Frais L2 : qui capte la marge des séquenceurs d’ici 2028 ?
La chute des frais L2 approche de son plancher technique. La vraie question pour 2026-2028 n'est plus « jusqu'où baissent les prix » mais « qui garde la marge » : le séquenceur.
Depuis la mise à jour Dencun de mars 2024, les frais des rollups Ethereum ont fondu à une vitesse que peu d’infrastructures financières ont connue. D’après Token Terminal, le frais moyen des trois plus grands L2 (Arbitrum, Base, Optimism) est tombé de 0,180219 dollar au premier trimestre 2024 à 0,001512 dollar au premier trimestre 2026, une baisse de 99,16 %. Un transfert simple coûte aujourd’hui environ 0,02 dollar sur Base, soit moins de deux centimes d’euro, selon les relevés de growthepie et de L2BEAT. La question qui a animé le secteur pendant deux ans, jusqu’où les frais peuvent descendre, a presque trouvé sa réponse : un plancher.
Le 8 octobre 2026, lors de la réunion des développeurs noyau (ACDE #247), Ethereum a fixé l’activation de la mise à jour Glamsterdam sur le testnet Hoodi au 26 octobre, avec un déploiement sur le réseau principal esquissé pour décembre 2026 (certains comptes rendus évoquent le 2 décembre), sans date d’activation confirmée, d’après le compte rendu de Christine Kim et la feuille de route officielle d’Ethereum. Glamsterdam s’attaque à l’exécution, le dernier grand levier de compression encore disponible. Mais une fois le prix payé par l’utilisateur proche de zéro, une autre variable devient décisive : la marge que conserve l’opérateur qui ordonne, regroupe et publie vos transactions, le séquenceur. C’est sur cette marge, et non sur le prix affiché, que se jouera la prévision 2026-2028.
Pourquoi la question a changé : du prix payé à la marge captée
Pendant longtemps, prévoir les frais L2 revenait à prévoir le coût de la donnée. Chaque transaction exécutée sur un rollup doit être publiée sur Ethereum, et cette publication représentait l’essentiel de la facture. Dencun a introduit les blobs (EIP-4844) et divisé ce coût par plus de dix ; Fusaka, activée le 3 décembre 2025, a ajouté l’échantillonnage de disponibilité des données (PeerDAS) puis deux hausses de capacité, BPO1 le 9 décembre et BPO2 le 7 janvier 2026, portant la cible à quatorze blobs par bloc, selon le blog d’Ethereum.
Le problème, pour quiconque veut prolonger la courbe, c’est que cette baisse ne peut pas continuer indéfiniment. Fusaka a inscrit dans le protocole un garde-fou, l’EIP-7918, qui plancher le prix du blob à un seizième du coût d’exécution de la couche de base. Autrement dit, le frais de donnée ne peut plus tomber à zéro : il reste arrimé au coût réel du calcul sur Ethereum. Un travail universitaire signé Ambrosia et Mizrach (arXiv) estime que les frais médians des L2 ont déjà reculé de 95 % (de 0,05 à 0,0015 dollar) et prévoyait qu’ils passeraient sous ceux de Solana au cours d’octobre 2026, le mois où nous écrivons ces lignes. La compression par la donnée est, pour l’essentiel, derrière nous.
Dès lors, la prévision pertinente change de nature. Si le prix payé par l’utilisateur se stabilise autour d’un plancher, ce qui bouge encore, c’est l’écart entre ce prix et le coût réel supporté par l’opérateur. Cet écart, c’est la marge du séquenceur. La vraie question des deux prochaines années n’est plus « combien coûtera une transaction » mais « qui gardera la différence, et combien de temps ». C’est un déplacement classique : quand un produit se banalise, la bataille se déplace du prix de vente vers la structure de coûts et le pouvoir de marché, exactement comme nous l’avons décrit pour les plateformes dans notre analyse des frais cachés des exchanges.
Anatomie d’un frais L2 : ce que vous payez vraiment
Pour comprendre où se loge la marge, il faut décomposer un frais L2. Quand vous validez une transaction sur un rollup, votre paiement se répartit en quatre postes distincts, dont la part relative a radicalement changé en deux ans.
