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● DeFi & On-chain

Restaking : EigenLayer, Symbiotic et le pari de la sécurité partagée

Le restaking promet d'empiler les rendements sur Ethereum en réutilisant l'ether mis en jeu. Entre slashing réel, risque systémique et échéance MiCA, le secteur entre dans l'âge adulte.

Depuis deux ans, le restaking figure parmi les récits les plus puissants, et les plus contestés, de la finance décentralisée. L’idée tient en une phrase: réutiliser de l’ether déjà mis en jeu (staked) pour sécuriser d’autres protocoles, et empiler ainsi une seconde couche de rendement. Après une phase d’euphorie alimentée par les programmes de points et les airdrops, le secteur aborde 2026 dans une période de maturité, marquée par l’arrivée du slashing réel, une concurrence accrue et une échéance réglementaire imminente pour les plateformes françaises.

Le restaking, ou comment recycler la sécurité d’Ethereum

Sur Ethereum, le passage au proof-of-stake a transformé l’ether en actif productif: en immobilisant 32 ETH (ou une fraction via un service de staking), un validateur sécurise le réseau et perçoit une rémunération. Le restaking, concept popularisé par EigenLayer et son cofondateur Sreeram Kannan, propose d’aller plus loin. Les validateurs acceptent que leur dépôt serve aussi à garantir des services tiers, appelés AVS (pour Actively Validated Services, rebaptisés depuis Autonomous Verifiable Services): oracles, ponts inter-chaines, couches de disponibilité des données ou réseaux de calcul. En échange de ce risque supplémentaire, le restaker espère un rendement additionnel.

La promesse est séduisante: plutôt que de demander à chaque nouveau protocole de bâtir sa propre base de validateurs, le restaking mutualise la sécurité économique d’Ethereum, déjà chiffrée en dizaines de milliards d’euros. Mais cette mutualisation déplace aussi le risque, et c’est tout l’enjeu du débat qui agite l’écosystème.

EigenLayer, du protocole pionnier à EigenCloud

Lancé sur le mainnet d’Ethereum en 2023, EigenLayer a longtemps incarné à lui seul la catégorie. Porté par la course aux points et aux futurs airdrops, son encours bloqué (TVL) a culminé autour de 14 milliards d’euros au plus fort de l’engouement. En juin 2025, Eigen Labs a opéré un virage stratégique en se rebaptisant EigenCloud, avec l’ambition de devenir une sorte d’« AWS du Web3 »: une plateforme de cloud vérifiable regroupant EigenDA (disponibilité des données), EigenCompute (calcul) et EigenVerify (résolution de litiges). Le fonds Andreessen Horowitz (a16z) a accompagné ce repositionnement par un investissement de 70 millions de dollars (environ 65 millions d’euros) en jetons EIGEN, comme l’a rapporté CoinDesk.

La réalité des chiffres a toutefois rappelé les investisseurs à la prudence. Selon les données de DefiLlama, la TVL d’EigenCloud s’est stabilisée autour de 8 milliards de dollars (près de 7,4 milliards d’euros) en 2026, loin de ses sommets. Le jeton EIGEN, lui, s’échange autour de 0,21 euro, soit près de 95 % en dessous de son record historique proche de 5,20 euros, d’après CoinGecko. Le contraste illustre la différence entre la valeur sécurisée par un protocole et la valorisation spéculative de son jeton.

Les liquid restaking tokens, moteur de l’engouement

Immobiliser de l’ether prive l’utilisateur de sa liquidité. Pour contourner cette contrainte, une nouvelle génération de protocoles a inventé les liquid restaking tokens (LRT): l’utilisateur dépose son ETH, le protocole le restake via EigenLayer (ou un concurrent) et lui remet en échange un jeton liquide qui représente sa position et continue de capter le rendement. Ce jeton peut ensuite circuler dans tout l’écosystème DeFi, servir de collatéral ou alimenter des stratégies de levier.

