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● DeFi & On-chain

Restaking en 2026 : rendements, risques et échéance MiCA

Le restaking promettait de démultiplier la sécurité d'Ethereum et les rendements du staking. En 2026, entre pivot d'EigenCloud, hack de Kelp DAO et échéance MiCA, l'heure est au bilan.

Le restaking est passé en deux ans du statut d’expérimentation confidentielle à celui de pilier contesté de la finance on-chain. L’idée tient en une phrase : réutiliser de l’ether déjà placé en staking pour sécuriser d’autres protocoles, et capter au passage un rendement supplémentaire. En 2026, le secteur a connu son premier vrai test grandeur nature, entre le pivot d’EigenLayer vers l’économie vérifiable, un détournement à neuf chiffres chez Kelp DAO et une échéance réglementaire européenne fixée au 1er juillet. Tour d’horizon pour les lecteurs francophones.

Le restaking, ou comment recycler la sécurité d’Ethereum

Pour comprendre le restaking, il faut revenir au staking classique. Sur Ethereum, un validateur immobilise 32 ETH pour participer à la sécurité du réseau et perçoit en échange une rémunération annuelle. Le restaking ajoute une couche : ces mêmes ETH, déjà bloqués, sont réengagés pour garantir le fonctionnement d’autres services, appelés Actively Validated Services (AVS). Concrètement, le restaker délègue ses fonds à un opérateur, qui fait tourner les logiciels de ces AVS (oracles, ponts, couches de disponibilité des données) et accepte en contrepartie de nouvelles conditions de slashing.

Le pari est simple : mutualiser un capital de sécurité déjà existant plutôt que demander à chaque nouveau protocole de lever le sien. C’est EigenLayer qui a popularisé ce modèle, en ouvrant la voie à une place de marché de la sécurité où des opérateurs vendent leur fiabilité aux services qui en ont besoin.

EigenCloud : du restaking à l’économie vérifiable

Pionnier du secteur, EigenLayer a changé de nom pour devenir EigenCloud le 17 juin 2025, signe d’une ambition revue à la hausse : ne plus se limiter au restaking, mais bâtir une « économie vérifiable » où n’importe quelle application, on-chain ou off-chain, peut emprunter la confiance d’Ethereum. La plateforme rassemble désormais EigenDA (disponibilité des données pour les rollups), EigenCompute (exécution) et EigenVerify (résolution de litiges), avec une orientation marquée vers la vérification de calculs d’intelligence artificielle.

Les chiffres, eux, ont dégonflé depuis le pic de 2024. Selon DefiLlama, EigenCloud sécurise environ 3,7 milliards d’euros (4,35 milliards de dollars) d’actifs restakés, en repli de 9 % sur la période récente, même si les revenus du protocole ont fortement progressé. Le token EIGEN s’échange autour de 0,19 euro pour une capitalisation de 144 millions d’euros, en baisse de 14,5 % sur sept jours d’après CoinGecko. En juillet 2025, EigenLayer a aussi activé la « redistribution » : les fonds saisis par slashing ne sont plus brûlés mais peuvent être réalloués, par exemple pour indemniser les utilisateurs lésés d’un protocole.

Liquid restaking tokens : eETH, ezETH et rsETH

La vraie déflagration grand public est venue des liquid restaking tokens (LRT). Le principe : au lieu d’immobiliser vos ETH, vous les déposez auprès d’un protocole qui restake à votre place et vous remet un jeton liquide représentant votre position. Ce jeton peut ensuite servir de collatéral, être prêté ou fournir de la liquidité ailleurs dans la DeFi, ce qui démultiplie les usages, et les risques.

ether.fi domine le segment avec son token eETH et près des deux tiers du marché, devant Renzo (ezETH), qui automatise la sélection des AVS, Kelp DAO (rsETH) et Puffer Finance (pufETH). D’après The Block, l’ensemble des plateformes de liquid restaking a frôlé les 8 milliards de dollars de valeur verrouillée lors de ses sommets. Les rendements affichés oscillent généralement entre 8 et 12 %, avec des pointes au-delà de 15 % quand la demande des AVS s’envole. Le jeton de gouvernance ETHFI se négocie autour de 0,31 euro selon CoinGecko.