- La disponibilité des données. La publication de vos données sur Ethereum (ou sur une couche de donnée alternative). Avant Dencun, ce poste représentait souvent plus de 90 % de la facture ; il reste le coût dominant des rollups optimistes.
- L’exécution. Le calcul effectué sur le L2 lui-même, longtemps négligeable, et que Glamsterdam vient enfin rendre moins cher.
- La marge de l’opérateur. La différence entre ce que vous payez et ce que coûte réellement le traitement de votre transaction. C’est le revenu net du séquenceur.
- La valeur extractible (MEV). Le gain qu’un ordonnanceur peut tirer de l’ordre dans lequel il place les transactions. Invisible sur votre facture, mais bien réel.
Les deux premiers postes sont des coûts ; les deux suivants sont des rentes. Tant que la donnée pesait 90 % de la note, personne ne regardait la marge ni la MEV : elles étaient noyées dans le bruit. Aujourd’hui que la donnée a été divisée par cent, ces deux rentes deviennent la part visible, et donc la part disputée. Voici l’état des frais médians par transfert simple à la mi-octobre 2026.
| Rollup | Frais par transfert | Type | Couche de donnée |
|---|---|---|---|
| Base | ~0,02 $ (moins de 0,02 EUR) | Optimiste | Blobs Ethereum |
| Optimism | ~0,03 $ | Optimiste | Blobs Ethereum |
| Arbitrum One | ~0,04 $ | Optimiste | Blobs Ethereum |
| zkSync Era | ~0,05 $ | Validité (ZK) | Blobs Ethereum |
Le séquenceur, péage invisible de la pile L2
Un séquenceur est l’opérateur qui reçoit les transactions d’un rollup, décide de leur ordre, les regroupe en lots puis publie les données correspondantes sur Ethereum. C’est lui qui vous donne la confirmation quasi instantanée que vous ressentez comme « rapide ». C’est aussi lui qui encaisse vos frais avant de reverser à Ethereum le coût de la donnée. En clair, le séquenceur est le péage de l’autoroute : il perçoit à l’entrée, paie le gestionnaire du réseau en aval, et garde la différence.
Le point gênant, c’est que ce péage est quasi monopolistique. En 2026, presque tous les grands L2 fonctionnent encore avec un séquenceur unique, opéré par une seule entité : Offchain Labs pour Arbitrum, Coinbase pour Base, OP Labs pour Optimism, Matter Labs pour zkSync Era. Plusieurs analyses du secteur, dont celle d’eco.com, rappellent qu’au premier semestre 2026 aucun rollup majeur n’avait encore décentralisé cette fonction. Ce pouvoir n’est pas qu’économique : qui ordonne les transactions peut, en théorie, les retarder, les censurer ou se placer devant elles. C’est la même asymétrie de contrôle que nous avons documentée côté gouvernance dans notre enquête sur les DAO de gaming, où les décisions qui comptent échappent souvent à ceux qui les subissent.
Tant que les frais étaient élevés, cette centralisation passait pour un mal nécessaire. Désormais, elle devient le cœur du sujet : si la marge est la dernière poche de valeur et qu’un seul acteur la contrôle par chaîne, alors prévoir les frais revient à prévoir ce que cet acteur peut, et veut, continuer à prélever.
Combien gagnent réellement les séquenceurs
Les chiffres surprennent quand on les rapporte au prix dérisoire d’une transaction. Le volume compense la finesse de la marge unitaire. D’après une analyse de VaaSBlock, Base aurait généré entre 60 et 70 millions de dollars (environ 54 à 63 millions d’euros) de revenus de séquençage au premier semestre 2026, et Arbitrum entre 35 et 45 millions de dollars (environ 31 à 40 millions d’euros) sur la même période. Optimism reste plus modeste en revenu direct, et zkSync Era affiche des marges plus fines parce que la génération des preuves de validité coûte cher.
