Trésoreries crypto : le flywheel s’inverse, place aux rachats
En 2026, les trésoreries crypto rachètent leurs propres actions au lieu d'empiler du Bitcoin. Quand le mNAV passe sous 1, le flywheel qui les a fait grandir se met à tourner à l'envers.
Longtemps, les trésoreries crypto n’ont connu qu’un seul geste : émettre des actions pour acheter toujours plus de Bitcoin. À l’été 2026, le mouvement s’inverse, et ce basculement en dit plus long sur le secteur que n’importe quel record d’accumulation. Voici pourquoi le rachat d’actions est devenu le nouveau signal à surveiller.
Le signal d’août 2026 : racheter ses actions plutôt qu’empiler du Bitcoin
La semaine qui s’est terminée le 10 août 2026 restera comme un petit tournant pour les trésoreries crypto cotées. BitMine Immersion, le véhicule de Tom Lee devenu le plus gros détenteur d’Ethereum au monde, n’a acheté que 7 391 ETH sur la semaine, soit environ 14,2 millions de dollars (près de 12,3 millions d’euros) : son plus petit achat hebdomadaire de toute l’année, après cinquante-huit semaines d’accumulation ininterrompue. Dans le même temps, la société a redirigé ses liquidités vers le rachat de ses propres titres, reprenant 3 millions d’actions pour un montant estimé entre 50 et 58 millions de dollars, comme l’a rapporté CoinDesk.
Une semaine plus tôt, Strategy (l’ex-MicroStrategy de Michael Saylor) avait, elle, vendu 1 638 bitcoins pour environ 105 millions de dollars, tout en rachetant pour 81,2 millions de dollars de ses actions de préférence STRC et en levant 290 millions de dollars par émission d’actions ordinaires, selon CoinDesk. Deux navires amiraux du secteur, un même réflexe : sortir des capitaux de l’accumulation de crypto pour les injecter dans leur propre structure financière.
Ce geste, répété d’une entreprise à l’autre, raconte une histoire précise. Le récit dominant du premier semestre 2026, celui d’une opposition simple entre les trésoreries Bitcoin qui vendent et les trésoreries Ethereum qui achètent, est déjà périmé. Même le champion de l’ETH défend désormais sa propre valorisation plutôt que d’agrandir son trésor. Le flywheel (le volant d’inertie) qui a bâti ces sociétés s’est mis à tourner à l’envers, et comprendre ce renversement vaut mieux que suivre le prochain communiqué d’accumulation.
Comment le flywheel gonflait les trésoreries en 2024 et 2025
Le modèle de la trésorerie crypto, ou digital asset treasury (DAT), repose sur une boucle de réflexivité assez élégante tant que la Bourse y croit. Une société cotée détient une réserve de Bitcoin, d’Ethereum ou de Solana. Si son action se paie plus cher que la valeur de marché de ces cryptos, elle affiche une prime, mesurée par le mNAV. Elle peut alors émettre de nouvelles actions ou des obligations convertibles au-dessus de cette valeur nette, utiliser le produit pour acheter davantage de crypto, et faire ainsi grimper la quantité de Bitcoin par action. Le cours monte, la prime se maintient, la société émet à nouveau, et la boucle se referme sur elle-même.
En 2025, ce mécanisme a fonctionné à plein régime. Strategy, l’archétype du genre, a vu son mNAV culminer autour de 3,89x fin 2024 : le marché payait près de quatre fois la valeur du Bitcoin logé à son bilan, pariant que Saylor continuerait d’accroître le nombre de coins par titre. Chaque émission d’actions, loin de faire fuir les investisseurs, était perçue comme relutive puisqu’elle achetait plus de crypto par action existante. Cet effet de levier réflexif a fait naître une vague d’imitateurs, de Tokyo à Paris, chacun promettant de reproduire la recette sur son propre actif de prédilection.
Le problème d’une boucle de réflexivité, c’est qu’elle marche aussi bien dans un sens que dans l’autre. Tant que la prime existe, elle s’auto-entretient. Le jour où elle disparaît, la même mécanique se retourne et devient une trappe. C’est exactement ce que 2026 est en train de démontrer : un effet de levier gratuit en apparence finit toujours par présenter sa facture.