Trois noms dominent le segment. ether.fi, avec son jeton eETH, reste le plus gros émetteur avec plus de 3,7 milliards d’euros d’encours. Renzo et son ezETH suivent avec environ 3 milliards d’euros, devant Kelp (rsETH) et Puffer Finance, dont le pufETH approche les 770 millions d’euros. Ces volumes, recensés par DefiLlama, font des LRT le véritable carburant de la vague restaking.

Tableau comparatif des principaux acteurs

Le tableau ci-dessous résume les principaux protocoles de l’écosystème. Les montants, libellés en dollars sur ces marchés, sont convertis en euros à titre indicatif.

ProtocoleJetonEncours (TVL) approx.Particularité
EigenCloud (ex-EigenLayer)EIGEN~7,4 Md EURPionnier du restaking, pivot vers le cloud vérifiable
ether.fieETH~3,7 Md EURPremier émetteur de LRT
RenzoezETH~3 Md EURStratégie de restaking automatisée
Puffer FinancepufETH~0,77 Md EURRestaking et technologie anti-slashing
Symbioticn.d.~0,74 Md EURRestaking modulaire, tout jeton ERC-20

Le slashing entre en jeu, la fin de l’innocence

Pendant ses premières années, EigenLayer a fonctionné sans véritable mécanisme de sanction: les restakers touchaient des récompenses (et accumulaient des points) sans risquer de perdre leur capital pour la défaillance d’un AVS. Cette période s’est achevée le 17 avril 2025, date à laquelle le slashing a été activé sur le mainnet, rendant le protocole « fonctionnellement complet ». Désormais, un AVS peut pénaliser un opérateur qui ne respecte pas ses conditions en confisquant une partie de la mise, comme l’a détaillé le blog d’EigenCloud.

Pour limiter la contagion, EigenLayer a introduit l’Unique Stake Allocation: un opérateur n’expose à chaque service que la portion de mise qu’il lui a explicitement allouée, ce qui isole les risques. Le protocole impose également un délai de quatorze jours pour tout retrait, afin de laisser aux services le temps de constater et de sanctionner une faute. Le restaking cesse ainsi d’être un simple jeu de rendement: il devient un véritable engagement de sécurité, assorti de pertes potentielles.

Symbiotic, Karak et la nouvelle concurrence

EigenLayer n’a plus le monopole. En janvier 2025, Symbiotic a lancé sur le mainnet d’Ethereum ce qu’il présente comme le premier protocole de restaking entièrement permissionless et modulaire, doté nativement du slashing. Sa différence: la plupart des protocoles concurrents n’acceptent que de l’ETH et ses dérivés, alors que Symbiotic autorise le dépôt de n’importe quel jeton ERC-20 dans son modèle de sécurité. Selon The Block, le protocole sécurisait déjà plus de 800 millions de dollars (environ 740 millions d’euros) peu après son lancement, avec des dizaines de réseaux et d’opérateurs intégrés.

À ses côtés, des acteurs comme Karak élargissent encore le champ en proposant de restaker des actifs variés (stablecoins compris) pour sécuriser des services applicatifs. Cette diversité renforce la concurrence sur les rendements, mais multiplie aussi les surfaces d’attaque et complique l’évaluation du risque pour l’investisseur.

Rendements et risques, l’effet de levier caché

L’attrait du restaking tient à l’empilement des rendements: récompense de staking de base, prime de restaking versée par les AVS, points et incitations des protocoles de LRT. Mais chaque couche ajoute du risque. Au risque classique de slashing s’ajoutent le risque de smart contract (une faille dans le code peut vider les coffres), le risque de rehypothécation (le même collatéral garantit plusieurs services) et le risque de marché lié aux LRT eux-mêmes.