L’écart entre ce qui rentre et ce qui sort est frappant. La recherche de Yellow.com a chiffré, sur une année glissante, un profit de l’ordre de 94 millions de dollars pour Base face à seulement 4,9 millions de dollars reversés à Ethereum pour la donnée. Le rapport de Fidelity Digital Assets aboutit au même constat : Base a payé environ 5,2 millions de dollars de frais de blob pour environ 94 millions de dollars de revenus utilisateurs sur la période étudiée. Autrement dit, l’immense majorité de ce que vous payez sur un rollup à fort volume ne va pas à Ethereum : elle reste chez l’opérateur.
| Rollup | Revenu de séquençage (S1 2026) | Bénéficiaire | Partage avec les détenteurs de token ? |
|---|---|---|---|
| Base | ~60 à 70 M$ (54 à 63 M EUR) | Coinbase | Pas de token ; tout va à Coinbase |
| Arbitrum One | ~35 à 45 M$ (31 à 40 M EUR) | Trésor de la DAO Arbitrum | Non redistribué aux détenteurs d’ARB |
| Optimism | Modeste (revenu direct) | OP Labs / Collective | Reversement au Collective, pas de dividende |
| zkSync Era | Marges plus fines (coût des preuves) | Matter Labs | Pas de partage direct |
Ces montants sont la cible de toute la pression qui vient. Trois forces vont les attaquer simultanément : la baisse du coût d’exécution (Glamsterdam), la concurrence sur le coût de la donnée, et l’arrivée d’architectures qui retirent au séquenceur son monopole. Passons-les en revue.
Glamsterdam et le prochain tour de vis sur l’exécution
Le levier de la donnée étant au plancher, le prochain gain de compression viendra de l’exécution, et c’est précisément le chantier de Glamsterdam. La feuille de route d’Ethereum détaille un ensemble d’EIP qui retouchent le coût du calcul : l’EIP-2780 réduit le coût intrinsèque d’un transfert standard entre comptes existants (jusqu’à 71 % moins cher), tandis que l’EIP-8037 renchérit la création d’état, c’est-à-dire l’envoi d’ETH vers une adresse neuve. L’EIP-7928 introduit des listes d’accès au niveau du bloc pour permettre l’exécution parallèle, et l’EIP-7732 (ePBS) inscrit la séparation proposeur-constructeur dans le protocole.
Deux nuances tempèrent l’enthousiasme. D’abord, la baisse n’est pas uniforme : la vieille hypothèse du transfert à 21 000 gaz ne tient plus, puisque certaines opérations deviennent moins chères et d’autres plus chères. Ensuite, le gain dépend de la limite de gaz, et la hausse vers 200 millions reste optionnelle côté opérateurs ; après l’activation sur Sepolia le 6 octobre, le client Prysm par défaut restait à 60 millions, les opérateurs devant choisir d’activer la cible supérieure. Pour le calendrier, Glamsterdam s’active sur Hoodi le 26 octobre et vise le réseau principal pour décembre 2026, sans date fermée, selon le compte rendu de l’ACDE #247.
Pour le séquenceur, cette baisse d’exécution est à double tranchant. Elle réduit l’un de ses coûts, donc, toutes choses égales par ailleurs, elle élargit la marge. Mais elle augmente aussi la pression concurrentielle : si exécuter devient presque gratuit partout, l’argument « nous sommes moins chers » s’épuise, et la différenciation se déplace vers la vitesse, la fiabilité et l’écosystème. La marge gagnée d’un côté risque d’être rendue de l’autre, au client, sous forme de frais encore plus bas.
Le plancher des coûts : la marge prise en étau
La marge est un écart : prix facturé moins coût supporté. Nous venons de voir que le prix facturé est poussé vers le bas par la concurrence et par la banalisation de l’exécution. Mais le coût, lui, ne descend pas sans limite. L’EIP-7918 arrime le prix du blob à un seizième du coût d’exécution de la couche de base : tant qu’Ethereum facture son calcul, la donnée ne sera jamais gratuite. L’étau se referme donc des deux côtés : le prix de vente baisse, le coût plancher ne baisse plus, et la marge se comprime au milieu.
