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● DeFi & On-chain

Perp DEX : qui est la maison derrière vos positions ?

Sur un perp DEX, chaque position a une contrepartie invisible : un vault. Voici d'ou vient l'argent, qui encaisse le risque, et ce que l'AMF change pour le trader francais.

Ouvrez un long avec dix fois d’effet de levier sur un perp DEX, et l’ordre s’execute en une fraction de seconde. Une question reste pourtant sans reponse pour la plupart des traders : qui a pris l’autre cote de votre pari ? Sur un marche a terme, chaque position ouverte suppose une contrepartie. En finance traditionnelle, c’est une chambre de compensation et un teneur de marche agree. Sur une plateforme decentralisee, la reponse est plus subtile, et souvent plus inconfortable : la contrepartie est un coffre logiciel, un vault, dont vous etes peut-etre vous-meme un actionnaire sans le savoir.

HOGE Wire a deja decortique la mecanique interne de ces plateformes (carnet d’ordres, pool-oracle, modele hybride) dans notre guide des trois architectures on-chain, ainsi que la bataille commerciale entre Hyperliquid et Aster. Cet article suit une autre piste : l’argent et le risque. D’ou viennent les revenus d’un perp DEX, qui les encaisse, et qui se retrouve en premiere ligne quand un marche derape ? Le sujet n’a rien d’anecdotique. Entre le 1er janvier et le 30 mars 2026, les perp DEX ont traite de l’ordre de 2 400 milliards de dollars de volume cumule d’apres les donnees agregees par DefiLlama, la reference du secteur pour le suivi des volumes a terme decentralises.

Encore faut-il prendre ces chiffres avec prudence : une part du volume affiche releve du wash trading, comme nous l’avons montre dans notre enquete sur le faux volume crypto. La these de ce dossier tient malgre tout en une phrase : sur un perp DEX, la contrepartie porte un nom (HLP, JLP, GLP ou un carnet d’ordres adosse a un vault de secours), et comprendre ce coffre, c’est comprendre le vrai risque que vous prenez. Ce risque n’est pas seulement celui du marche ; c’est aussi celui de la maison qui tient les comptes.

Decentralise ne veut pas dire sans contrepartie

Le mot DEX evoque un echange direct entre pairs, sans intermediaire. Pour un swap au comptant sur un teneur de marche automatise, l’image tient a peu pres. Pour un contrat a terme perpetuel, elle s’effondre. Un perpetuel est une promesse : parier sur un prix futur avec de l’effet de levier. Toute promesse de ce type exige quelqu’un en face, pret a payer si vous avez raison et a encaisser si vous avez tort. Il n’existe pas de perpetuel sans contrepartie ; il existe seulement des perpetuels ou la contrepartie est bien cachee.

Deux grandes familles de solutions coexistent. La premiere fait se rencontrer les traders entre eux dans un carnet d’ordres, exactement comme une bourse : Hyperliquid, dYdX et Aster fonctionnent ainsi. La seconde interpose un pool de liquidite unique qui prend systematiquement l’autre cote de chaque trade : c’est le modele de GMX et de Jupiter sur Solana. Dans les deux cas, un detail change tout. Meme les plateformes a carnet d’ordres gardent un vault de secours qui absorbe les liquidations quand plus personne ne veut le faire. La maison existe toujours ; elle est simplement plus ou moins visible.

Il faut ajouter un troisieme acteur, presque invisible : le funding, ce flux periodique qui arrime le prix du perpetuel au prix au comptant. Nous lui avons consacre un guide dedie, lire le sentiment des perpetuels sans se faire pieger. Retenez ici l’essentiel : le funding est verse entre traders, pas a la maison. Mais la maison en profite indirectement des lors que son vault detient une partie des positions, car elle encaisse ou paie ce flux au meme titre qu’un trader ordinaire.

