Stock-to-flow : le halving 2028 va-t-il sauver le modèle ?
Le halving de 2028 doublera encore la rareté du Bitcoin, et le stock-to-flow promet une envolée. Mais le halving de 2024 a déjà passé ce test, et le modèle l'a raté.
Dans un peu plus de 81 000 blocs, aux alentours du 17 avril 2028, le Bitcoin coupera de moitié le rythme auquel il fabrique de nouvelles pièces. La récompense par bloc passera de 3,125 à 1,5625 BTC, l’émission quotidienne tombera d’environ 450 à 225 BTC, et le ratio le plus célèbre de la cryptosphère, le stock-to-flow (S2F), doublera presque d’un coup. Pour les défenseurs du modèle, cet évènement mécanique n’est pas un détail comptable : c’est le carburant d’une envolée programmée vers plusieurs centaines de milliers d’euros. La date, le bloc et la nouvelle récompense sont déjà connus, inscrits dans le code, publiés par les compteurs de halving de CoinGecko comme on lirait un horaire de train.
Il y a un problème avec cette promesse, et il n’est pas théorique. Le Bitcoin a déjà fait exactement ce test en avril 2024. Le halving a eu lieu à l’heure, l’offre s’est bien tarie, le ratio S2F a bien doublé, et le prix n’a pas suivi la trajectoire annoncée. À l’heure où nous écrivons, le Bitcoin s’échange autour de 73 900 € (environ 83 600 $), pour une capitalisation de près de 1,48 billion d’euros, soit encore à peu près 31 % sous son record de 107 662 € atteint le 6 octobre 2025. Cet article regarde vers 2028 pour poser une question simple : si la rareté n’a pas suffi la dernière fois, pourquoi le stock-to-flow mériterait-il notre confiance la prochaine ?
Le stock-to-flow en une phrase : la rareté érigée en prophétie
Le stock-to-flow mesure la rareté d’un actif en divisant le stock existant (tout ce qui a déjà été produit) par le flux annuel (ce qui s’ajoute chaque année). Un ratio élevé signifie qu’il faudrait de nombreuses années de production pour reproduire le stock : l’actif est difficile à diluer. C’est un outil ancien du monde des matières premières. L’explication de référence de CoinGecko situe l’or autour de 62, l’argent autour de 22 et le Bitcoin à environ 27 avant le halving de 2020, puis près de 119 après celui de 2024.
En mars 2019, un analyste pseudonyme connu sous le nom de PlanB (le compte @100trillionUSD) a publié « Modeling Bitcoin’s Value with Scarcity » et appliqué ce ratio au Bitcoin. Sa régression affichait un R carré de 95 %, présenté comme la preuve que la seule rareté expliquait 95 % des mouvements de prix historiques. En avril 2020, il a poussé l’idée plus loin avec un modèle inter-actifs, le Stock-to-Flow Cross Asset (S2FX), qui projetait un prix moyen de 288 000 $ (près de 254 000 €) pour 2020-2024, avec un R carré annoncé de 99,7 %. Le raisonnement central tient en une chaîne : chaque halving relève le ratio S2F, le prix a historiquement suivi le ratio, donc le prix doit monter vers la valeur que la rareté implique. Le modèle transforme un calendrier d’émission gravé dans le logiciel en destin de prix.
Ce que le halving de 2028 fait, mécaniquement
Cette partie de l’histoire est fiable, et c’est important de le dire clairement. Le calendrier d’émission n’est pas une prévision : c’est du code. La fonction GetBlockSubsidy de Bitcoin Core, visible par quiconque dans le fichier src/validation.cpp, divise la récompense par deux tous les 210 000 blocs. Le cinquième halving tombera au bloc 1 050 000, estimé au 17 avril 2028, et fera passer la récompense de 3,125 à 1,5625 BTC.