Le mNAV, le multiple qui décide de tout
Le mNAV, pour multiple to net asset value, rapporte la valeur de marché d’une société (sa capitalisation boursière ou sa valeur d’entreprise) à la valeur de marché des crypto-actifs qu’elle détient. Au-dessus de 1, l’action vaut plus que le trésor sous-jacent. En dessous, l’action vaut moins que les cryptos qu’elle abrite, ce qui revient à acheter un billet de cent euros pour quatre-vingt-dix. En théorie, une décote persistante devrait attirer les acheteurs. En pratique, elle signale que le marché doute de la capacité de l’entreprise à créer de la valeur au-delà de la simple détention.
La difficulté, c’est qu’il existe plusieurs mNAV pour une même société, et qu’ils racontent des histoires contradictoires. À la mi-août 2026, Strategy affichait un mNAV d’environ 0,68x en base simple, autour de 0,68x en base diluée, mais proche de 1,02x en valeur d’entreprise, selon le tracker de The Block. Selon la mesure retenue, la même entreprise se paie donc soit un tiers de moins que son Bitcoin, soit à peu près sa juste valeur. Cette ambiguïté n’est pas un détail comptable : elle change radicalement le diagnostic sur la santé du modèle et alimente une guerre d’interprétation entre analystes.
Michael Saylor défend depuis des mois l’idée que le mNAV n’est qu’un prisme parmi d’autres. Lors d’un débat public à Prague le 11 juin 2026, il a rappelé, rapporté par CoinDesk, que « le mNAV n’est qu’un cadre de valorisation parmi d’autres » et que les investisseurs peuvent aussi raisonner en actifs bruts et nets par action. Les sceptiques répondent qu’un multiple sous 1x, quelle que soit sa définition, prive l’entreprise de son unique moteur de croissance. Les deux camps ont un point commun : ils reconnaissent que tout se joue autour de ce seuil de 1.
Pourquoi tout s’inverse une fois sous 1x
Sous la barre de 1x, la logique du flywheel se retourne terme à terme. Émettre des actions pour acheter de la crypto, geste relutif quand la prime est forte, devient dilutif : chaque nouveau titre apporte moins de crypto par action qu’il n’en existe déjà, si bien que l’actionnaire en place s’appauvrit à chaque levée. Le dirigeant rationnel cesse alors d’émettre. Mieux, il fait l’inverse : il rachète ses propres actions décotées, car reprendre un titre qui vaut 0,68x son trésor revient à acquérir du Bitcoin ou de l’Ethereum avec une ristourne d’un tiers. Et pour financer ces rachats, il peut être amené à vendre une fraction de sa réserve.
Ce renversement n’a rien d’abstrait. Strategy a clôturé pour la première fois de son histoire sous un mNAV de 1,0 le 27 juin 2026, un événement documenté par CoinDesk et qui a agi comme un signal d’alarme pour tout le secteur. Depuis, la décote est revenue à plusieurs reprises, preuve qu’il ne s’agit pas d’un accident ponctuel mais d’un régime de marché durable. Or, dès que la décote s’installe, le comportement optimal de chaque société bascule mécaniquement de l’accumulation vers la défense.
Il faut cependant distinguer deux variantes de ce basculement, car les entreprises ne le pratiquent pas de la même manière. Certaines, comme BitMine ou SharpLink, rachètent directement leurs actions ordinaires. D’autres, comme Strategy, redéploient plutôt leurs capitaux pour défendre une structure de capital devenue lourde, en vendant du Bitcoin et en réaménageant leur pile d’actions de préférence. Le fil commun reste le même : la marge de manoeuvre financière ne sert plus à grossir le trésor, elle sert à tenir le bilan.
Strategy : vendre du Bitcoin pour tenir le capital préférentiel
Le cas de Strategy illustre la version la plus complexe de ce retournement. La société détenait 840 447 bitcoins à la mi-août 2026, soit près de 4 % de l’offre totale, pour une valeur d’environ 45,8 milliards d’euros (53 milliards de dollars), selon ses documents déposés auprès de la SEC. Le hic, c’est que son coût d’acquisition moyen tourne autour de 75 400 dollars par coin : à un Bitcoin proche de 63 000 dollars, la position est en moins-value latente, et la prime qui masquait autrefois ce détail a disparu.
