Rendement réel 2026 : la DeFi rattrapée par le taux sans risque
Les rendements on-chain glissent tous vers le taux des bons du Trésor tokenisés, autour de 3,42%. Voici où le vrai spread survit, comment le mesurer et pourquoi le change EUR/USD ne pardonne plus.
En 2026, la promesse du « rendement réel » (real yield) n’a pas disparu, mais elle a changé de visage. Les taux à deux chiffres qui définissaient la DeFi de 2022 à 2024 se sont effondrés, un par un. Partout, les rendements on-chain glissent vers un même point de référence: le taux payé par les bons du Trésor américain tokenisés, soit environ 3,4% début août. Ce chiffre modeste est devenu la gravité de tout l’écosystème.
Nous appelons ce phénomène la grande compression. Le rendement de sUSDe, le dollar synthétique d’Ethena, est passé de plus de 20% en 2024 à environ 4% aujourd’hui. Les rachats de jetons de Hyperliquid ont fondu de près de moitié en trois trimestres. Aave a réduit son budget de rachat de 50 à 30 millions de dollars. Pendant ce temps, la Réserve fédérale maintient son taux directeur entre 3,50% et 3,75%, si bien que le socle « sans risque », lui, bouge à peine. La question qui décide de tout pour l’investisseur en euros n’est plus « quel protocole paie 15% », mais « le supplément de rendement au-dessus des T-bills justifie-t-il encore le risque pris ».
Ce dossier est le troisième volet de notre série sur le rendement réel, après l’explication du concept et l’analyse de la vague de rachats et de fee switch. Il prend l’angle de la mesure: où le vrai spread survit-il, comment le calculer sans se mentir, et pourquoi un écart de trois points de pourcentage ne pardonne plus la moindre erreur de change EUR/USD.
2026, l’année où le rendement DeFi a rencontré le taux sans risque
Le rendement réel est né du marché baissier de 2022. Après la débâcle des fermes de liquidité qui payaient 1 000% en jetons fraîchement imprimés, des protocoles comme GMX, Synthetix ou Gains Network ont commencé à reverser aux détenteurs une part des frais réellement encaissés. L’idée était simple: un rendement adossé à des revenus survit à un cycle, un rendement adossé à l’émission s’écroule avec le prix du jeton. Ce débat, « réel contre artificiel », a structuré la DeFi pendant trois ans.
En 2026, le débat a mûri. La quasi-totalité des protocoles sérieux distribuent désormais du revenu réel; la question n’est plus binaire mais quantitative. Combien au-dessus du taux de base? Ce taux de base, c’est le rendement des bons du Trésor américain devenus composables on-chain. Tout rendement crédible se mesure maintenant par rapport à lui. Un protocole qui paie moins de 3,4% pour davantage de risque n’est pas compétitif; un protocole qui paie nettement plus doit expliquer d’où vient l’excédent. Le contexte macro accentue le phénomène: avec une Fed sur pause, le socle ne baisse pas, et c’est la prime crypto qui s’évapore. Nous avons décrit ailleurs comment les décisions de la Fed font bouger la crypto; ici, l’effet est structurel plutôt que ponctuel.
Le nouveau taux sans risque de la DeFi: les bons du Trésor tokenisés
Le marché des bons du Trésor tokenisés pèse environ 16,24 milliards de dollars (près de 14,1 milliards d’euros au cours actuel), en hausse d’un peu plus de 2% sur trente jours, pour un rendement moyen de 3,42% sur sept jours, réparti sur 87 produits et plus de 63 000 détenteurs, d’après rwa.xyz. Ces jetons ne sont rien d’autre que des parts de fonds monétaires investis en dette souveraine américaine, enveloppées dans un format transférable et utilisable comme collatéral dans les autres protocoles.
Pourquoi ce taux fait-il office de référence? Parce qu’il coche les deux cases qui manquaient à la DeFi: il est adossé au collatéral le plus profond et le plus liquide du monde, et il vit on-chain, donc il est composable. Il reflète directement le taux directeur de la Fed, maintenu entre 3,50% et 3,75% pour la cinquième réunion consécutive, avec même des voix dissidentes qui plaidaient pour une hausse, selon Trading Economics. Autrement dit, le plancher on-chain ne descend pas: il tient pendant que tout le reste se comprime vers lui.
| Fonds tokenisé (émetteur) | Encours on-chain | Plateforme |
|---|---|---|
| USYC (Circle) | ~3,01 Md$ | Circle |
| BUIDL (BlackRock) | ~2,71 Md$ | Securitize |
| USDY (Ondo) | ~2,14 Md$ | Ondo |
| iBENJI (Franklin Templeton) | ~1,73 Md$ | Franklin Templeton |
| JTRSY (Janus Henderson) | ~883 M$ | Centrifuge |
| JLTXX (JPMorgan) | ~792 M$ | Kinexys |
Un détail juridique explique la forme de tout cet édifice: le rendement ne s’attache jamais au stablecoin nu, mais toujours à une enveloppe stakée (sUSDS, sUSDe, part de fonds tokenisée). Nous y reviendrons dans la section réglementaire, car c’est une conséquence directe des règles européennes et américaines sur les stablecoins.
Du rendement nominal au vrai spread: la grande compression
Un rappel s’impose, que nous avions détaillé dans notre explication du vrai rendement on-chain. Le rendement réel provient de flux économiques effectifs: frais de transaction, intérêts d’emprunt, funding des perpétuels, MEV, coupons d’actifs du monde réel. Le rendement nominal, lui, est financé par l’émission de nouveaux jetons, qui gonfle le taux affiché tout en diluant les détenteurs existants. Le premier est un partage de gâteau; le second est une redistribution déguisée en croissance.
