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● Security & Exploits

Prime de récupération : payer le hacker pour ravoir les fonds

Après un hack, les protocoles paient souvent le voleur pour ravoir le reste. De Liquid à Euler, plongée dans la prime de récupération, efficace mais juridiquement bancale.

Le 6 septembre 2026, près de 4 000 BTC, soit environ 320 M$ (autour de 281 M€ au cours du moment), ont quitté la fédération qui garantit le L-BTC sur Liquid Network, la sidechain Bitcoin opérée par Blockstream. Aucune clé volée, aucun employé piégé : une collision de clé de cache dans la vérification des preuves de montant (rangeproofs) du logiciel Elements a permis à une fausse preuve de réutiliser un verdict « valide » resté en mémoire. Le multisig 11-de-15 de la fédération a alors signé un retrait (peg-out) parfaitement conforme à ses yeux, car un quorum de signataires ne peut pas détecter un bug de consensus. En vingt-trois minutes, la réserve est tombée d’environ 4 200 à moins de 200 BTC.

Puis un scénario devenu familier s’est enclenché. L’attaquant n’a pas disparu : il a écrit, bloc après bloc, dans des transactions Bitcoin. Corrigez d’abord la faille, patchez tous les noeuds, et l’argent reviendra. Le 7 septembre, 3 400 BTC (85 %) sont effectivement revenus. Restait le solde, environ 598 BTC (près de 47 M$, autour de 41 M€), que l’attaquant réclamait au titre d’une « prime » de 10 %. Blockstream a refusé sans détour : « Nous ne paierons pas pour la restitution de biens volés. » Retenir des fonds pour arracher une récompense, a martelé l’entreprise, « est un crime, pas une divulgation responsable. Ce n’est pas une activité de white-hat. C’est du vol » (rapporté par The Block).

Bienvenue dans l’économie de la prime de récupération, l’un des mécanismes les plus embarrassants et les plus révélateurs de la sécurité crypto en 2026. Elle n’a presque rien à voir avec le bug bounty classique, celui que les chercheurs touchent pour signaler discrètement une faille avant tout vol. La prime de récupération, elle, se paie après le casse, le plus souvent à l’auteur du casse lui-même, pour le convaincre de rendre ce qu’il contrôle déjà. Voici comment cet instrument fonctionne, d’où vient sa fameuse règle des 10 %, et pourquoi il échoue précisément là où l’argent est le plus gros.

Deux primes qui portent le même nom, et rien d’autre en commun

Le vocabulaire prête à confusion, et ce n’est pas un hasard. Dans les deux cas on parle de « prime » et de « white-hat », mais les deux instruments s’opposent presque terme à terme. La prime préventive, le bug bounty au sens strict, rémunère un chercheur qui aurait pu voler et ne l’a pas fait : il repère une faille, la signale par un canal officiel (Immunefi, Sherlock, Cantina) et touche un montant calibré sur la gravité et sur les fonds mis en danger. En 2026, cette économie tourne à plein régime : Immunefi a versé environ 13,45 M$ (près de 11,8 M€) pour 837 rapports valides au premier semestre, sur un total historique dépassant les 140 M$ (The Block).

La prime de récupération obéit à une logique inverse. Elle intervient après le vol, alors que les fonds sont déjà partis, et son bénéficiaire est le plus souvent l’auteur du vol. On ne le paie pas pour avoir aidé, on le paie pour qu’il cesse de nuire et rende le reste. Il n’y a pas de barème public, pas de plafond affiché, pas de contrat signé à l’avance : seulement une négociation, généralement conduite à découvert dans des messages inscrits sur la blockchain, où l’attaquant tient souvent le manche puisqu’il a déjà l’argent.

Cette asymétrie explique tout le reste. Un protocole qui offre une prime de récupération ne récompense pas une bonne action ; il achète la fin d’une mauvaise. Le résultat peut être identique pour les utilisateurs (les fonds reviennent), mais le fondement moral et juridique n’a rien à voir. C’est cette confusion soigneusement entretenue, entre le chercheur vertueux et le voleur qui accepte de restituer, qui fait toute l’ambiguïté du sujet. Là où l’on parle d’habitude de bug bounty, ce dossier se concentre entièrement sur cette seconde espèce, la moins documentée.