La véritable force de rappel se trouve au passif. Strategy traîne une pile d’actions de préférence (les séries STRK, STRF, STRD et STRC) dont l’encours dépasse 15 milliards de dollars et qui exige des dividendes en numéraire, quel que soit le cours du Bitcoin. Pour défendre la valeur nominale de 100 dollars de son instrument STRC, l’entreprise a relevé son dividende à 12,00 %. Résultat : elle vend désormais de petites tranches de Bitcoin (la première cession explicitement destinée à financer ces dividendes remonte à début juillet), lève des liquidités par émission d’actions ordinaires et rachète simultanément du préférentiel. Après déduction de 6,75 milliards de dollars de dette et de 15,24 milliards de dollars de préférentiel, sa réserve nette ressort autour de 36,7 milliards de dollars.
On est loin du flywheel triomphant de 2024. Saylor plaide que lever du capital « renforce le bilan, élargit la base de capital et améliore la solvabilité », et qu’émettre des actions contre du cash n’est pas dilutif puisque l’actionnaire reçoit un actif tangible en échange. L’argument tient tant que la contrepartie a de la valeur ; il s’affaiblit quand on émet des actions ordinaires sous la valeur nette pour servir un dividende préférentiel. Cette ingénierie, à mi-chemin entre trésorerie et machine de crédit, rappelle les montages décrits dans notre analyse du crédit on-chain institutionnel : le Bitcoin y sert de collatéral à une cascade d’obligations financières.
BitMine : même le champion de l’Ethereum passe au rachat
Si Strategy incarne la trésorerie Bitcoin sous contrainte, BitMine Immersion devait incarner l’exception : la trésorerie Ethereum encore en pleine expansion. La société de Tom Lee détient environ 5,8 millions d’ETH (5,81 millions selon son dernier communiqué), soit près de 4,8 % de l’offre, pour un total crypto et cash avoisinant 11,6 milliards de dollars, d’après PR Newswire. Pendant plus d’un an, elle a acheté de l’ETH chaque semaine sans exception.
C’est précisément ce qui rend le mois d’août si révélateur. En ramenant son achat hebdomadaire à 7 391 ETH, son plus faible de l’année, et en consacrant ses munitions à un programme de rachat d’actions de 4 milliards de dollars (19,1 millions de titres repris en juillet, 3 millions de plus début août), BitMine envoie le même signal que Strategy dans une autre langue. Quand le marché ne paie plus de prime, racheter ses propres actions rapporte davantage de crypto par titre que d’aller en acheter sur le marché. Tom Lee accompagne ce virage d’un discours résolument macro : « Nous pensons que l’assouplissement des conditions financières sera un vent porteur pour la crypto », a-t-il déclaré, notant que les probabilités d’une hausse des taux de la Fed en septembre étaient retombées de 75 % à 40 % en deux semaines.
BitMine n’a d’ailleurs pas inventé le procédé. Dès la fin juin, SharpLink Gaming, l’autre grande trésorerie Ethereum présidée par le cofondateur d’Ethereum Joseph Lubin, avait racheté plus de 2,1 millions de ses propres actions tout en portant son trésor à 886 725 ETH, selon GlobeNewswire. Autrement dit, les deux plus grandes trésoreries ETH ont commencé à défendre leur cours avant même que le débat ne gagne le camp Bitcoin. Le tableau ci-dessous résume l’état des lieux à la mi-août.
| Société (ticker) | Actif | Position | Valeur indicative | Signal 2026 |
|---|---|---|---|---|
| Strategy (MSTR) | Bitcoin | 840 447 BTC | ≈ 45,8 mds € | Vend du BTC, rachète du préférentiel |
| Twenty One Capital (XXI) | Bitcoin | ≈ 43 514 BTC | ≈ 2,4 mds € | Adossée à Tether, devient acquéreur |
| Metaplanet (3350.T) | Bitcoin | 43 000 BTC | ≈ 2,3 mds € | Dette faible, rendement sur options |
| Capital B (ALCPB) | Bitcoin | 3 140 BTC | ≈ 171 M € | ≈ 40 % sous le coût, regroupement d’actions |
| BitMine (BMNR) | Ethereum | ≈ 5,81 M ETH | ≈ 9,5 mds € | Ralentit ses achats, rachète ses actions |
| SharpLink (SBET) | Ethereum | ≈ 886 725 ETH | ≈ 1,45 md € | Rachète aussi ses actions |
| Forward Industries (FWDI) | Solana | > 7,8 M SOL | ≈ 0,5 md € | Staking intégral, consolide le secteur |
Le rendement, dernière ligne de défense
Face à la disparition de la prime, toutes les trésoreries ne sont pas logées à la même enseigne, et la différence tient à un mot : le rendement. Le Bitcoin ne produit rien par lui-même, alors que l’Ethereum et le Solana rémunèrent le staking. C’est un avantage structurel décisif quand le flywheel s’enraye, car un trésor qui génère un revenu récurrent peut financer ses charges, ses dividendes et même ses rachats d’actions sans toucher au principal.