Les séquenceurs ont une parade : acheter leur donnée ailleurs qu’à Ethereum. C’est là qu’intervient la concurrence des couches de disponibilité. D’après l’analyse « blobs balancing act » de Blockworks, publier un mégaoctet coûtait environ 3,83 dollars sur les blobs d’Ethereum contre environ 0,07 dollar sur Celestia, un écart de l’ordre de cinquante-cinq fois. Le fondateur de Celestia, Mustafa Al-Bassam, résume sa stratégie sans détour : son blockspace est, selon lui, « basically free » (pratiquement gratuit), tarifé au minimum nécessaire pour décourager le spam, parce que Celestia cherche la croissance plutôt que le revenu.
Pour l’opérateur, migrer vers une couche de donnée externe (Celestia, EigenDA, Avail) abaisse le coût, donc regonfle la marge, au prix d’un compromis de sécurité : la donnée n’est plus garantie par Ethereum. Pour l’utilisateur, l’effet dépend de ce que le séquenceur choisit de faire du gain. Soit il le garde, et sa marge grimpe ; soit il le répercute, et vos frais baissent encore. La prévision des frais devient, de bout en bout, une prévision de comportement d’opérateur.
MEV et ordonnancement : la deuxième poche de marge
La marge affichée n’est que la moitié de l’histoire. L’autre moitié est la valeur extractible maximale (MEV) : le profit que l’on tire de l’ordre dans lequel les transactions sont rangées dans un bloc. Sur Ethereum, cette rente est mise aux enchères via un marché ouvert (MEV-Boost). Sur un L2 à séquenceur unique, elle a longtemps filé directement à l’opérateur, sans enchère ni partage, puisque c’est lui, et lui seul, qui range les transactions.
Arbitrum a été le premier à transformer ce privilège en revenu explicite avec Timeboost, une enchère scellée vendant une « voie rapide » d’inclusion prioritaire. Le premier jour, le mécanisme n’a rapporté que 2 491 dollars au trésor de la DAO, selon Blockworks, mais l’intérêt n’était pas le montant initial : c’était de rendre l’ordonnancement payant et traçable. L’expérience a vite montré ses limites. Une étude empirique (arXiv 2509.22143) portant sur 48,5 millions de transactions de voie rapide et près de 494 000 enchères entre janvier et avril 2026 a conclu que trois entités ont remporté 99,74 % des enchères et qu’environ 30 % des transactions accélérées étaient de toute façon annulées, un signe de centralisation et de spam plutôt que d’efficacité.
La réponse d’Arbitrum est instructive pour la prévision. Le 24 septembre 2026, le projet a annoncé le remplacement de Timeboost par des enchères de priorité transaction par transaction, validées par un vote on-chain en juin 2026, d’après Crypto Briefing ; le service de données « Fast Feed » reverse 97 % de ses recettes au trésor de la DAO et 3 % à la guilde des développeurs. La leçon est claire : même la rente d’ordonnancement, la plus discrète de toutes, est désormais exposée, mesurée et contestée. Ce qui se joue sur les L2 fait d’ailleurs écho aux dynamiques de flux d’ordres que nous avons décrites pour les carnets d’ordres décentralisés dans notre dossier sur les perp DEX et la domination d’Hyperliquid.
Qui touche l’argent : Coinbase, le trésor d’Arbitrum, et pas vous
Une fois la marge et la MEV additionnées, reste la question la plus politique : à qui revient cet argent ? La réponse diffère d’un L2 à l’autre, et elle est rarement favorable à l’utilisateur ou au petit porteur. Chez Base, il n’existe pas de token : la totalité du revenu de séquençage remonte à Coinbase, qui le présente comme une nouvelle source de recettes dans ses documents déposés auprès de la SEC. Chez Arbitrum, le revenu alimente le trésor de la DAO, mais il n’est pas redistribué aux détenteurs d’ARB sous forme de dividende, un point que rappelle l’analyse de VaaSBlock.
