite ; le dépositaire, non.

Ces deux risques n’ont pas été abolis par la montée en gamme de l’infrastructure. Ils ont seulement été repoussés : meilleurs dépositaires, chambres de compensation réglementées, ETF. Mais la nature du trade reste la même, et c’est pourquoi la plomberie compte autant que le rendement. Un carry de 3 % qui saute une fois tous les trois ans sur un défaut de contrepartie n’est pas un carry de 3 %.

Base, funding et options : une seule surface de portage

Il est tentant de regarder la base des futures isolément, mais elle n’est qu’une facette d’une même grandeur. Le funding des perpétuels en est l’avant, à l’horizon de quelques heures ; la base des contrats datés en est le ventre et l’arrière, à un et trois mois ; et le skew des options, via la parité put-call, en offre une troisième lecture. Les trois décrivent une seule et même surface de portage.

Cette unité a une conséquence pratique : quand le carry se reconstruira, il le fera d’abord sur l’avant de la courbe, dans le funding, avant de se propager vers les contrats datés. Surveiller l’indice de financement perpétuel est donc le moyen le plus rapide de détecter un retour du levier avant que la base à trois mois ne bouge. Pour l’heure, les trois lectures racontent la même histoire : une surface aplatie, sans pente positive durable.

Le coût caché pour un investisseur français : change et fiscalité

Pour un particulier basé en zone euro, le carry affiché n’est jamais le carry perçu. Deux frictions l’amputent. La première est le change : le trade se noue en dollars, et couvrir l’exposition euro-dollar coûte, via la parité des taux couverte, à peu près l’écart entre les taux américains et européens. Avec une Fed à 3,75-4,00 % et une Banque centrale européenne à 2,50 % de taux de dépôt depuis le 10 septembre, cet écart tourne autour de 1,25 à 1,5 point. Couvrir le change mange donc, à lui seul, la moitié d’une base déjà réduite à 3 %.

La seconde friction est l’impôt. Les plus-values sur actifs numériques d’un particulier français relèvent du prélèvement forfaitaire unique de 30 %, soit 12,8 % d’impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux, avec une exonération des cessions inférieures à 305 euros par an et une déclaration via l’annexe 2086, comme le rappelle le portail de l’administration. Les produits dérivés comme les perpétuels et les futures relèvent, eux, de la directive MiFID II supervisée par l’AMF, et non de MiCA, mais l’ordre de grandeur de 30 % reste la bonne approximation. Le tableau ci-dessous reconstitue le passage du brut au net.

ÉtapeFonds d’arbitrage en dollarsParticulier français
Base brute (3 mois annualisée)Environ 3 %Environ 3 %
Coût d’opportunité (taux sans risque)Environ 4 %Environ 4 %
Frais et roulementFaiblesPlus élevés (spreads de détail)
Couverture de change euro-dollarSans objet1,25 à 1,5 point
Fiscalité sur le gainVariablePFU de 30 %
Portage netProche de zéroNégatif

La conclusion est brutale : au taux actuel, le cash-and-carry bitcoin n’a tout simplement pas de sens pour un particulier français une fois le change et l’impôt déduits. Ce n’est pas un défaut de la stratégie, c’est l’état du marché. Le carry ne reviendra pour lui que si la base brute se tend bien au-delà de 3 %.

Où vit le trade aujourd’hui : CME 24/7, Kalshi et le bras de fer CFTC

Le troisième levier dépend aussi de l’endroit où le capital d’arbitrage peut se déployer. Et sur ce point, l’infrastructure a changé plus vite que le rendement. Depuis le 1er juin 2026, le CME propose ses futures et options crypto 24 heures sur 24, sept jours sur sept, mettant fin au fameux « CME gap » du week-end, cette discontinuité de prix qui perturbait précisément les arbitragistes de base. Le trade peut désormais se couvrir en continu, sur une place réglementée.

Autre nouveauté, l’arrivée de perpétuels régulés aux États-Unis. En approuvant la première offre de ce type, le président de la CFTC Mike Selig a parlé d’«a foundational risk management and price discovery tool in the global crypto asset markets», en promettant un cadre destiné à «limit excessive leverage, volatility and systemic risk». Le marché s’onshore : le perpétuel, longtemps l’apanage des plateformes hors-bourse, entre dans le périmètre réglementé américain.

Ce basculement a aussi redistribué les positions. L’open interest du CME, longtemps la référence institutionnelle, est passé derrière celui de Binance, signe que le volume directionnel se fait ailleurs que sur la place réglementée où se noue le carry. Les perpétuels régulés, eux, ont attiré des volumes institutionnels notables dès leurs premiers mois. Pour l’arbitragiste, la question n’est plus seulement de savoir combien rapporte la base, mais sur quelle place la capter : celle qui offre la meilleure profondeur, la meilleure protection et le meilleur traitement du collatéral. La fragmentation entre places onshore et offshore est devenue un paramètre du trade à part entière.