La contrepartie a un nom : HLP, JLP, GLP

Trois sigles resument le coeur economique du secteur. HLP designe le Hyperliquidity Provider de Hyperliquid, un vault gere par le protocole qui tient le marche et sert de filet de securite aux liquidations. JLP est le Jupiter Liquidity Provider, l’unique pool qui prend l’autre cote de chaque trade sur Jupiter Perps, sur Solana. GLP (et sa version GM sur GMX V2) est le pool de liquidite historique de GMX, pionnier du modele ou les fournisseurs de liquidite sont, collectivement, la maison. Dans les trois cas, le principe est le meme : des deposants confient leurs capitaux au vault, et ce vault gagne quand les traders perdent, tout en encaissant des frais.

La consequence est brutale de simplicite. Si vous deposez dans l’un de ces coffres, vous devenez la banque. Vous touchez des frais reguliers, un rendement souvent alle chant, mais vous heritez aussi du risque de contrepartie : quand un trader gagne gros, c’est votre capital qui paie. Le tableau ci-dessous compare les trois vaults phares du marche en 2026.

VaultProtocoleRoleTaille (TVL) approx.Rendement affiche
HLPHyperliquidTeneur de marche + filet de liquidations600 M a 1 Md $ (S1 2026)15 a 35 %/an selon periodes
JLPJupiter (Solana)Contrepartie unique de tous les trades~1,4 a 1,5 Md $20 a 40 % APY
GLP / GMGMX (Arbitrum, Avalanche)Pool de liquidite contrepartieQuelques centaines de M $Frais + PnL des traders
Sources : CoinGecko, documentation Jupiter, DefiLlama. Ordres de grandeur au premier semestre 2026, variables selon les conditions de marche.

D’ou vient vraiment l’argent : les quatre robinets de revenu

Un perp DEX n’invente pas d’argent ; il en capte a quatre endroits. Comprendre ces quatre robinets, c’est comprendre pourquoi un deposant de vault gagne, et dans quelles conditions il perd. Les voici, du plus visible au plus discret.

  • Les frais de trading : chaque ouverture et cloture de position paie une commission taker ou maker. C’est la base, le revenu le plus stable, celui qui alimente le rachat de jeton chez Hyperliquid.
  • Les frais d’emprunt (borrowing fees) : dans les modeles a pool (GLP, JLP), un trader qui ouvre un levier emprunte de facto la liquidite du pool et paie un loyer horaire. Plus l’utilisation du pool est elevee, plus ce loyer grimpe.
  • Le funding capte par le vault : quand le coffre porte une position nette, il encaisse ou verse le funding comme n’importe quel trader. Sur une tendance persistante, ce flux peut devenir une source de rendement reguliere.
  • Le PnL des traders : c’est le robinet le plus mal compris. Le trading de perpetuels est un jeu a somme nulle avant frais ; ce qu’un cote gagne, l’autre le perd. Quand le vault est la contrepartie, les pertes des traders deviennent ses gains, et leurs gains, ses pertes.

Sur la duree, la statistique penche du cote de la maison. Effet de levier, frais repetes et biais comportementaux font qu’une majorite de traders de detail finit dans le rouge. C’est ce qui donne au vault son avantage structurel, exactement comme un casino garde un leger edge sur chaque main. Mais l’analogie a une limite cruciale : un casino plafonne ses risques, table par table. Un vault de perp DEX, lui, peut heriter d’une position geante lors d’un evenement extreme, et c’est precisement la que le modele se fissure.

Hyperliquid et le HLP : la maison qui absorbe les liquidations

Hyperliquid est une plateforme a carnet d’ordres : la plupart du temps, ce sont des traders professionnels et des teneurs de marche qui se font face. Mais le protocole exploite aussi son propre coffre, le HLP, ou Hyperliquidity Provider. Ce vault fait trois choses a la fois, selon l’analyse de CoinGecko : il tient le marche sur les paires listees, il sert de liquidateur de secours quand une position doit etre soldee et que personne d’autre ne la reprend, et il partage le resultat, gains comme pertes, avec les deposants qui l’ont finance.