BitMine a bâti sa propre plateforme de validation, MAVAN, sur laquelle elle immobilise environ 5,06 millions d’ETH, soit près de 9,8 milliards de dollars de collatéral productif, avec des revenus de staking projetés en centaines de millions de dollars par an. Forward Industries, plus gros trésor Solana coté avec plus de 7,8 millions de SOL après de nouveaux achats en juillet et début août, met en jeu la totalité de sa réserve pour un rendement annuel brut compris entre 6,5 % et 7,2 %, selon GlobeNewswire. Metaplanet, elle, fabrique du rendement autrement, en vendant des primes d’options sur son Bitcoin, ce qui lui a permis d’afficher un BTC Yield de 9,6 % depuis le début de l’année.
Attention toutefois à ne pas confondre rendement et prime. Un staking à 6 ou 7 % ne compense pas une baisse de 30 % du sous-jacent, et il s’accompagne de ses propres risques : périodes de blocage, pénalités de slashing, dépendance à des dérivés de staking liquide. Le rendement achète du temps et de la respiration, pas une immunité. Notre dossier sur le rendement réel en 2026 montre d’ailleurs comment ces flux se comparent défavorablement au taux sans risque une fois nettoyés de l’inflation des émissions. Reste que, dans la hiérarchie de survie qui se dessine, disposer d’un moteur de rendement propre fait une différence considérable.
Capital B, la trésorerie française prise au même piège
Le phénomène n’épargne pas l’Europe, et il a un visage bien français. Capital B, ex-The Blockchain Group, cotée sur Euronext Growth Paris sous le mnémonique ALCPB, a été la première trésorerie Bitcoin du continent, dès novembre 2024. Elle détient 3 140 bitcoins à un coût moyen de 90 407 euros par coin, d’après le tracker bitcointreasuries.net. À un Bitcoin autour de 54 500 euros, cette position vaut à peine 171 millions d’euros, contre une base de coût de près de 284 millions : la société est environ 40 % sous l’eau, exactement la même mécanique de compression que celle qui frappe Strategy, mais à l’échelle d’une capitalisation modeste.
Deux détails rendent le cas particulièrement parlant pour un lecteur français. D’abord, l’un de ses créanciers convertibles n’est autre que Blockstream Capital Partners, la société d’Adam Back, ce qui ancre Capital B dans le tissu industriel bitcoin plutôt que dans la pure spéculation. Ensuite, l’entreprise a annoncé un regroupement d’actions à raison de dix pour une, effectif le 8 septembre 2026. Un regroupement d’actions (reverse split) est rarement un signal de force : il sert le plus souvent à relever un cours devenu très bas, un aveu discret que la décote s’est installée. Capital B explore par ailleurs un instrument de crédit adossé au Bitcoin inspiré du STRC de Strategy, preuve que la course à l’ingénierie financière traverse aussi l’Atlantique.
Sur le plan du statut, Capital B reste un émetteur coté ordinaire, supervisé par l’Autorité des marchés financiers au titre du droit boursier, et non un prestataire de services sur crypto-actifs. Cette distinction, sur laquelle nous revenons plus bas, est essentielle pour comprendre ce qu’un investisseur particulier achète réellement quand il prend une ligne de trésorerie française plutôt qu’un simple produit indiciel.