Liquid Network : la négociation écrite bloc par bloc

Revenons au cas Liquid, car il condense tous les dilemmes du genre. La faille n’était pas une clé mal gardée mais un bug de consensus : la clé de cache utilisée pour mémoriser les preuves déjà vérifiées était construite en concaténant plusieurs champs de longueur variable sans séparateur, si bien que deux tuples distincts pouvaient produire la même empreinte. Une fausse preuve héritait alors du verdict « valide » d’une vraie. Détail qui a nourri la polémique : le correctif existait déjà. Le commit qui réparait le cache avait été fusionné publiquement dans le dépôt Elements quelques jours seulement avant l’attaque, et la fédération tournait sur une version vieille de plusieurs mois.

Ce genre de récidive n’a rien d’exceptionnel sur les ponts et les sidechains, où la même faille frappe souvent deux fois. Ce qui distingue Liquid, c’est la suite. Dès le 7 septembre, l’attaquant a ouvert une négociation publique en gravant ses messages dans des transactions Bitcoin : « Corrigez d’abord le bug. La chaîne est en danger au dernier commit. Assurez-vous que chaque noeud est patché. Ensuite nous renverrons l’argent en toute sécurité après confirmation du correctif. » Puis il a rendu 3 400 BTC, soit 85 % du butin (CoinDesk), tout en conservant environ 598 BTC comme « prime » de 10 %.

Blockstream a refusé de jouer le jeu. L’attaquant justifiait sa demande en affirmant que l’entreprise n’avait presque rien dépensé pour protéger 5 milliards de dollars d’actifs, et menaçait d’infliger une perte de 15 % aux détenteurs de jetons faute de paiement. Réponse de Blockstream : « Return the Bitcoin. » Pas question, a expliqué la société, de créer « un précédent où un logiciel open source développé pour le bien de la communauté Bitcoin exposerait ses développeurs au paiement d’une rançon » (Bitcoin.com News). Samson Mow, ancien directeur de la stratégie, précisait de son côté qu’environ 598 BTC restaient dus et que Blockstream « continue de dialoguer avec les white-hats », un choix de mots que beaucoup ont trouvé étonnamment conciliant pour des fonds décrits par ailleurs comme volés.

En toile de fond, un litige sur la divulgation empoisonne le dossier. Un chercheur du Bitcoin Red Team, connu sous le pseudonyme Calle, affirme avoir prévenu Blockstream par courriel avant l’attaque, et résume l’affaire d’une formule cinglante : « Il ne vous en coûte que 600 BTC d’ignorer un e-mail de la red team » (Bitcoin.com News). Samson Mow dément avoir ignoré le moindre message, et le PDG Adam Back attribue la faille à « une correction de bug incorrecte, appliquée à un bug trouvé par IA qui n’était lui-même pas critique ». Qui, du chercheur ou du voleur, mérite le qualificatif de white-hat ? Le cas Liquid montre qu’en 2026 la réponse n’a plus rien d’évident.

La règle des 10 %, née dans l’urgence d’un pont éventré

D’où vient ce chiffre de 10 % qui revient dans presque toutes les négociations ? Il n’a pas été décrété par un régulateur ni gravé dans un standard. Il est né dans le chaos du piratage du pont Nomad, le 1er août 2022. Une mise à jour bâclée avait rendu triviale la falsification des messages du pont : n’importe qui pouvait copier une transaction valide, y substituer sa propre adresse et se servir. Le résultat fut un pillage collectif, où des centaines d’adresses ont vidé environ 190 M$ (près de 167 M€) en quelques heures.