Les conséquences arithmétiques se déduisent sans marge d’interprétation. L’émission quotidienne, aujourd’hui d’environ 450 BTC, tombera vers 225 BTC, soit à peu près 82 000 nouvelles pièces par an contre 164 000 actuellement. Le taux d’inflation annuel du Bitcoin, déjà descendu à environ 0,83 % après 2024 (sous les quelque 2,3 % de l’or, une première), glissera vers 0,4 %. Et le ratio S2F ? Comme le halving divise le flux par deux et que le stock ne bouge presque pas, le ratio double approximativement : d’environ 119 aujourd’hui à près de 240 après 2028. Ce n’est pas une prévision de prix, c’est une simple division. Le tableau ci-dessous résume ce que chaque halving a changé, et ce que 2028 changera.
| Halving | Date | Récompense (BTC/bloc) | Émission (BTC/jour) | Inflation annuelle | Ratio S2F |
|---|---|---|---|---|---|
| H2 (2016) | 9 juillet 2016 | 12,5 | ~1 800 | ~4 % | ~27 |
| H3 (2020) | 11 mai 2020 | 6,25 | ~900 | ~1,8 % | ~56 |
| H4 (2024) | 20 avril 2024 | 3,125 | ~450 | ~0,83 % | ~119 |
| H5 (2028, est.) | ~17 avril 2028 | 1,5625 | ~225 | ~0,4 % | ~240 |
Cette fiabilité est le vrai atout du halving, et elle n’a rien à voir avec le stock-to-flow. La même règle poursuivra sa course jusque vers 2140, lorsque la récompense atteindra zéro après trente-trois halvings, et chaque étape reste vérifiable par quiconque fait tourner un noeud. La rareté du Bitcoin est donc un fait d’ingénierie, contrôlable ligne par ligne. Le prix, lui, n’est écrit nulle part dans le protocole. Confondre les deux, prendre la certitude du calendrier d’offre pour une certitude de prix, est précisément l’erreur que le stock-to-flow encourage.
La promesse chiffrée : où le S2F pointe pour 2028
Voici la partie que le modèle ne peut pas prouver mais continue d’affirmer. PlanB maintient une cible moyenne d’environ 500 000 $ pour l’ensemble du cycle 2024-2028, avec une fourchette allant de 250 000 à 1 million de dollars ; converti, cela donne près de 440 000 € en moyenne, dans une bande d’environ 220 000 à 880 000 €. Selon le récapitulatif de Yahoo Finance de sa position, la courbe pointillée du S2F s’élève vers 500 000 $ aux alentours de 2027, juste avant le halving suivant. L’auteur qualifie lui-même cet objectif de « très approximatif », assorti de larges marges d’erreur.
Mesurons ce que cela suppose. Depuis les 73 900 € actuels, une moyenne à 440 000 € exigerait une multiplication par près de six, et le haut de la fourchette (880 000 €) représenterait presque douze fois le prix d’aujourd’hui. Le halving de 2028 est censé être la rampe de lancement de cette envolée : puisque la rareté doublera encore, le prix devrait, dans la logique du modèle, s’aligner mécaniquement sur un ratio deux fois plus élevé. C’est une prédiction spectaculaire, et elle est parfaitement claire. Le seul ennui, c’est que nous disposons déjà d’un test grandeur nature de cette même logique.
Pour saisir d’où sort un tel chiffre, il faut regarder la mécanique de la conversion. Le modèle ajuste une relation de la forme « capitalisation égale un coefficient multiplié par le ratio S2F élevé à une puissance », puis, une fois le ratio de 2028 injecté (environ 240), il en déduit une capitalisation qu’il divise par le nombre de pièces en circulation pour obtenir un prix. Tout repose sur deux paramètres estimés à partir de quatre halvings et sur l’hypothèse que la relation passée tiendra à l’identique. Modifiez légèrement l’exposant, et la cible glisse de quelques centaines de milliers à plusieurs millions de dollars. La précision affichée du « 500 000 $ » masque une fragilité extrême du calcul qui la produit.
Le hic : le halving de 2024 a déjà passé ce test, et le modèle a raté
Le 20 avril 2024, le quatrième halving a eu lieu exactement comme prévu. La récompense est tombée à 3,125 BTC, l’émission quotidienne a été divisée par deux, le ratio S2F a doublé pour approcher 119, et l’inflation du Bitcoin est passée sous celle de l’or. Toutes les conditions d’offre dont le modèle a besoin étaient réunies, à la virgule près. C’était le scénario rêvé du stock-to-flow : le choc de rareté que la théorie désigne comme le moteur du prix.