La structure de capital décide qui survit
Quand la prime s’évapore, ce n’est plus le récit qui compte, c’est le bilan. Or les trésoreries n’ont pas toutes construit le même passif, et cette différence dessine leurs trajectoires. Strategy porte, en plus de ses 15,24 milliards de dollars de préférentiel, des obligations convertibles dont une tranche de 1,01 milliard à 0,625 % assortie d’une option de remboursement anticipé au 1er mars 2028 et une tranche de 2 milliards à 0 % arrivant à échéance en 2030. Ces créances doivent être honorées quel que soit le cours du Bitcoin : elles transforment la moindre faiblesse durable en obligation de vendre.
À l’opposé du spectre, Metaplanet a choisi la prudence. Sa dette ne représente qu’environ un quart de la valeur nette de son Bitcoin, et son activité de génération de revenu abaisse son coût effectif par coin. Cette solidité lui a permis de démentir sereinement, à la mi-août, une rumeur de vente de 320 millions de dollars : son directeur général Simon Gerovich a précisé que le mouvement de 5 014 bitcoins observé sur la chaîne n’était qu’un transfert entre adresses de conservation, et que le trésor restait intact à 43 000 BTC, comme l’a relayé CoinDesk. Une entreprise moins bien capitalisée aurait vu une telle rumeur faire décrocher son action.
Entre les deux se rangent les autres profils. Twenty One Capital, l’un des trois plus gros détenteurs mondiaux avec environ 43 514 BTC, s’appuie sur le soutien de Tether, son actionnaire majoritaire, mais a vu son projet de fusion à trois voies capoter en juillet 2026, poussant Raphael Zagury à prendre les commandes et à réorienter la société vers l’acquisition d’entreprises. La leçon est claire : un levier qui semblait bon marché à 3x le mNAV devient une corde au cou à 0,68x. La structure de capital n’est pas un paramètre secondaire, c’est le facteur qui sépare ceux qui traversent la tempête de ceux qui la subissent.
Trois sorties : liquidation, absorption, survie par le rendement
Si la prime ne revient pas, une trésorerie crypto n’a, au fond, que trois issues. La première est la liquidation ordonnée. C’est l’idée défendue par Matthew Sigel, responsable de la recherche sur les actifs numériques chez VanEck, qui propose d’inscrire dans les prospectus une clause de testament (living will) déclenchant un débouclage automatique si le mNAV reste sous un seuil donné pendant une période définie. Sigel résume sans détour la nature du pari en décrivant ces sociétés comme « un hedge fund qui peut négocier cinq choses : sa propre structure de capital et le Bitcoin », dans une note publiée par VanEck.
La deuxième sortie est l’absorption, la plus douce. Les acteurs les mieux capitalisés rachètent les plus petits, transformant une flotte dispersée en quelques géants. Forward Industries mène déjà cette consolidation sur le segment Solana, absorbant des trésoreries de taille plus modeste, tandis que Twenty One Capital se repositionne en acquéreur. La troisième sortie, enfin, est la survie par le rendement, réservée à ceux qui disposent d’un revenu récurrent suffisant pour couvrir leurs charges sans vendre leur principal. Le tableau suivant récapitule ces trois destins.
| Sortie | Mécanisme | Exemples 2026 | Signal à surveiller |
|---|---|---|---|
| Liquidation | Céder les actifs et rendre le capital si la décote persiste | Clause de testament proposée par Sigel (VanEck), risque MSCI | mNAV durablement sous 1x, absence de rendement propre |
| Absorption | Se faire racheter par un acteur mieux capitalisé | Forward absorbant des trésoreries SOL, Twenty One en acquéreur | Petite taille, décote, actionnariat dispersé |
| Survie par le rendement | S’autofinancer via le staking ou les primes d’options | BitMine (MAVAN), SharpLink, Forward, Metaplanet (options) | Revenu récurrent couvrant charges et dividendes |
Le risque d’indice MSCI, toujours suspendu
À ces dynamiques internes s’ajoute une épée de Damoclès externe : les indices. Fin 2025, MSCI a lancé une consultation sur un seuil qui aurait classé comme fonds, et donc potentiellement exclu de ses indices actions mondiaux, toute société détenant plus de la moitié de ses actifs en crypto. L’enjeu était considérable : une exclusion aurait pu déclencher entre 10 et 15 milliards de dollars de ventes forcées par les fonds indiciels, sur une quarantaine d’entreprises concernées.