Incapable de poursuivre une foule, Nomad a tenté un pari. Le PDG Pranay Mohan a publié une offre restée fondatrice : « La chose la plus importante dans la crypto, c’est la communauté, et notre objectif numéro un est de restituer les fonds des utilisateurs du pont. Pour y parvenir, nous traiterons en white-hat toute partie qui rendra 90 % ou plus des fonds exploités. Nous ne poursuivrons pas les white-hats » (CryptoSlate). En clair : gardez 10 %, rendez le reste, et nous fermerons les yeux.

Le résultat fut mitigé, environ 20 % des fonds (plus de 37 M$) revinrent en deux semaines, mais le précédent était posé. Le partage 90/10 offrait à chaque camp une porte de sortie : au protocole, une chance de limiter la casse sans procès interminable ; à l’attaquant, une somme « propre » assortie d’une promesse de non-poursuite, souvent préférable à des millions impossibles à blanchir. Depuis, ce ratio sert de point d’ancrage par défaut, celui que l’on propose ou que l’on exige quand la conversation on-chain s’ouvre. Ce n’est pas une loi, c’est une coutume ; mais en 2026, elle a la force d’une loi.

Euler Finance : le manuel du retour négocié

Si Nomad a inventé la règle, Euler Finance en a écrit le manuel. Le 13 mars 2023, ce protocole de prêt fut vidé d’environ 197 M$ (près de 173 M€) via un enchaînement combinant un prêt flash, un don mal contrôlé et une liquidation autoréférente. La mécanique de l’attaque, typique de la finance décentralisée, rappelle pourquoi le crédit DeFi qui vit et meurt en un bloc reste une surface d’attaque privilégiée, y compris pour les grandes plateformes de prêt comme Aave.

La négociation qui suivit est devenue un cas d’école. Euler a d’abord haussé le ton : message on-chain comminatoire, prime d’un million de dollars pour toute information menant à l’arrestation de l’attaquant si 90 % des fonds n’étaient pas rendus sous 24 heures. Puis le protocole a changé de registre, proposant le 15 mars « la façon la plus simple d’avancer aujourd’hui : rendre 90 % du DAI et de l’ETH sous votre contrôle ». Le 20 mars, l’attaquant, signant « Jacob », a répondu : « Nous voulons rendre les choses faciles pour tous ceux qui sont touchés. Aucune intention de garder ce qui ne nous appartient pas » (Euler Finance).

Le 28 mars, un message d’une rare franchise accompagnait un nouveau versement : « J’ai merdé. Je ne le voulais pas, mais j’ai joué avec l’argent des autres, leurs emplois, leurs vies. » Au terme de trois semaines, la totalité des fonds était revenue, environ 240 M$ (près de 211 M€), soit davantage que le montant volé, car le cours de l’ETH avait grimpé entre-temps. Ironie totale : les utilisateurs d’Euler ont fini bénéficiaires nets du piratage. Le cas illustre l’argument massue en faveur de la prime de récupération : un retour à 100 % (voire plus) vaut infiniment mieux qu’un procès de plusieurs années au bout duquel on ne récupère parfois rien.

Poly Network : le hacker qui a refusé la prime

Le plus gros sauvetage de l’histoire n’a pourtant coûté aucune prime. En août 2021, Poly Network, un protocole d’interopérabilité, subissait un vol d’environ 610 M$ (près de 536 M€), l’un des plus importants jamais enregistrés. L’auteur, vite surnommé « Mr White Hat », a entamé une correspondance publique avec l’équipe et, contre toute attente, a rendu la quasi-totalité des fonds, y compris en transmettant la dernière clé privée nécessaire au déblocage des actifs.

Poly Network lui a offert une prime de 500 000 dollars (environ 440 000 €) et même un poste de conseiller en chef à la sécurité. Il a refusé la prime (Cointelegraph). Ce cas limite est précieux car il isole la vraie variable : la volonté de l’attaquant. Quand celui-ci décide de rendre, aucune prime n’est nécessaire ; quand il décide de garder, aucune prime affichée ne suffit forcément. La récompense n’achète pas l’honnêteté, elle achète, au mieux, une hésitation. Tout l’enjeu des cadres comme le Safe Harbor est précisément de transformer cette hésitation en réflexe.