L’épisode du 24 avril 2024 reste l’avertissement le plus parlant. À la suite d’une annonce de tokenomics mal reçue, le jeton ezETH de Renzo a perdu près de 79 % de sa valeur en moins d’une heure, tombant brièvement aux alentours de 688 dollars alors qu’il était censé suivre le cours de l’ether. Le décrochage a déclenché une cascade de liquidations de plus de 60 millions de dollars (environ 55 millions d’euros) sur des plateformes comme Gearbox et Morpho, frappant de plein fouet les utilisateurs qui pratiquaient le looping, c’est-à-dire l’usage répété d’un LRT comme collatéral pour emprunter et amplifier leur exposition. L’incident, documenté par DL News, a montré comment un produit censé rester stable peut se disloquer dès que la confiance s’évapore.

Le débat sur le risque systémique

Au-delà des accidents individuels, c’est la stabilité d’Ethereum lui-même qui inquiète certains. Dès mai 2023, Vitalik Buterin publiait un billet intitulé « Don’t overload Ethereum’s consensus » (ne surchargez pas le consensus d’Ethereum), dans lequel il mettait en garde contre la tentation d’étendre les responsabilités des validateurs à des tâches extérieures au réseau. Selon lui, une telle surcharge introduit « des risques systémiques élevés » et devrait être « découragée et combattue ».

Le raisonnement est le suivant: si une part importante des validateurs se trouve exposée à un service tiers défaillant, ils pourraient être incités à soutenir un fork contestable pour protéger leurs dépôts, voire à coordonner une attaque pour annuler un slashing massif. Sreeram Kannan, cofondateur d’EigenLayer, a lui-même reconnu la pertinence de ces critiques, admettant que le restaking devait éviter de bâtir des primitives financières trop complexes, susceptibles d’« échapper à tout contrôle », comme l’a rapporté Cointelegraph.

Cadre réglementaire, MiCA, l’AMF et le statut du staking

Le calendrier réglementaire ajoute une couche d’incertitude, particulièrement aiguë en France. Le règlement européen MiCA s’applique pleinement depuis le 30 décembre 2024, et l’Autorité des marchés financiers (AMF) rappelle que la période transitoire autorisant les prestataires français (les anciens PSAN) à opérer sans agrément complet s’achève le 1er juillet 2026. Passé cette date, soit dans quelques jours, seules les entités titulaires d’un agrément PSCA pourront continuer à fournir des services sur crypto-actifs dans l’Union, comme le rappelle l’AMF.

MiCA n’encadre pas directement le restaking ni le staking en tant que tel: le texte européen se concentre sur l’émission de jetons et sur des services comme la conservation, l’échange ou le conseil. Mais dès qu’une plateforme conserve des LRT pour ses clients, les échange contre de l’ether ou en assure la promotion, elle entre dans le périmètre de l’agrément. L’AMF a par ailleurs multiplié les mises en garde sur les rendements élevés promis par certains produits, dont la mécanique reste opaque pour l’investisseur particulier. Pour les acteurs du restaking visant le public français, la conformité n’est donc plus optionnelle.

Perspectives, maturité ou désillusion

Le restaking traverse une phase de sélection. Après l’euphorie des points et des airdrops, les capitaux se concentrent sur les plateformes les plus établies, tandis que le récit se déplace de la promesse de rendement vers la question, plus austère, de la sécurité et du slashing. La stabilisation de la TVL autour de 7 à 8 milliards d’euros traduit ce passage d’une croissance spéculative à un équilibre plus sobre.

L’avenir du secteur se jouera sans doute moins sur les rendements affichés que sur sa capacité à trouver des usages réels. Le pari d’EigenCloud, qui cherche à vendre du cloud vérifiable à des développeurs et à sécuriser des agents d’intelligence artificielle, illustre cette quête d’utilité concrète. Si ces services trouvent leur marché, le restaking deviendra une brique d’infrastructure durable. Dans le cas contraire, il restera comme l’un des cycles de rendement les plus spectaculaires, et les plus risqués, de l’histoire récente de la DeFi. Entre les deux, l’investisseur européen devra composer avec une équation simple: à rendement empilé, risque empilé.

Par la rédaction de HOGE Wire, desk DeFi et on-chain.

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