Et ensuite ? Le Bitcoin, parti d’environ 64 000 $ le jour du halving, a culminé à 126 198 $ (107 662 €) le 6 octobre 2025, soit à peine deux fois plus haut, très loin de la trajectoire vers un demi-million de dollars. Puis il est retombé, jusqu’aux quelque 83 600 $ (73 900 €) d’aujourd’hui. La seule chose que le S2F voit vraiment, l’offre, est arrivée précisément comme codée. Le prix qu’elle promettait, lui, n’est jamais venu. C’est le point le plus embarrassant du dossier, et il est aussi le plus solide : on ne peut pas reprocher au modèle une mauvaise lecture de l’offre, puisque l’offre a fait exactement ce qu’il annonçait. Ce qui a échoué, c’est le lien supposé entre cette offre et le prix.
Cela change complètement la nature de 2028. Le prochain halving n’est pas une nouvelle épreuve inédite : c’est la reprise d’un test que le modèle vient d’échouer, avec un dispositif identique (une récompense divisée par deux, un ratio qui double). Or des dispositifs identiques ne produisent pas des résultats opposés simplement parce que nous le souhaitons. Pour croire que 2028 fonctionnera là où 2024 a déçu, il faut une raison extérieure au modèle lui-même, et c’est précisément ce que le S2F ne fournit jamais.
La demande, angle mort du modèle
Pourquoi la rareté n’a-t-elle pas suffi ? Parce qu’un prix est fixé par l’offre et la demande, et que le stock-to-flow ne modélise que l’offre. Il traite la demande comme une constante, ce qui revient à supposer qu’un acheteur se présentera toujours au prix impliqué par le ratio. C’est une hypothèse héroïque, et 2024-2026 l’a démentie de la manière la plus nette.
Regardez ce qui a réellement piloté le Bitcoin depuis le dernier halving. Les ETF spot américains ont créé un acheteur marginal entièrement nouveau. Les trésoreries d’entreprise, de Strategy à la française Capital B, ont absorbé de l’offre sans se soucier du ratio S2F. Les rachats de dette du Trésor américain orchestrés par Scott Bessent ont injecté de la liquidité. Et surtout, la politique monétaire a repris le dessus : le 16 septembre 2026, la Réserve fédérale a relevé ses taux à 3,75-4 %, sa première hausse depuis 2023, pendant que le levier des perpétuels dictait les à-coups de court terme, comme nous l’avons détaillé dans notre analyse du funding après la Fed. Aucun de ces moteurs n’apparaît dans le stock-to-flow.
| Moteur du prix depuis 2024 | Effet | Le S2F le voit ? |
|---|---|---|
| Halving d’avril 2024 (choc d’offre) | Programmé, intégré d’avance | Oui (sa seule variable) |
| ETF spot américains | Nouvel acheteur marginal | Non |
| Trésoreries d’entreprise | Absorption d’offre | Non |
| Rachats du Trésor US, liquidité | Choc de liquidité | Non |
| Politique de la Fed (hausse à 3,75-4 %) | Coût du capital | Non |
| Régulation (CLARITY, MiCA) | Accès, confiance | Non |
Le raisonnement vaut pour 2028. Le halving réduira l’offre exactement de la même façon, en faisant passer la récompense de 3,125 à 1,5625 BTC, mais l’issue de prix dépendra du régime de demande qui prévaudra à ce moment-là : politique de la Fed, flux des ETF, appétit des trésoreries, conditions de liquidité mondiales. Le modèle est aveugle à tout cela. Il vous dira que la rareté a augmenté ; il ne peut rien vous dire sur les acheteurs qui devront, ou non, se présenter.
Le seul succès du S2F fut une prophétie autoréalisatrice
Le modèle a pourtant connu un moment de gloire, en 2020 et 2021, quand le prix a semblé épouser sa courbe. Comment l’expliquer sans lui accorder de pouvoir prédictif ? Par la réflexivité. Des dizaines de milliers d’investisseurs particuliers ont vu le même graphique, l’ont partagé, et ont acheté parce qu’ils croyaient que les autres achèteraient au niveau indiqué. Le S2F a joué le rôle d’un point de Schelling, un repère commun autour duquel une foule se coordonne, et non celui d’une loi de la nature. Tant que tout le monde fixait le même dessin, le dessin se réalisait un peu lui-même.