Du butin à la prime : onze récupérations passées au crible

Le tableau ci-dessous rassemble onze restitutions marquantes. Il en ressort trois constats : la règle des 10 % est devenue le repère, mais elle est régulièrement contournée ; les issues vont du retour intégral au blocage total ; et plus le montant est élevé, plus la négociation se tend.

IncidentDateMontant détournéPart restituéePrime ou part conservéeIssue
Poly Networkaoût 2021~610 M$ (~536 M€)~100 %0 (prime de 500 k$ refusée)Tout rendu, clé privée comprise
Nomadaoût 2022~190 M$ (~167 M€)~20 % en 2 semainesjusqu’à 10 %Offre 90/10 fondatrice
Euler Financemars 2023~197 M$ (~173 M€)~100 % (~240 M$)0Retour intégral en 21 jours
Mango Marketsoct. 2022~110 M$ (~97 M€)~57 %~47 M$ votés en « prime »Condamnations annulées en 2025
GMX v1juil. 2025~42 M$ (~37 M€)~90 %5 M$ (10 %)Prime versée, fonds rendus
Cetus (Sui)mai 2025~220 M$ (~193 M€)gel de ~162 M$6 M$ offerts, refusésFonds gelés par 114 validateurs
Loopscaleavril 2025~5,8 M$ (~5,1 M€)~90 %10 % + déchargeRendu sous 72 heures
Renegademai 2026~190 k$ (~167 k€)>90 %10 %Rendu en 45 minutes
AFXjuil. 2026~24 M$ (~21 M€)~70 %~30 %Clés de pont compromises
Foom Cash2026~2,26 M$ (~2 M€)~81 %0 au voleur ; prime au défenseurDéfenseur plus rapide que le voleur
Liquid Networksept. 2026~4 000 BTC (~320 M$)~85 % (3 400 BTC)~598 BTC exigés, refusésBlockstream refuse, litige en cours

Deux exemples illustrent les extrêmes. Le pirate de GMX v1, en juillet 2025, a accepté une prime de 5 M$ (près de 4,4 M€), soit 10 % d’un butin d’environ 42 M$, et rendu le reste sous 48 heures (The Record). À l’inverse, après le vol d’environ 220 M$ sur le DEX Cetus (Sui) en mai 2025, l’offre de 6 M$ n’a servi à rien : ce sont 114 validateurs Sui qui ont gelé près de 162 M$ via des transactions non signées, une forme de récupération propre aux chaînes non-EVM qui a d’ailleurs relancé le débat sur la centralisation (Cointelegraph). D’autres retours plus modestes confirment la routine : Loopscale a récupéré environ 90 % de ses fonds sous 72 heures en avril 2025 (The Block), Renegade a vu plus de 90 % lui revenir en 45 minutes contre une prime de 10 % en mai 2026 (crypto.news), et la plateforme AFX, victime d’une compromission de clés de pont en juillet 2026, a récupéré environ 70 % en laissant 30 % à l’attaquant (CoinDesk).

Payer le voleur, ou payer les chasseurs

La prime de récupération se décline en réalité en deux espèces distinctes. La première, celle décrite jusqu’ici, consiste à payer le voleur pour qu’il rende. La seconde consiste à payer des tiers, des traqueurs, des enquêteurs, des défenseurs, pour récupérer les fonds sans jamais rien verser à l’attaquant. Cette bascule n’est pas un choix esthétique : elle devient obligatoire dès que l’auteur du vol est un acteur sanctionné.