Arbitrum illustre pourtant une piste de captation plus ambitieuse. Avec le lancement de Robinhood Chain le 1er juillet 2026, construit sur la pile Orbit, 10 % des revenus nets du protocole sont fléchés vers l’écosystème Arbitrum (8 % au trésor de la DAO, 2 % à la guilde des développeurs), selon crypto.news. Le cofondateur d’Offchain Labs, Steven Goldfeder, y voit un tournant : « à mesure que l’adoption par les entreprises s’accélère, Arbitrum est prêt à capter des revenus ». Le modèle n’est plus seulement « nous séquençons, nous gardons la marge », mais « nous louons notre pile à des géants et nous prélevons une part ».
Pour le détenteur de token, le signal est ambigu. Un revenu qui gonfle le trésor d’une DAO n’est pas un revenu qui atterrit dans sa poche, tant qu’un mécanisme de rachat ou de redistribution n’est pas voté. C’est la même tension que celle qui agite les entreprises à trésorerie crypto, où la valeur comptable et la valeur réellement accessible divergent, un sujet que nous avons disséqué dans notre papier sur les trésoreries crypto à l’épreuve du crédit.
La menace des based rollups : rendre l’ordonnancement à Ethereum
La menace la plus structurelle pour la marge du séquenceur ne vient pas d’un concurrent moins cher, mais d’une architecture qui supprime le séquenceur dédié. C’est l’idée des based rollups : confier l’ordonnancement directement aux validateurs d’Ethereum plutôt qu’à un opérateur séparé. Le chercheur de l’Ethereum Foundation Justin Drake en a posé les bases dans un billet de référence sur ethresear.ch, où il explique qu’« un proposeur L1 peut devenir un preconfer en acceptant deux conditions de slashing » et émettre ensuite des « promesses de préconfirmation » signées aux utilisateurs, en échange de pourboires.
Dans ce modèle, l’ordonnancement redevient un bien public d’Ethereum, et les préconfirmations rétablissent la rapidité que l’on attendait d’un séquenceur centralisé. Taiko a franchi le pas : son rollup est « based », et il a activé les préconfirmations sur son réseau principal Alethia, avec une exécution 20 à 30 fois plus rapide, d’abord réservée à des partenaires whitelistés avant une ouverture générale, selon The Block.
L’implication pour les frais est double. D’un côté, un based rollup ne prélève pas de marge de séquenceur centralisée : la valeur d’ordonnancement remonte vers les validateurs d’Ethereum, donc vers l’ETH. De l’autre, il renonce à une source de revenu que les L2 à token convoitent pour financer leur écosystème. Si les based rollups gagnent du terrain, la marge que nous cherchons à prévoir ne disparaît pas : elle change de destinataire, du trésor d’un L2 vers les stakers d’Ethereum.
Les séquenceurs partagés : Espresso, et la leçon d’Astria
Entre le séquenceur unique propriétaire et le based rollup pur, une voie intermédiaire monte en puissance : les séquenceurs partagés, qui mutualisent la fonction d’ordonnancement entre plusieurs chaînes. Le plus avancé, Espresso, a levé 28 millions de dollars auprès notamment d’a16z pour bâtir ce marché, selon Blockworks. Son réseau fait tourner une centaine de nœuds sur le consensus HotShot avec sa propre couche de donnée, publie des confirmations de séquençage pour des chaînes comme ApeChain, Celo et des rollups de l’écosystème Arbitrum, et vise un fonctionnement pleinement permissionless d’ici fin 2026, après le lancement de son token ESP.
L’intérêt d’un séquenceur partagé est triple : il décentralise l’ordonnancement, il permet l’interopérabilité atomique entre chaînes, et il transforme une rente captive en marché concurrentiel. Mais l’histoire récente invite à la prudence. Le projet Astria, lui aussi positionné sur le séquençage partagé, a cessé son activité en 2025, rappel brutal que ce marché naissant ne garantit encore ni la demande ni les revenus. Un séquenceur partagé n’est utile que si des rollups acceptent de lui déléguer leur fonction la plus lucrative, un pari loin d’être gagné tant que Base ou Arbitrum encaissent des dizaines de millions en gardant la main.