Ce ressort a cassé, et rien n’indique qu’il reviendra pour 2028. L’acheteur marginal n’est plus un particulier scotché à un graphique de rareté : c’est un gérant d’ETF, une trésorerie d’entreprise, un desk institutionnel qui raisonne en coût du capital, en flux et en corrélation, pas en ratio stock-to-flow. La coordination de foule qui avait offert au modèle sa demi-réussite de 2021 ne pèse plus le même poids. Parier sur un remake de 2021 en 2028, c’est parier sur un mécanisme social qui a déjà quitté la table.
Cette lecture a une conséquence directe pour le prochain halving. Si la seule fois où le S2F a paru fonctionner tenait à une coordination de particuliers, alors sa réussite n’a jamais validé la théorie de la rareté : elle a validé le pouvoir d’un récit partagé. Retirez le récit, remplacez la foule par des institutions, et il ne reste que la partie du modèle qui a échoué en 2022 puis en 2024. Voilà pourquoi 2028 ne devrait pas être abordé avec l’espoir d’un miracle, mais avec la mémoire de ce qui a produit, puis défait, l’illusion.
Le vice de construction : une régression tautologique
Au-delà de l’angle mort de la demande, le S2F souffre d’un défaut plus profond, statistique celui-là. La capitalisation d’un actif se calcule en multipliant le stock par le prix. Or le ratio S2F place lui aussi le stock au numérateur. Régresser la capitalisation contre le S2F revient donc, en grande partie, à tester le stock contre le stock : les deux axes partagent la même variable qui gonfle avec le temps. Le beau R carré de 95 % ne mesure pas une relation économique, il mesure surtout le fait que deux séries croissantes croissent ensemble.
Cory Klippsten, patron de Swan Bitcoin, résume le problème sans détour dans Bitcoin Magazine : « Le modèle est autocorrélé. Il n’a pas besoin du S2F du tout. Juste le prix par rapport au temps. » Une fois corrigée cette autocorrélation, le pouvoir explicatif s’effondre vers zéro. À cela s’ajoute un problème de taille d’échantillon dont personne ne peut s’affranchir : il n’y a eu que quatre halvings. Ajuster un modèle sur quatre points, tous situés sur une tendance haussière de long terme, expose à la régression fallacieuse, ce piège classique où deux séries non stationnaires semblent liées alors qu’elles ne partagent qu’une tendance. Le halving de 2028 fera passer l’échantillon de quatre à cinq observations. Cinq points sur une courbe montante ne valent pas davantage que quatre.
Ce défaut porte un nom en économétrie : la non-stationnarité. Le prix du Bitcoin et son ratio S2F montent tous deux avec le temps, et régresser deux séries qui croissent ensemble produit presque toujours un R carré flatteur, même en l’absence de tout lien réel ; c’est la régression fallacieuse décrite par Clive Granger dès les années 1970. Le test rigoureux consisterait à vérifier une cointégration, une relation d’équilibre stable entre les deux séries, et plusieurs analystes n’en ont trouvé aucune trace robuste hors échantillon. Un R carré de 95 % impressionne le lecteur pressé ; il ne survit pas à un examen statistique sérieux.
Le caméléon : un modèle qui se recalibre à chaque échec
Il y a une raison pour laquelle le stock-to-flow ne meurt jamais vraiment : il change de couleur. La première version de 2019 pointait vers une moyenne d’environ 55 000 $ pour le cycle 2020-2024. Quand le prix a dépassé ce niveau, le modèle inter-actifs de 2020 a relevé la cible à 288 000 $. Aujourd’hui, le chiffre affiché est 500 000 $. À chaque fois qu’un résultat s’écarte de la prédiction, la prédiction est réajustée pour englober le résultat.