Le vol de 1,5 milliard de dollars (environ 1,32 milliard d’euros) subi par Bybit en février 2025, attribué au groupe nord-coréen Lazarus, en offre l’exemple canonique. Verser une prime à une entité sous sanctions américaines et onusiennes est tout simplement illégal. Bybit a donc retourné le modèle : plutôt que de négocier avec l’insaisissable, la plateforme a récompensé les traqueurs on-chain, pour un total de l’ordre de 2,2 M$ (près de 1,9 M€), afin de suivre et faire geler une partie des fonds (CCN). Le mode opératoire (interface piégée, signature à l’aveugle) rappelle que le plus gros casse de 2026 n’a piraté aucune ligne de code, mais des humains.

La variante la plus spectaculaire de cette seconde espèce est le défenseur qui devance le voleur. Lors de l’exploit de Foom Cash en 2026 (environ 2,26 M$, près de 2 M€, dus à un vérificateur de preuves Groth16 mal configuré), un white-hat surnommé Duha et la société Decurity ont littéralement pris de vitesse l’attaquant, récupérant environ 81 % des fonds avant lui. Ils ont touché une prime de défense (environ 320 000 $ pour le chercheur, plus 100 000 $ d’honoraires pour Decurity), sans qu’un centime n’aille au malfaiteur (Cointelegraph). Ici, la course de vitesse remplace la négociation, et c’est le sauveteur, non le pilleur, qui encaisse.

Cette distinction est capitale pour 2026. Selon Immunefi, les vols du premier semestre ont atteint environ 972 M$ (près de 854 M€) sur un nombre record de 207 incidents, et près des deux tiers seraient liés à la Corée du Nord (The Block). Pour cette masse de fonds, la stratégie du paiement au voleur est juridiquement close : seuls le gel, le traçage et la course de vitesse restent praticables.

Quand « le code fait loi » : l’affaire Mango Markets

Entre le white-hat et le criminel, une troisième figure hante le débat : l’exploiteur qui invoque « le code fait loi ». En octobre 2022, Avraham Eisenberg a manipulé l’oracle de prix du jeton MNGO sur Mango Markets, gonflant sa valeur de plus de 1 000 % en une vingtaine de minutes pour emprunter environ 110 M$ (près de 97 M€) contre une garantie artificiellement valorisée. La manipulation d’oracle reste l’un des vecteurs les plus tenaces de la DeFi, comme l’a encore montré l’oracle qui ne meurt jamais traqué par CertiK sur Starknet.

La suite a redéfini les contours du sujet. Eisenberg a négocié avec la communauté de Mango un accord entériné par un vote de gouvernance : il rendait une partie des fonds et conservait environ 47 M$ (près de 41 M€) au titre d’une « prime de bug », en échange d’un engagement de non-poursuite. Un DAO a donc voté, noir sur blanc, pour laisser un attaquant garder son butin. Puis la justice pénale s’en est mêlée, et Eisenberg a d’abord été condamné.

Coup de théâtre le 23 mai 2025 : un juge fédéral a annulé l’ensemble des condamnations, estimant notamment que le procès s’était tenu dans un ressort inadéquat et que l’interaction avec un contrat automatisé ne constituait pas de « fausses déclarations » au sens de la loi (CoinDesk). La décision n’a pas tranché la question morale, mais elle a rappelé une réalité inconfortable : quand un contrat fait exactement ce qu’il a été programmé pour faire, la frontière entre l’arbitrage agressif et le vol devient juridiquement floue, et c’est précisément dans ce flou que prospère la prime de récupération.

Le Safe Harbor de SEAL : un cadre, et ses angles morts

Pour sortir de cette improvisation, l’industrie a tenté de codifier les règles. La Security Alliance (SEAL), fondée par le chercheur samczsun (Paradigm), fait figure de compagnie de pompiers du secteur : elle opère notamment SEAL 911, une ligne d’urgence disponible 24 heures sur 24 pour signaler un piratage en cours. Son outil le plus ambitieux est le Whitehat Safe Harbor Agreement, un cadre juridique que les protocoles adoptent à l’avance pour autoriser, sous conditions strictes, l’intervention d’un white-hat pendant une attaque.