La valeur en jeu : ETH, les tokens L2 et le burn qui s’effrite
Derrière la marge des séquenceurs se cache un débat plus vaste sur la captation de valeur. Chaque transaction qui s’exécute sur un L2 plutôt que sur Ethereum, et chaque mégaoctet publié sur une couche de donnée externe plutôt que sur un blob, c’est de l’ETH qui n’est pas brûlé. Fidelity a quantifié l’effet : si l’EIP-7918 avait été en vigueur depuis Dencun, elle aurait ajouté de l’ordre de 78,6 millions de dollars (environ 24 641 ETH) de valeur cumulée pour les détenteurs, dont une large part attribuable au seul Base, d’après Fidelity Digital Assets.
Le résultat net, c’est qu’ETH n’est plus la « monnaie ultrasaine » déflationniste vantée après la Merge : l’émission nette est repassée légèrement positive une fois l’activité absorbée par les rollups, comme le documente CoinLedger. La marge du séquenceur et le burn d’ETH sont donc les deux faces d’une même pièce : plus l’opérateur garde, moins Ethereum capte. À l’inverse, une poussée des based rollups rééquilibrerait la balance vers l’ETH. Pour le détenteur de token L2, la prévision est inconfortable : la valeur existe, mais elle se loge dans des trésors de DAO et des bilans d’entreprise, pas dans un flux qui lui revient, exactement le genre de décalage que décrit notre analyse des monnaies cachées du volume crypto.
Ce que l’AMF et MiCA voient dans un séquenceur centralisé
Du côté réglementaire, un séquenceur unique coche plusieurs cases sensibles. C’est un point de contrôle unique capable, en théorie, de censurer ou de réordonner des transactions ; c’est aussi un point de défaillance opérationnelle. MiCA, entré en pleine application pour les prestataires français avec la fin du régime transitoire PSAN le 1er juillet 2026, encadre les prestataires de services sur crypto-actifs (les CASP), pas le protocole lui-même : un séquenceur, en tant qu’infrastructure, n’est pas automatiquement un CASP. Mais l’AMF a clairement indiqué qu’elle attend des acteurs non conformes une extinction ordonnée de leurs activités, et le régulateur reste attentif à l’intégrité de marché.
Deux zones grises méritent l’attention des lecteurs français. D’abord, la MEV captée par un séquenceur ressemble, économiquement, à un front-running : sur des marchés traditionnels, cela relève de l’abus de marché. Ensuite, dès qu’un rollup héberge des produits dérivés (perpétuels, options), ces instruments relèvent de MiFID II et de la supervision de l’AMF, et non de MiCA ; l’ordonnancement devient alors une question d’équité d’exécution, pas seulement de technique. La résilience opérationnelle, elle, est cadrée par DORA. Un séquenceur centralisé qui tomberait en panne gèle, de fait, la chaîne : c’est précisément le genre de risque de dépendance que nous avons souligné à propos des ponts et de la liquidité dans nos dossiers sécurité.
Prévision 2026-2028 : trois scénarios pour la marge
En assemblant ces forces, trois trajectoires se dessinent pour la période 2026-2028. Elles ne portent pas d’abord sur le prix affiché, qui restera de toute façon proche du plancher, mais sur la marge et sur son bénéficiaire. Les niveaux de frais indiqués sont des ordres de grandeur, cohérents avec la trajectoire sous-Solana projetée par Ambrosia et Mizrach.
| Scénario | Frais utilisateur (transfert) | Marge du séquenceur | Qui capte la valeur |
|---|---|---|---|
| 1. Compression continue | Sous 0,01 $, tendance 0,001 $ | Comprimée par la concurrence et Glamsterdam | L’utilisateur ; marges rabotées |
| 2. Plateau de rente | Stable ~0,01 à 0,03 $ | Préservée par la donnée externe et la MEV | Les opérateurs (Coinbase, trésors de DAO) |
| 3. Décentralisation | Sous 0,01 $, plus volatile | Dissoute (based rollups, séquenceurs partagés) | Les validateurs d’Ethereum ; l’ETH |
Notre lecture : le scénario 2, le plateau de rente, est le plus probable à court terme. Tant que Base et Arbitrum encaissent des dizaines de millions en gardant la main sur l’ordonnancement, ils n’ont aucune raison pressante de déléguer. Le scénario 3 est le plus intéressant à moyen terme, parce qu’il est poussé par Ethereum lui-même (based rollups, préconfirmations) et par l’intérêt des détenteurs d’ETH. Le scénario 1, la compression pure, suppose une guerre des prix que la banalisation de l’exécution pourrait déclencher, mais que le quasi-monopole des séquenceurs freine. Le facteur bascule sera politique autant que technique : un vote de DAO, une pression réglementaire, ou un acteur majeur migrant vers un séquençage partagé.