L’épisode du « modèle plancher » de 2021 est l’illustration parfaite. PlanB avait publié des planchers mensuels : ceux d’août, septembre et octobre ont été touchés, mais celui de novembre (98 000 $) et de décembre (135 000 $) ont été manqués, le mois se clôturant autour de 47 000 $. Il a alors concédé, sur X, un « ÉCHEC DU MODÈLE PLANCHER » tout en maintenant que le « MODÈLE S2F reste INTACT », épisode rapporté par CryptoPotato. Nico Cordeiro, analyste chez Strix Leviathan, avait anticipé ce comportement dès 2020 dans CoinDesk : il décrivait le S2F comme un « caméléon », un modèle « à peu près aussi efficace pour prédire le prix du Bitcoin que les modèles astrologiques du passé ». La leçon pour 2028 est glaçante de simplicité : quel que soit le prix qui s’affichera, le modèle sera réajusté pour l’avoir « prédit ». Un modèle capable d’absorber n’importe quel résultat ne prédit rien du tout. Même un « succès » en 2028 ne le validerait pas.
L’or, le contre-exemple que le S2F cite lui-même
L’argument fondateur du stock-to-flow est une analogie : le Bitcoin gagnera une prime monétaire comme l’or, parce qu’il deviendra plus rare que l’or. Mais cette analogie se retourne contre le modèle dès qu’on la prend au sérieux. L’or possède le ratio S2F le plus élevé des matières premières réelles (environ 62), et pourtant son prix n’est pas fixé par ce ratio. Il est déterminé par les taux d’intérêt réels, les achats des banques centrales et la vigueur du dollar. La seule matière première sur laquelle le S2F s’appuie pour se justifier contredit sa propre thèse causale : si la rareté dictait le prix, l’or lui-même obéirait à son S2F, ce qu’il ne fait pas.
Il y a mieux. Le jalon que la thèse attendait depuis toujours a déjà été franchi. Après le halving de 2024, l’inflation annuelle du Bitcoin (environ 0,83 %) est passée sous celle de l’or (environ 2,3 %). Le Bitcoin est littéralement devenu « plus dur » que l’or, l’aboutissement symbolique du récit de la rareté, et le prix a haussé les épaules. Le halving de 2028 rendra le Bitcoin plus rare encore, avec une inflation vers 0,4 %. Mais si franchir la barre de l’or n’a rien déclenché, il n’y a aucune raison mécanique pour que « plus dur encore » produise une réaction de prix différente.
L’objection va plus loin que l’or. La rareté ne crée pas la valeur ; c’est la demande pour une chose rare qui la crée. Une édition unique d’un livre que personne ne veut lire ne vaut rien, aussi rare soit-elle. Le Bitcoin peut parfaitement devenir l’actif le plus rare du monde et voir son prix baisser si les acheteurs se détournent, ce qui s’est précisément passé entre le record d’octobre 2025 et aujourd’hui. Le stock-to-flow inverse la logique économique en faisant de la rareté la cause du prix, alors qu’elle n’en est qu’une condition parmi d’autres.
La loi de puissance : même déterminisme, meilleure géométrie
Quand le S2F a déraillé, beaucoup se sont tournés vers la loi de puissance comme modèle successeur. Popularisée par Giovanni Santostasi, elle relie le prix au temps par une fonction puissance (le prix évoluerait comme le nombre de jours depuis le bloc genesis élevé à la puissance ~5,8), formant un couloir sur une échelle logarithmique. Il faut lui reconnaître un mérite : elle colle mieux aux données historiques que le S2F, et ne s’effondre pas de façon aussi spectaculaire.
Mais elle partage le vice de fond. C’est, elle aussi, un ajustement du prix en fonction du temps, exactement la critique de Klippsten. Elle ne modélise pas davantage la demande, ne comporte pas de véritable mécanisme causal (l’analogie avec les lois d’échelle en physique n’explique pas pourquoi des acheteurs paieraient tel prix), et ses bandes sont si larges qu’à l’horizon 2030 les estimations divergent fortement selon l’exposant retenu. Comme nous l’avons montré dans notre dossier sur le fait que le stock-to-flow est mort et la loi de puissance peut-être aussi, remplacer un déterminisme par un autre ne règle pas le problème : c’est une meilleure géométrie, pas une meilleure épistémologie. Les indicateurs on-chain sérieux (MVRV, prix réalisé, NVT) sont d’ailleurs plus honnêtes précisément parce qu’ils ne donnent aucune cible de prix : ce sont des thermomètres de risque, pas des oracles.