Les termes sont précis : restitution sous 72 heures, prime plafonnée à 10 % des fonds récupérés dans la limite de 1 million de dollars (environ 880 000 €), intervention limitée aux exploits actifs, et prise en charge des frais juridiques via un fonds de défense dédié. Le dispositif revendique 33 protocoles adoptants, plus de 60 milliards de dollars d’actifs couverts et un déploiement sur plus de 10 chaînes (Security Alliance).

Le cadre a un angle mort béant, et il se situe exactement là où l’argent est le plus gros. Un plafond de 1 million de dollars représente 10 % sur un sauvetage de 10 M$, mais seulement 0,5 % sur un sauvetage de 200 M$. Autrement dit, plus le vol est colossal, plus la récompense officielle devient dérisoire en proportion, et plus un chercheur rationnel est tenté de passer en zone grise pour réclamer les 10 % complets directement à la source. Le Safe Harbor est donc le plus faible précisément là où il devrait être le plus fort, sur les incidents à neuf chiffres qui font les gros titres.

Prime préventive contre prime de récupération : le match

Pour fixer les idées, le tableau suivant oppose terme à terme les deux instruments qui se disputent le mot « prime ».

CritèrePrime préventive (bug bounty)Prime de récupération (recovery bounty)
Qui est payéUn chercheur qui signaleL’attaquant, ou un traqueur tiers
MomentAvant tout volAprès le vol (exploit en cours ou terminé)
Base du montantSévérité, part des fonds à risqueNorme négociée, environ 10 % du butin
Plafond affichéOui (ex. 16 M$ chez Usual)Aucun, fixé au cas par cas
Qui fixe les conditionsLe protocole ou la plateformeLa négociation, souvent à l’avantage de l’attaquant
Cadre juridiqueContrat, divulgation responsableZone grise (vol ou extorsion possibles)
CanalImmunefi, Sherlock, CantinaMessages on-chain, gré à gré
Exemple typeWormhole, 10 M$ (satya0x, 2022)Euler, Nomad, Liquid

La ligne la plus lourde de conséquences est celle du cadre juridique. Une prime préventive s’inscrit dans un contrat et une divulgation responsable ; une prime de récupération, elle, peut basculer dans le vol ou l’extorsion selon la manière dont elle est obtenue. C’est cette bascule que le droit, en France comme ailleurs, peine encore à qualifier.

Coldcard : une récupération sans prime, et ses limites

Toutes les récupérations ne passent pas par une prime, et certaines révèlent les limites du modèle. En septembre 2026, des chercheurs ont commencé à rapatrier des bitcoins issus de l’exploit Coldcard, cette faille d’entropie née d’une erreur de compilation du firmware de mars 2021 qui rendait certaines phrases de récupération devinables. Suivant les fonds depuis plusieurs grappes d’adresses attribuées aux pilleurs, ils ont consolidé environ 52 BTC (dont 40,71 BTC, près de 3,31 M$ ou 2,9 M€, en une seule transaction le 21 septembre) et les ont placés dans une structure baptisée Crypto Recovery Trust, signalée par un message OP_RETURN pointant vers cryptorecoverytrust.com (Decrypt).

Ici, aucune prime n’est réclamée : les fonds sont sécurisés au profit des victimes, en attendant qu’un mécanisme de restitution soit défini. Mais le montant récupéré ne dépasse pas 2,8 % d’un exploit estimé jusqu’à 130 M$ (près de 114 M€), et cette maigreur n’est pas un hasard. Quand la cause racine est une clé devinable, il n’y a pas un attaquant unique avec qui négocier : n’importe qui peut courir vers les mêmes pièces, et rien n’empêche un tiers malveillant de les saisir avant le sauveteur. Comme le rappelle TRM Labs, mettre à jour le firmware protège les futures créations de portefeuille mais « ne protège pas les portefeuilles dont les phrases ont été générées sous le firmware vulnérable » (TRM Labs).