Ce déplacement n’est pas qu’administratif. Il détermine qui peut fournir du capital d’arbitrage à grande échelle : des acteurs réglementés, avec des exigences de marge et de reporting, mais aussi une capacité d’intervention que les plateformes offshore n’offraient pas. À terme, une plomberie onshore plus profonde pourrait resserrer l’écart entre la demande de levier et l’offre d’arbitrage, et donc comprimer la base « naturelle ». Meilleure plomberie, peut-être moins d’eau.

Ce qu’il faut surveiller : le levier, pas le prix

Si l’on retient une chose, c’est de regarder le bon cadran. Pour anticiper le retour du carry, il ne sert à rien de suivre le cours du bitcoin : il faut suivre le levier. Voici, levier par levier, les signaux à surveiller d’ici aux réunions de la Fed des 28 octobre et 8-9 décembre.

LevierCe qui tend la baseSignal à surveillerÉtat mi-octobre 2026
1. Demande à effet de levierRetour des longs à levierFunding durablement positif, hausse de l’open interest tirée par les longsFaible : rebond porté par le comptant
2. Taux sans risqueBaisse du plancherPivot de la Fed vers des baisses de tauxBloqué haut : 3,75-4,00 %, pause probable le 28 octobre, décembre « live »
3. Jambe comptant et arbitrageOffre de comptant et capital pour arbitrerFlux ETF soutenus, retour des hedge funds, open interest du CMEPartiel : ETF acheteurs, mais arbitrage prudent

Concrètement, trois alertes méritent une place dans un tableau de bord :

  • Un funding des perpétuels qui s’installe nettement en positif, au-delà des quelques points de base par période, pendant plusieurs jours de suite.
  • Une base à trois mois qui repasse franchement au-dessus du rendement des bons du Trésor, signe que l’excès de portage renaît.
  • Un open interest du CME qui progresse en même temps que le prix et avec un biais long, et non une simple hausse au comptant via les ETF.

Tant que ces trois cadrans restent éteints, le rebond restera un rebond sans carry. Et le jour où ils s’allumeront ensemble, il faudra se souvenir de la leçon de la BRI : la base la plus généreuse est souvent celle qui précède la chute. Le carry absent n’est pas une anomalie à corriger, c’est peut-être la version la plus saine de ce marché.

Foire aux questions

Qu’est-ce que la base des futures sur le bitcoin ?

La base est l’écart entre le prix d’un contrat à terme sur le bitcoin et le prix au comptant, exprimé en taux annualisé. Quand le future cote au-dessus du comptant, le marché est en report (contango) ; quand il cote en dessous, il est en déport (backwardation). Sa valeur théorique correspond à peu près au coût de portage, soit le taux sans risque sur la durée du contrat.

Pourquoi la base du bitcoin est-elle passée sous le taux sans risque en 2026 ?

Parce que la demande de positions longues à effet de levier s’est effondrée tandis que la Réserve fédérale relevait son taux directeur à 3,75-4,00 %. La base ne mesure pas le prix du bitcoin mais le prix du levier : quand la hausse est portée par des achats au comptant et par les ETF plutôt que par des contrats à terme, l’écart reste collé sous le rendement des bons du Trésor.

Le cash-and-carry bitcoin est-il un arbitrage sans risque ?

Non. Sur le papier, acheter le comptant et vendre le future est neutre au marché, mais la stratégie comporte un risque de liquidité (désendettement forcé comme en mars 2020) et un risque de contrepartie (faillite de plateforme comme FTX en 2022). La BRI montre qu’un portage élevé précède souvent les krachs : c’est une vente de volatilité, pas un repas gratuit.

Comment la réunion de la Fed du 28 octobre 2026 affecte-t-elle le carry ?

Le taux sans risque fixe le plancher de la base, donc la politique de la Fed agit directement sur le carry. Une pause à 3,75-4,00 %, largement anticipée, ne ramènera pas le portage ; seul un vrai cycle de baisses abaisserait le plancher et dégagerait de l’excès. Comme le procès-verbal de septembre évoque encore une possible hausse d’ici fin 2026, le deuxième levier reste défavorable.

Quel est le rendement net du basis trade pour un investisseur français ?

Proche de zéro, voire négatif. Avec une base brute d’environ 3 %, il faut déduire la couverture de change euro-dollar (environ 1,25 à 1,5 point, soit l’écart de taux entre la Fed et la BCE) puis le prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur la plus-value. Au taux actuel, le portage ne couvre pas ses propres frictions.

Par Liam Brennan, rédacteur marchés chez HOGE Wire. Cet article est fourni à titre d’information et ne constitue pas un conseil en investissement.

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