Cette distinction, entre décrire et prédire, est peut-être la leçon la plus utile à emporter vers 2028. Un indicateur comme le MVRV ou le prix réalisé vous dit si le marché est cher ou bon marché par rapport à son coût d’acquisition moyen : c’est une mesure d’état, pas une flèche pointée vers l’avenir. Le stock-to-flow et la loi de puissance, eux, promettent une destination. Les premiers acceptent d’avoir tort dès que les faits changent ; les seconds vous demandent d’attendre que la réalité rattrape la courbe. Pour qui gère un portefeuille, la différence est vitale.
Ce que dit vraiment PlanB en 2026
Le signal le plus révélateur ne vient pas des critiques du modèle, mais de son propre auteur. En 2025 et 2026, PlanB continue d’afficher la cible de 500 000 $ comme un poster au mur, un récit fédérateur. Mais quand il s’agit de lire réellement le marché au jour le jour, il ne navigue plus au stock-to-flow : il s’en remet aux moyennes mobiles (200 semaines, 365 jours), au RSI et au coût de production minier. Il a même déclaré que la difficulté de minage était un indicateur plus fiable que le S2F ou la loi de puissance, et concédé que le cycle de quatre ans « ne s’est pas produit après le halving de 2024 ». Nous avons consacré une analyse entière à ce grand écart, celui où même PlanB s’en remet aux moyennes mobiles.
Ses interventions récentes le confirment. À l’automne 2026, il a continué de raisonner en scénarios de court terme arrimés aux moyennes mobiles, au RSI et au coût de production minier, en prenant soin de les présenter comme des pistes de réflexion plutôt que comme des prédictions fermes. Le contraste est saisissant : d’un côté un chiffre de long terme immuable, réservé à la communication ; de l’autre une boîte à outils entièrement bâtie sur le prix, le temps et les coûts réels, réservée aux décisions concrètes.
Cette contradiction est la meilleure critique du modèle. Vitalik Buterin, cofondateur d’Ethereum, l’avait formulée en juin 2022, quand le prix avait crevé la bande basse du S2F, dans des propos rapportés par The Block : « Les modèles financiers qui donnent aux gens un faux sentiment de certitude et de prédestination selon lequel le prix ne peut que monter sont nuisibles et méritent toute la moquerie qu’ils reçoivent. » Si l’inventeur d’un modèle ne l’utilise pas lui-même pour se positionner, pourquoi un lecteur devrait-il parier son épargne sur sa projection pour 2028 ?
Faut-il parier sur le halving de 2028 ?
Rejeter le stock-to-flow comme modèle de prix ne revient pas à ignorer le halving. La distinction est essentielle : le calendrier d’offre est réel, vérifiable et digne d’attention ; c’est la conséquence de prix qui n’appartient pas au modèle. Le halving de 2028 réduira bien l’émission de moitié, et une offre qui se tarit peut, toutes choses égales par ailleurs, soutenir un actif. Ce que le S2F ajoute frauduleusement, c’est le chiffre au bout de la flèche.
Se positionner intelligemment consiste donc à séparer le signal fiable (le calendrier codé) du marketing (la cible de prix). Concrètement : un plan de risque défini à l’avance, une taille de position calibrée pour une issue incertaine plutôt que pour une cible unique, un investissement progressif (DCA) qui ne suppose aucune date de sommet, et une diversification qui survit à l’erreur. C’est exactement l’approche que nous défendons dans notre guide sur la façon de se positionner sur le halving sans prédire le sommet. L’histoire des rendements décroissants (environ 95x après 2012, 30x après 2016, 8x après 2020, à peine 2x après 2024) plaide d’ailleurs pour la prudence : un actif qui mûrit produit des multiples plus faibles, pas l’inverse.
Le vrai danger d’une cible comme 500 000 $ n’est pas seulement qu’elle puisse être trop optimiste, c’est qu’elle serve d’ancre mentale. Un investisseur qui a ce nombre en tête dimensionne ses positions comme si l’issue était acquise, ignore les signaux contraires et refuse de vendre tant que le « destin » ne s’est pas réalisé. Or un modèle non falsifiable ne dira jamais qu’il est temps de sortir : il repoussera l’échéance, encore et encore. Se libérer du chiffre, c’est retrouver la liberté de réagir aux faits, halving compris, au lieu d’obéir à une prophétie.