La leçon est double. D’abord, la récupération n’implique pas toujours une prime : elle peut prendre la forme d’un sauvetage désintéressé placé sous séquestre. Ensuite, le manuel de la prime de récupération suppose un exploit vivant et un interlocuteur identifiable ; face à un défaut de conception qui rend des clés éternellement faibles, ce manuel ne s’applique tout simplement pas. On ne négocie pas avec une faille mathématique.

Extorsion ou divulgation ? La ligne fine, et le droit français

À partir de quand une prime de récupération cesse-t-elle d’être une divulgation responsable pour devenir une extorsion ? La réponse ne tient pas au montant, mais à la manière. En 2024, l’exchange Kraken a raconté comment des chercheurs, après avoir signalé une faille leur ayant permis de créditer artificiellement environ 3 M$ (près de 2,6 M€), avaient refusé de rendre les fonds tant qu’une récompense ne serait pas versée. Le verdict du directeur de la sécurité Nick Percoco fut sans appel : « Ceci n’est pas du white-hat hacking, c’est de l’extorsion » (CoinDesk).

Trois critères permettent de distinguer les deux. Qui a fixé les conditions : la victime qui propose une prime, ou l’attaquant qui l’exige sous menace ? À quelle vitesse et dans quelle proportion les fonds sont-ils rendus ? Et le montant suit-il la norme des 10 %, ou grimpe-t-il au gré du chantage ? À l’aune de ces critères, le cas Liquid penche clairement du mauvais côté : c’est l’attaquant qui a fixé le prix et brandi la menace d’une perte pour les détenteurs, ce qui explique le refus catégorique de Blockstream.

En droit français, la question se déplace du marché vers le pénal. Exploiter un contrat ou un réseau pour en soustraire des fonds relève de l’accès et du maintien frauduleux dans un système de traitement automatisé de données, réprimés par l’article 323-1 du Code pénal (la loi Godfrain). La protection accordée au lanceur d’alerte de bonne foi, issue de la loi pour une République numérique de 2016 et codifiée à l’article L2321-4 du Code de la défense, permet de signaler une faille à l’ANSSI sans encourir l’obligation de dénonciation et en gardant l’anonymat, mais elle couvre le signalement, pas la saisie des fonds (Silicon.fr).

La conséquence est nette pour un chercheur opérant depuis la France. Prendre le contrôle d’actifs, fût-ce pour les « sauver », puis conserver une prime sans l’accord explicite de la victime, se rapproche bien plus du vol ou de l’extorsion que du white-hat. L’AMF et le règlement MiCA encadrent les prestataires de services sur crypto-actifs et les émetteurs, pas l’acte de piratage ni le versement d’une rançon : le risque, ici, n’est pas une amende de régulateur de marché, mais une poursuite pénale. Sur le plan fiscal, une prime perçue légitimement (via une plateforme, pour un signalement) est un revenu imposable, évalué en euros à la date de réception, même si le jeton s’effondre ensuite.

Combien vaut vraiment une prime de récupération ?

Reste la question qui décide de tout au moment T : combien ça vaut, pour chaque camp ? Pour le protocole, le calcul est brutal mais simple. Récupérer 90 % immédiatement vaut mieux qu’espérer 100 % au terme d’une procédure judiciaire de plusieurs années, souvent transfrontalière, dont l’issue est incertaine et le taux de recouvrement fréquemment nul. Vus sous cet angle, les 10 % ne sont pas une récompense, mais une prime d’assurance payée après le sinistre.

Pour l’attaquant, l’arithmétique est celle du blanchiment. Des dizaines de millions en fonds « sales », traçables et signalés à tous les exchanges, ne valent en pratique qu’une fraction de leur valeur faciale sur les marchés gris. Face à cela, une prime « propre » de 10 %, assortie d’une promesse de non-poursuite, peut représenter un rendement supérieur à celui d’un blanchiment complet du butin. C’est cette équation, et non un sursaut de conscience, qui explique la plupart des retours. Le message de « Jacob » chez Euler était sincère, sans doute ; mais la structure d’incitation, elle, fonctionne même sans remords.