Panorama des principaux protocoles

Le tableau ci-dessous résume les principaux acteurs du restaking à la mi-2026. Les montants de valeur verrouillée (TVL) sont approximatifs, convertis en euros et arrondis (sources : DefiLlama et CoinGecko, juin 2026). La mention n.d. signale une donnée non communiquée de façon fiable.

ProtocoleJetonCatégorieTVL approx. (EUR)Particularité
ether.fieETH / ETHFILiquid restaking (Ethereum)~4,7 Md€Leader, près de 65 % du marché LRT
RenzoezETHLiquid restaking (Ethereum)n.d.Sélection automatisée des AVS
Kelp DAOrsETHLiquid restaking (Ethereum)~1,7 Md€Cible du plus gros hack DeFi de 2026
Puffer FinancepufETHLiquid restaking (Ethereum)n.d.Protection anti-slashing native
EigenCloudEIGENCouche de restaking et sécurité~3,7 Md€Pionnier, pivot vers l’IA vérifiable
Symbioticnon cotéSécurité partagée multi-actifsn.d.Collatéral en tout jeton ERC-20
BabylonBABYStaking Bitcoin natif~3,4 Md€BTC sans wrapping ni bridge

Symbiotic, la sécurité partagée sans permission

EigenCloud n’a plus le monopole. Porté par les équipes de Paradigm et de cyberFund, Symbiotic s’est imposé comme l’alternative la plus crédible. Sa différence tient à un modèle entièrement permissionless et multi-actifs : n’importe quel jeton ERC-20 (jeton de staking, part de liquidité, stablecoin) peut servir de collatéral de sécurité, là où EigenLayer s’est d’abord concentré sur l’ETH. Le protocole se présente comme une simple « couche de coordination », fine et immuable, conçue pour éviter tout point de défaillance unique.

Après deux ans de développement, cinq audits indépendants et une compétition de code, Symbiotic revendique près de 50 réseaux, 78 opérateurs et 55 vaults intégrés, rapporte Blockworks. Karak pousse de son côté une approche multi-chaînes comparable. Cette diversification est saine pour l’écosystème, mais elle fragmente aussi le capital de sécurité, ce qui complique l’évaluation du risque réel pour le déposant.

Bitcoin entre dans la danse avec Babylon

Longtemps cantonné à Ethereum, le restaking gagne désormais Bitcoin. Babylon permet de staker du BTC directement depuis la blockchain Bitcoin, sans wrapping, sans bridge et sans confier ses clés à un tiers : les bitcoins restent verrouillés sur leur chaîne d’origine pendant toute la durée de l’opération. Le protocole a dépassé les 4 milliards de dollars de valeur verrouillée en 2026 (environ 3,4 milliards d’euros) selon DefiLlama, ce qui en fait le plus gros acteur du staking Bitcoin, le « BTCfi ».

Babylon et EigenCloud ne sont pas des concurrents directs, puisqu’ils visent des actifs sous-jacents différents, mais ils partagent la même thèse : transformer un capital dormant en garantie productive. Des intégrations annoncées, notamment avec des protocoles de prêt, pourraient à terme rendre ce Bitcoin staké empruntable ailleurs dans la DeFi, prolongeant la chaîne de réutilisation, et de risque.

Kelp DAO : 246 millions d’euros et un signal d’alarme

Le 18 avril 2026, le restaking a connu son moment de vérité. Des attaquants liés au groupe nord-coréen Lazarus ont détourné environ 246 millions d’euros (292 millions de dollars), soit 116 500 rsETH, en exploitant non pas le cœur du protocole Kelp DAO mais son pont cross-chain bâti sur LayerZero. Selon Chainalysis, les pirates ont compromis des nœuds internes et saturé les nœuds externes pour tromper un réseau de vérification configuré en « 1-of-1 » (un seul vérificateur), poussant le contrat Ethereum à libérer des fonds sur la foi d’un faux burn de jetons sur la chaîne d’origine.