Comment lire n’importe quel modèle de prix avant 2028
Le stock-to-flow n’est pas le dernier modèle de prix que vous croiserez d’ici au halving de 2028 ; à mesure que l’échéance approchera, les graphiques promettant tel ou tel niveau se multiplieront. Plutôt que de juger chacun sur son esthétique, quelques questions permettent de trier rapidement le sérieux du marketing.
- Modélise-t-il la demande, ou seulement l’offre ?
- Est-il falsifiable sur un horizon utile, et non « un jour, un jour » ?
- Échappe-t-il au piège du prix mesuré contre le temps ?
- A-t-il été recalibré après chaque erreur pour sauver le récit ?
- Ses bandes sont-elles si larges qu’aucun résultat ne peut le contredire ?
Le stock-to-flow échoue à presque toutes ces questions ; la loi de puissance à la plupart. Ce filtre ne dit pas quel sera le prix du Bitcoin en 2028, il dit seulement à quels outils accorder du crédit. Côté cadre réglementaire, l’Autorité des marchés financiers rappelle sans relâche que les crypto-actifs sont des placements à haut risque, sans valeur intrinsèque garantie, et que les performances passées ne préjugent pas des performances futures ; la période transitoire PSAN a d’ailleurs laissé place au régime CASP de MiCA depuis le 1er juillet 2026. Fiscalement, les plus-values des particuliers français relèvent du prélèvement forfaitaire unique de 30 %. Un modèle est une lentille pour comprendre un risque, jamais une promesse de rendement.
Le halving de 2028 arrivera, à l’heure dite, et divisera l’offre par deux comme le veut le code. Le stock-to-flow s’en servira pour ressortir une cible spectaculaire. Mais l’épreuve de 2024 a déjà rendu son verdict : la rareté a fait son travail, et le prix ne l’a pas écoutée. La seule chose que le modèle aura vraiment prédite pour 2028, c’est sa propre survie.
Foire aux questions
Quand aura lieu le prochain halving du Bitcoin ?
Le cinquième halving est estimé autour du 17 avril 2028, au bloc 1 050 000. La récompense par bloc passera de 3,125 à 1,5625 BTC, ramenant l’émission quotidienne d’environ 450 à 225 BTC. La date exacte dépend du rythme de production des blocs et se précisera à l’approche de l’échéance.
Que prédit le modèle stock-to-flow pour 2028 ?
PlanB maintient une cible moyenne d’environ 500 000 $ (près de 440 000 €) pour le cycle 2024-2028, avec une fourchette de 250 000 à 1 million de dollars. Il décrit lui-même cet objectif comme très approximatif, assorti de larges marges d’erreur.
Pourquoi le halving de 2024 pose-t-il problème au stock-to-flow ?
Parce que le halving de 2024 a réuni toutes les conditions d’offre dont le modèle a besoin : l’émission a été divisée par deux et le ratio S2F a doublé. Le prix a pourtant culminé à environ 126 000 $ (107 662 €) en octobre 2025, loin de la trajectoire du modèle, avant de retomber. Le test a déjà eu lieu, et le S2F l’a raté.
La loi de puissance est-elle un meilleur modèle que le stock-to-flow ?
La loi de puissance colle mieux aux données historiques, mais elle repose sur le même principe : ajuster une courbe au prix en fonction du temps. Elle ne modélise pas davantage la demande et reste, comme le S2F, un exercice de géométrie plutôt qu’un mécanisme causal.
Faut-il acheter du Bitcoin avant le halving de 2028 ?
Le calendrier d’offre est fiable car inscrit dans le code, mais aucune loi n’oblige le prix à suivre. Plutôt que de parier sur une cible unique, mieux vaut un plan de risque, une taille de position adaptée à une issue incertaine et une diversification. L’AMF rappelle que les performances passées ne préjugent pas des performances futures.
Priya Reddy couvre les modèles de prix et la macroéconomie du Bitcoin pour HOGE Wire.