Le rendement historique du HLP a evolue dans une fourchette de 15 a 35 % annualises selon les periodes, pour un encours (TVL) oscillant entre 600 millions et 1 milliard de dollars au premier semestre 2026. Un particulier peut y deposer de l’USDC et toucher, sans competence de market maker, une part du revenu que Hyperliquid genere. En apparence, c’est du rendement quasi passif. En realite, c’est une position de contrepartie deguisee : le deposant vend implicitement une assurance a tous les traders de la plateforme, et cette assurance a un cout le jour ou un marche explose.

La domination de Hyperliquid donne la mesure de l’enjeu. La plateforme a represente jusqu’a environ 44 % du volume des perp DEX fin mars 2026, en hausse depuis 36,4 % en janvier, selon BeInCrypto, et pesait encore autour d’un tiers du secteur cet ete d’apres les classements de DefiLlama. Son volume sur trente jours tournait autour de 196 milliards de dollars fin juillet, pour un interet ouvert proche de 10,5 milliards, d’apres les statistiques compilees par Datawallet. Autant de flux qui transitent, a un moment ou a un autre, par la logique du HLP.

Le rachat comme moteur : la valeur qui remonte au jeton

Capter des frais ne suffit pas ; encore faut-il decider ou ils vont. Hyperliquid a choisi la reponse la plus agressive du secteur. Une quasi-totalite des frais du protocole, environ 97 %, est dirigee vers l’Assistance Fund, un fonds qui rachete du HYPE sur le marche ouvert et le retire de la circulation, selon crypto.news ; un vote de gouvernance de decembre 2025 a meme porte cette part a 99 % pour certaines categories de frais. Fin octobre 2025, le fonds avait deja consacre plus de 1,3 milliard de dollars (plus d’un milliard d’euros) a ces rachats, et detenait autour de 28,5 millions de HYPE au premier trimestre 2026.

Ce mecanisme illustre la notion de rendement reel, ou real yield : la valeur qui revient aux detenteurs ne provient pas d’une emission inflationniste de nouveaux jetons, mais de revenus effectivement encaisses aupres des traders. C’est la difference entre une plateforme qui imprime des recompenses pour attirer des capitaux et une plateforme qui redistribue un chiffre d’affaires. Les detracteurs y voient tout de meme un moteur reflexif : tant que les volumes montent, le rachat soutient le cours ; le jour ou ils refluent, le meme mecanisme se grippe. La question centrale n’est donc pas de savoir si le rachat existe, mais s’il est adosse a une activite durable ou a une bulle de volume.

Pour le deposant de vault, ce debat compte directement. Le HLP et l’Assistance Fund puisent a la meme source : les frais generes par les traders. Si ces frais tiennent, le coffre et le jeton prosperent ensemble. S’ils s’effondrent, la remuneration du risque de contrepartie fond au moment ou ce risque, lui, ne diminue pas. Deposer dans un vault, c’est parier a la fois sur la solidite du modele economique et sur l’absence d’accident de marche.

Jupiter et le JLP : la contrepartie passive de Solana

Sur Solana, Jupiter a pousse la logique de la maison jusqu’au bout. Il n’y a pas de carnet d’ordres : un pool unique, le JLP, prend l’autre cote de chaque trade. Quand un trader ouvre un levier, il emprunte de fait les actifs du pool ; ses pertes deviennent des gains pour le pool, et inversement. Selon les donnees relayees par Yellow, le JLP totalisait autour de 1,4 a 1,5 milliard de dollars d’encours au premier semestre 2026, et concentrait plus de 80 % du volume des perp DEX de Solana, tout en pesant moins de 3 % du marche mondial.

Le JLP n’est pas un simple depot de stablecoins. C’est un indice compose de SOL, d’ETH, de WBTC et de stablecoins, dont la valeur nette d’inventaire bouge avec ces actifs. Le pool reverse aux fournisseurs de liquidite l’essentiel des frais de trading, ce qui explique des rendements affiches entre 20 et 40 % annualises. La documentation officielle de Jupiter ne cache pas la nature du produit : le deposant est la contrepartie, et son rendement depend autant des frais que du resultat net des traders face au pool.