Le 6 janvier 2026, MSCI a finalement décidé de ne pas procéder à cette exclusion, une nouvelle qui avait fait bondir l’action Strategy d’environ 6 % dans la séance, selon CoinDesk. Mais ce sursis est assorti de conditions, et une revue plus large distinguant sociétés d’investissement et sociétés opérationnelles reste pendante. Le danger n’a donc pas disparu : il est simplement reporté. Une exclusion décidée au pire moment, alors que la prime est déjà comprimée, agirait comme un vendeur mécanique venant s’ajouter aux ventes défensives déjà à l’oeuvre, exactement le genre de choc qui transforme une décote gérable en spirale.
Ce que couvre (et ne couvre pas) la régulation : AMF et MiCA
Un investisseur français qui achète une action de trésorerie crypto se pose légitimement la question du cadre réglementaire. La réponse est plus subtile qu’il n’y paraît. MiCA, le règlement européen sur les marchés de crypto-actifs, encadre les prestataires de services sur crypto-actifs (garde, échange, négociation) et les émetteurs de stablecoins. Il ne s’applique pas à une société industrielle qui se borne à détenir du Bitcoin ou de l’Ethereum à son bilan sans offrir de service crypto à des tiers.
Concrètement, Capital B, Strategy ou Metaplanet sont supervisées comme des émetteurs cotés ordinaires, sous le droit des marchés de leur pays d’origine, l’AMF pour la société française. Seules les opérations sur les crypto-actifs sous-jacents relèvent des règles d’abus de marché de MiCA (articles 86 à 92), applicables dans toute l’Union depuis le 28 juillet 2026 ; les actions de ces sociétés, elles, restent régies par MiFID II et le droit national. Rappelons au passage que le régime transitoire français des PSAN s’est éteint autour du 1er juillet 2026, et que l’AMF a renouvelé le 5 février 2026 son avertissement aux prestataires non conformes, dans une communication officielle.
La conséquence pratique mérite d’être soulignée. Acheter une trésorerie crypto, c’est acquérir une exposition à effet de levier, à la structure souvent opaque, sans les protections spécifiques que MiCA réserve aux clients des plateformes. Le calendrier réglementaire pèse aussi sur les valorisations, comme le détaille notre compte à rebours réglementaire : chaque échéance déplace la frontière de ce qui est permis et modifie la prime de risque.
Comment lire une trésorerie crypto aujourd’hui
Pour l’investisseur, le renversement de 2026 impose une grille de lecture nouvelle, moins centrée sur la taille du trésor que sur sa gestion. Les records d’accumulation, qui faisaient les gros titres il y a un an, comptent désormais moins que la direction dans laquelle circulent les capitaux et que la solidité du passif. Voici les signaux à surveiller en priorité.
- Le mNAV en base simple et diluée, pas seulement en valeur d’entreprise : est-il au-dessus ou en dessous de 1 ?
- Le sens des flux de capitaux : la société émet-elle encore des actions (accumulation) ou les rachète-t-elle (défense) ? Le rachat est le nouveau marqueur de retournement.
- La couverture par le rendement : le staking ou les primes d’options suffisent-ils à financer charges et dividendes sans vendre le principal ?
- L’échéancier de la dette et du préférentiel : options de remboursement 2028, mur de 2030, taux de dividende des actions de préférence.
- L’écart entre coût moyen et cours au comptant : quelle est l’ampleur de la moins-value latente ?
- L’historique de la décote : est-elle récurrente (Strategy) ou ponctuelle ?
Ce cadre aide aussi à trancher un débat courant : trésorerie ou produit indiciel ? Un ETF au comptant offre une exposition proche de 1 pour 1 au prix de la crypto, sans levier ni structure de capital ; une trésorerie ajoute un multiplicateur qui joue dans les deux sens. Pour savoir qui se cache derrière chaque type de flux, notre enquête sur les ETF crypto et leurs acheteurs réels éclaire utilement la différence de profil entre ces deux véhicules.
Ce qui peut débloquer ou casser le secteur d’ici fin 2026
Le renversement du flywheel n’est pas une condamnation définitive, car la réflexivité fonctionne aussi à la hausse. Le premier catalyseur possible est macroéconomique : un assouplissement de la Fed, sur lequel Tom Lee fonde une bonne part de son optimisme, relancerait le prix des cryptos, ramènerait les mNAV vers ou au-dessus de 1, et remettrait le volant d’inertie en marche avant. La même mécanique qui fait mal sous 1x redevient un carburant surpuissant au-dessus.