Ce que ça change pour vous
Pour l’utilisateur et le trader, la bonne nouvelle est acquise : les frais resteront dérisoires, quel que soit le scénario. L’arbitrage se déplace vers des critères non tarifaires, la vitesse de finalité, la fiabilité du séquenceur, le délai de retrait vers Ethereum (plusieurs jours sur un rollup optimiste, quelques heures sur un rollup à preuves de validité). Payer deux centimes au lieu d’un n’a aucune importance ; subir un séquenceur figé pendant une heure en a une.
Pour le détenteur de token L2, le message est plus dur. Un revenu de séquençage florissant n’est pas un dividende : il faut regarder si un mécanisme de rachat ou de redistribution existe réellement, et comment la gouvernance en dispose. Pour qui s’intéresse à l’ETH, la marge des séquenceurs est, en creux, une mesure de ce qu’Ethereum ne capte pas ; une bascule vers les based rollups serait un signal de long terme en faveur de la couche de base. Ces arbitrages s’inscrivent dans un cycle macro plus large, où le coût du capital redevient le juge de paix, celui qui tranchera entre compression et rente.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’un séquenceur sur un rollup Ethereum ?
Un séquenceur est l’opérateur qui reçoit les transactions d’un rollup, décide de leur ordre, les regroupe en lots et publie les données sur Ethereum. En 2026, presque tous les grands L2 (Base, Arbitrum, Optimism, zkSync Era) fonctionnent encore avec un séquenceur unique opéré par une seule entité, ce qui lui confère un pouvoir de péage et de contrôle sur la chaîne.
Pourquoi la marge des séquenceurs devient-elle le vrai enjeu des frais L2 ?
Parce que la baisse du prix payé par l’utilisateur approche d’un plancher technique fixé par l’EIP-7918 et par le coût réel de la donnée. Une fois ce plancher atteint, ce qui varie encore est l’écart entre le prix facturé et le coût supporté par l’opérateur, c’est-à-dire sa marge. La prévision 2026-2028 porte donc sur cette marge plus que sur le tarif affiché.
Combien gagnent les séquenceurs des grands L2 ?
Selon VaaSBlock, Base aurait généré de 60 à 70 millions de dollars de revenus de séquençage au premier semestre 2026 et Arbitrum de 35 à 45 millions. Chez Base, ces revenus reviennent à Coinbase ; chez Arbitrum, ils alimentent le trésor de la DAO mais ne sont pas redistribués aux détenteurs du token ARB.
Les frais L2 vont-ils encore baisser après Glamsterdam ?
Glamsterdam vise l’exécution et non la donnée, déjà au plancher. Elle rend certains transferts moins chers mais renchérit la création de nouveaux comptes, donc la baisse ne sera pas uniforme. La hausse de la limite de gaz à 200 millions est de plus optionnelle, et l’activation sur le réseau principal n’est pas confirmée avant décembre 2026 au plus tôt, si bien qu’aucune baisse mécanique n’est garantie à court terme.
Les based rollups et séquenceurs partagés menacent-ils ce modèle ?
Oui. Les based rollups comme Taiko rendent l’ordonnancement aux validateurs d’Ethereum, et les séquenceurs partagés comme Espresso mutualisent cette fonction entre plusieurs chaînes. Les deux approches érodent le monopole de l’opérateur unique et donc sa marge, tout en soulevant des questions de fiabilité que l’arrêt du projet Astria en 2025 a rappelées.
Par Priya Reddy, rédactrice chez HOGE Wire. Cet article est une analyse indépendante et ne constitue pas un conseil en investissement.