La vulnerabilite du modele est directionnelle. Dans un marche haussier violent ou les traders sont massivement longs et gagnants, le pool encaisse leurs profits et sa valeur peut reculer, meme si les frais continuent d’affluer. S’ajoute un risque de composition : une part significative du pool est en stablecoins, et un decrochage durable de l’un d’eux frapperait directement la valeur nette du JLP. Le rendement passif affiche masque donc une exposition bien active au marche et a la qualite des actifs deposes.

GMX et la lecon de juillet 2025 : quand le pool devient une cible

GMX a invente le modele ou les fournisseurs de liquidite sont collectivement la maison. C’est aussi GMX qui en a montre la faille la plus spectaculaire. Le 9 juillet 2025, un attaquant a exploite une vulnerabilite de reentrance dans le pool GLP de GMX V1. En manipulant le prix moyen des positions courtes, il a fausse le calcul de l’actif net du pool, gonfle artificiellement la valeur des jetons GLP, puis draine environ 42 millions de dollars (de l’ordre de 40 millions d’euros) via des operations de rachat, selon l’analyse de Halborn.

La suite illustre une pratique devenue courante. L’attaquant a restitue l’essentiel des fonds, environ 37,5 millions de dollars, en conservant 5 millions au titre d’une prime de bug bounty negociee, avant que GMX ne boucle un plan de dedommagement de 44 millions de dollars pour les porteurs de GLP touches, comme l’a rapporte CoinCentral. Cette prime rappelle une regle que nous avons detaillee ailleurs : le prix affiche n’est pas toujours la prime versee, et une restitution negociee sous menace n’a pas la meme valeur qu’un audit preventif.

La lecon depasse GMX. Quand le pool est la contrepartie, une faille dans la comptabilite du pool est une faille dans le solde de chacun. Le risque n’est plus seulement celui du marche ; il devient celui du code. Pour un deposant, cela signifie qu’un rendement de 30 % annualise peut s’evaporer en un bloc si un contrat mal audite laisse passer une reentrance. Reconstituer la chronologie exacte de ce type d’incident est devenu un genre a part entiere, celui du post-mortem d’exploit, indispensable avant de confier son capital a un coffre.

JELLY : la nuit ou la maison a change les regles

L’episode le plus revelateur reste l’affaire JELLY, en mars 2025. Un trader a monte une attaque en tenaille : une grosse position longue a effet de levier sur ce memecoin peu liquide, doublee d’un short sur Hyperliquid, puis une poussee agressive du prix au comptant. La hausse a declenche la liquidation de son propre short, dont la position toxique a bascule vers le HLP. Le vault de la maison s’est retrouve porteur d’un pari perdant, avec des pertes latentes qui ont brievement atteint environ 13,5 millions de dollars, comme l’a reconstitue Halborn.

La reponse a ete radicale. Les validateurs de Hyperliquid ont vote en quelques minutes pour retirer JELLY de la cote et solder le marche a 0,0095 dollar, un prix tres inferieur au comptant, annulant de fait le profit de l’attaquant et protegeant le coffre. La fondation a ensuite rembourse les detenteurs de positions longues a un prix de cloture de 0,037555 dollar, selon The Crypto Times. Le HLP etait sauve ; mais il l’etait en suspendant les regles du marche.

La critique a fuse. Gracy Chen, directrice generale de Bitget, a estime que la plateforme risquait de devenir un FTX 2.0, jugeant sa reaction immature, non ethique et non professionnelle, et affirmant que Hyperliquid fonctionnait davantage comme une bourse offshore sans KYC ni AML que comme un veritable DEX, d’apres Cointelegraph. Au-dela de la polemique, l’episode a montre un mecanisme de fond : une poignee de validateurs peut, en quelques minutes, modifier un prix pour sauver le coffre. C’est une intervention de gouvernance, avec les memes zones grises qu’une attaque de gouvernance, sauf qu’ici elle joue en faveur de la maison.

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