Le deuxième levier est réglementaire. L’absence de vote du Sénat américain sur le CLARITY Act avant la trêve estivale a déçu, mais une clarification du statut des actifs numériques pourrait réévaluer en particulier les trésoreries Ethereum, dont la thèse repose sur l’usage institutionnel des contrats intelligents. À l’inverse, la revue élargie de MSCI et une vague de consolidation plus brutale que prévu constituent des risques baissiers bien réels. Attendez-vous, dans tous les cas, à davantage de fusions et d’acquisitions : le secteur est trop fragmenté pour rester en l’état.
Le fil conducteur, pour qui veut anticiper, est de cesser de regarder les trésoreries comme de simples paris directionnels sur le Bitcoin ou l’Ethereum. Ce sont des structures à effet de levier dont la valeur dépend autant de leur ingénierie financière que du cours de leur actif. Notre panorama des cinq forces qui façonneront la fin de 2026 replace ce basculement dans le tableau d’ensemble, entre politique monétaire, régulation et maturation du marché. Le rachat d’actions n’est pas la fin de l’histoire des trésoreries crypto ; c’est le signe qu’elles entrent dans leur âge adulte, celui où le bilan compte enfin plus que le récit.
Questions fréquentes
Qu’est-ce qu’une trésorerie crypto (ou DAT) ?
Une trésorerie crypto, ou digital asset treasury (DAT), est une société cotée dont le principal actif au bilan est une cryptomonnaie, le plus souvent du Bitcoin, de l’Ethereum ou du Solana. Elle lève des capitaux en Bourse (actions, obligations convertibles, actions de préférence) pour accumuler ces actifs, si bien que son cours reflète à la fois le prix de la crypto détenue et une prime ou une décote liée à sa structure financière.
Qu’est-ce que le mNAV et pourquoi passe-t-il sous 1 ?
Le mNAV (multiple to net asset value) rapporte la valeur de marché d’une société (capitalisation ou valeur d’entreprise) à la valeur de marché des cryptos qu’elle détient. Au-dessus de 1, l’action vaut plus que le trésor sous-jacent, ce qui permet d’émettre des actions pour acheter davantage de crypto par titre. Sous 1, l’action vaut moins que le trésor : émettre de nouvelles actions dilue alors les actionnaires, et le mécanisme d’accumulation s’enraye.
Pourquoi Strategy vend-elle du Bitcoin en 2026 ?
Strategy a commencé à céder de petites quantités de Bitcoin pour financer les dividendes de ses actions de préférence, dont l’encours dépasse 15 milliards de dollars. Quand la prime a disparu et que le mNAV en base simple est tombé autour de 0,68x, l’entreprise a préféré vendre une fraction de son trésor et racheter certains titres préférentiels plutôt que d’accumuler encore, une inversion nette de sa stratégie de 2024 et 2025.
Une trésorerie crypto est-elle régulée par l’AMF ou par MiCA ?
Une société qui se contente de détenir du Bitcoin ou de l’Ethereum à son bilan n’est pas un prestataire de services sur crypto-actifs (CASP) au sens de MiCA ; elle est supervisée comme un émetteur coté ordinaire, par l’AMF en France, sous le droit des marchés et des sociétés. Seules les opérations sur les crypto-actifs sous-jacents relèvent des règles d’abus de marché de MiCA, applicables dans toute l’Union depuis le 28 juillet 2026.
Vaut-il mieux acheter une action de trésorerie ou un ETF crypto ?
Un ETF au comptant offre une exposition proche de 1 pour 1 au prix de la crypto, sans levier ni structure de capital. Une action de trésorerie ajoute un effet de levier, une prime ou une décote variable et un risque lié à la dette et aux actions de préférence : elle peut surperformer quand la prime gonfle, mais amplifier les pertes quand elle se comprime. Le choix dépend de l’appétit pour ce risque supplémentaire.
Par Camille Béranger, rédactrice marchés chez HOGE Wire. Cette analyse ne constitue pas un conseil en investissement.