Kelp DAO a réussi à mettre ses contrats en pause pour bloquer un second vol de 95 millions de dollars, et le Security Council d’Arbitrum a gelé plus de 30 000 ETH en aval, rapporte CoinDesk. S’en est suivie une polémique sur les responsabilités : Kelp accuse LayerZero d’avoir livré par défaut une configuration à un seul vérificateur, LayerZero renvoie la faute sur le paramétrage de Kelp. Au-delà du bras de fer, l’épisode rappelle une vérité gênante : un LRT n’est jamais plus solide que le maillon le plus faible de son infrastructure, ponts et oracles compris.

Risques systémiques : ce que redoutait Vitalik Buterin

Dès 2023, Vitalik Buterin avait posé le débat dans un texte resté célèbre, « Don’t overload Ethereum’s consensus ». Son inquiétude : en élargissant les devoirs des validateurs au-delà de la sécurité d’Ethereum, le restaking augmente les coûts, la complexité et les risques de la validation, et fait peser un risque systémique sur tout l’écosystème, comme le rappelle Cointelegraph. Le scénario redouté : un AVS défaillant déclenche des slashings en cascade qui remontent jusqu’à la couche de base, suivis d’appels à un sauvetage par la « social consensus » d’Ethereum, c’est-à-dire une intervention humaine discrétionnaire.

À ce risque s’ajoute celui de la réhypothécation. Quand un même ETH garantit le staking, puis un LRT, puis sert de collatéral à un prêt qui rachète du LRT (une boucle de levier), une seule défaillance peut se propager à plusieurs étages. Sreeram Kannan, cofondateur d’EigenLayer, a lui-même reconnu que le restaking devait éviter de bâtir des primitives financières trop complexes, susceptibles d’« échapper à tout contrôle ».

MiCA et l’AMF : le compte à rebours du 1er juillet

Pour les lecteurs français, le calendrier réglementaire est le sujet du moment. La période transitoire qui permettait aux prestataires de services sur actifs numériques (PSAN) d’opérer sans agrément MiCA s’achève le 1er juillet 2026, rappelle l’AMF. À partir de cette date, seuls les prestataires de services sur crypto-actifs (PSCA) agréés au titre de MiCA pourront proposer leurs services en France ; les contrevenants s’exposent à deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.

Où se situe le restaking ? Lorsqu’une plateforme propose à des particuliers français un service de staking ou de restaking clé en main, elle entre potentiellement dans le champ des services réglementés par MiCA (conservation, réception et transmission d’ordres, exécution). Les liquid restaking tokens posent une question supplémentaire : selon leur structure, ces jetons pourraient être qualifiés de crypto-actifs soumis aux obligations d’information du règlement. Le flou juridique demeure, mais la tendance est claire : la fenêtre du restaking « sans étiquette » se referme en Europe.

Faut-il restaker en 2026 ? Notre lecture

Le restaking n’est pas une mode passagère : la disponibilité des données pour les rollups et, désormais, la vérification de calculs d’IA en font une brique d’infrastructure utile. Mais 2026 a refroidi le récit du rendement facile. Entre la baisse des TVL, le hack de Kelp DAO et le durcissement réglementaire, le rapport entre rendement et risque s’est nettement complexifié. Pour un investisseur francophone, quelques réflexes s’imposent.

  • Comprendre les conditions de slashing avant tout dépôt, et ne pas confondre rendement affiché et rendement net du risque.
  • Se méfier des boucles de levier qui empilent les LRT ; un rendement à deux chiffres cache souvent un risque mal mesuré.
  • Vérifier le statut réglementaire (agrément PSCA au titre de MiCA) de la plateforme utilisée, surtout après le 1er juillet 2026.
  • Privilégier les protocoles transparents sur leurs mécanismes de slashing, de redistribution et la sécurité de leurs ponts.

Le restaking a survécu à son premier vrai test de résistance. Reste à savoir s’il survivra au prochain, et à la régulation.

Par Camille Rousseau, journaliste DeFi et on-chain chez HOGE Wire.

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