Cette rationalité a toutefois des limites que 2026 met crûment en lumière. Quand le voleur est un État sanctionné, aucune prime n’est envisageable et la seule voie passe par le gel et le traçage. Quand le montant est énorme, le plafond de 1 million de dollars du Safe Harbor rend la voie officielle inintéressante. Et quand la cause est une clé faible plutôt qu’un exploit vivant, il n’y a personne à payer. La prime de récupération n’est donc pas une solution, c’est un pansement : son omniprésence signale surtout la faiblesse persistante de la dissuasion pénale et du recouvrement judiciaire dans la crypto.

Dans un marché où le bitcoin s’échange autour de 84 500 $ (près de 74 300 €, CoinGecko) et où les pertes se comptent encore en centaines de millions par semestre (crypto.news), la prime de récupération restera un outil de dernier recours, aussi utile qu’inconfortable. Elle ramène des fonds, parfois la totalité ; mais chaque négociation publique avec un voleur rappelle que le secteur préfère encore racheter ses erreurs plutôt que les prévenir.

Foire aux questions

Qu’est-ce qu’une prime de récupération et en quoi diffère-t-elle d’un bug bounty classique ?

Une prime de récupération (recovery bounty) est une somme versée après un piratage, le plus souvent à l’attaquant lui-même, pour le convaincre de restituer les fonds qu’il contrôle déjà. Un bug bounty classique récompense au contraire un chercheur qui signale une faille avant tout vol, via une plateforme comme Immunefi ou Sherlock. Le premier se négocie dans l’urgence et se situe dans une zone grise juridique ; le second suit un barème public et un cadre contractuel.

D’où vient la règle des 10 % ?

Elle s’est imposée après le piratage du pont Nomad en août 2022 : le protocole a promis de traiter en white-hat toute personne rendant au moins 90 % des fonds, laissant les 10 % restants comme récompense. Depuis, ce partage 90/10 sert de norme implicite dans la plupart des négociations, repris par Euler, GMX, Loopscale ou Renegade. Rien ne l’impose légalement ; c’est une convention de marché née dans l’urgence.

Payer une prime de récupération à un attaquant est-il légal en France ?

Le paiement en lui-même n’est pas nécessairement un délit pour la victime, mais l’acte de l’attaquant reste pénalement répréhensible : accéder ou se maintenir frauduleusement dans un système de traitement automatisé de données est puni par l’article 323-1 du Code pénal (loi Godfrain). La protection du lanceur d’alerte de bonne foi, codifiée à l’article L2321-4 du Code de la défense, couvre le signalement d’une faille à l’ANSSI, pas la saisie des fonds. Conserver une prime sans l’accord de la victime relève donc davantage du vol ou de l’extorsion que du white-hat.

Que se passe-t-il quand l’attaquant est un groupe sanctionné comme Lazarus ?

Il devient illégal de lui verser quoi que ce soit, y compris une prime de 10 %. Les victimes basculent alors vers un autre modèle : payer des traqueurs tiers pour suivre et faire geler les fonds. Après le vol de 1,5 milliard de dollars subi par Bybit en 2025, attribué au groupe nord-coréen Lazarus, la plateforme a récompensé des enquêteurs on-chain plutôt que le voleur. Comme environ deux tiers des sommes dérobées en 2026 sont liées à la Corée du Nord, ce cas est loin d’être marginal.

Un protocole peut-il récupérer des fonds sans payer de prime ?

Oui, par plusieurs voies. Les validateurs peuvent geler les fonds (114 validateurs Sui ont bloqué environ 162 millions de dollars après le piratage de Cetus), un défenseur peut devancer le voleur sur la chaîne (cas Foom Cash), ou des chercheurs peuvent sécuriser les actifs exposés dans une structure de garde, comme le Crypto Recovery Trust monté après l’exploit Coldcard, sans réclamer de récompense. Mais ces méthodes supposent un point de contrôle ou une course gagnée de vitesse, ce qui n’existe pas toujours.

Par Anneke de Vries, correspondante sécurité et exploits pour HOGE Wire.

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