La reformulation de 2026 tient en une équation mentale: rendement affiché = taux de base + prime de risque réelle + émissions. Le taux de base, ce sont les 3,42% des T-bills tokenisés. Les émissions, c’est de l’air. Seul le terme du milieu, la prime de risque réelle, est à la fois gagné et durable. Un APY de 9% composé de 3,4% de base et de 5,6% d’émissions n’offre aucun vrai spread; un APY de 5% entièrement issu des frais offre un spread réel de 1,6 point. La compression de 2026 a rendu cette décomposition indispensable, car les primes qui masquaient les émissions ont fondu.
La convergence n’est pas une impression, elle se lit dans les données. Sur toutes les grandes sources de rendement réel, le pic de 2024 a laissé place à un chiffre qui gravite entre 3% et 4%, à portée immédiate du taux de base. Le tableau ci-dessous résume l’ampleur du mouvement et son moteur.
| Source de rendement | Pic 2024 | Mi-2026 | Moteur de la baisse |
|---|---|---|---|
| sUSDe (Ethena) | > 20% | ~4% | Funding comprimé, sortie du basis trade |
| Sky Savings Rate | > 8% | 3,75% | Décision de gouvernance, alignement sur les T-bills |
| Staking ETH (tout compris) | ~5% | ~3 à 3,8% | Hausse du taux de staking, émission en 1/racine |
| Rachat Hyperliquid (par trimestre) | 316,76 M$ (T3 2025) | ~149 M$ (T2 2026) | Baisse des volumes, perps RWA moins margés |
| Budget de rachat Aave (par an) | 50 M$ | 30 M$ | Décision de gouvernance |
Chaque ligne a sa propre histoire, mais elles racontent la même chose: le rendement crypto-natif rejoint le rendement souverain par le haut. Les sections suivantes détaillent les trois cas les plus instructifs, Ethena, Hyperliquid et Aave, parce qu’ils illustrent trois mécanismes de compression différents.
Ethena: quand le moteur du rendement réel cale
Ethena a longtemps incarné le rendement réel le plus spectaculaire de la DeFi. Son dollar synthétique USDe repose sur un basis trade delta-neutre: le protocole détient du crypto au comptant et vend un montant équivalent de perpétuels, encaissant le funding que paient les traders longs. Quand la demande de levier explosait, en 2024, sUSDe payait plus de 20%. Ce rendement était réel, au sens où il venait d’un flux effectif, mais il était surtout une pure exposition à l’appétit de levier du marché.
Ce moteur a calé. Le funding s’est comprimé quand la fièvre spéculative est retombée, et sUSDe paie désormais autour de 4%, un rendement désormais à un seul chiffre, d’après l’analyse d’Altitude. L’offre d’USDe, qui avait culminé au-dessus de 14 milliards de dollars en 2025, s’est contractée autour de 5,9 milliards après le désendettement d’octobre 2025, selon DefiLlama. Surtout, Ethena a reconstruit son adossement: le basis trade n’est plus qu’une part mineure des réserves, remplacé par des accords de prêt surcollatéralisé avec des bureaux institutionnels comme Anchorage Digital, Maple Institutional et Coinbase Asset Management, et par de la dette du monde réel.
Guy Young, fondateur d’Ethena, avait résumé sa création par une formule devenue célèbre, l’« Internet Bond ». En 2026, cette obligation d’internet ressemble de plus en plus à une obligation tout court: un rendement stable, adossé à du crédit et à des T-bills, plutôt qu’à la fièvre des perpétuels. La leçon pour l’investisseur est nette: le plus gros rendement réel crypto-natif était en réalité un pari sur la demande de levier, un phénomène que nous avons décortiqué dans notre dossier sur le funding, ce loyer du levier. Quand la demande baisse, le rendement suit.
Hyperliquid: le buyback qui rétrécit avec le volume
Hyperliquid propose le modèle de retour de valeur le plus agressif du marché. Son Assistance Fund route environ 97% des frais de trading vers des rachats de HYPE sur le marché ouvert, retirant à ce jour près de 44,5 millions de jetons de la circulation, pour un revenu cumulé qui dépasse 1,16 milliard de dollars depuis le lancement, selon crypto.news. Sur le papier, c’est la boucle de valeur la plus limpide de la crypto: chaque dollar de frais rachète du jeton.
Mais un rachat financé par les frais ne peut jamais dépasser ce que le volume autorise, et le volume est cyclique. Les rachats trimestriels ont chuté de 316,76 millions de dollars au troisième trimestre 2025 à 255,05 millions au quatrième, puis 192,25 millions au premier trimestre 2026, pour tomber autour de 149 millions au deuxième trimestre, soit une chute de près de moitié en un an. La cause structurelle est instructive: le programme HIP-3 a fait des perpétuels sur actifs du monde réel près de la moitié du volume de Hyperliquid, or ces marchés rapportent moins car la plateforme partage jusqu’à 50% des frais avec des constructeurs tiers comme Trade.xyz, d’après CoinDesk. La croissance mange le rendement.
La nuance à retenir est que le rachat est une politique, pas une promesse. Il tourne automatiquement aujourd’hui, mais la gouvernance pourrait le modifier ou le suspendre, et ce n’est pas un dividende contractuel. Il dépend entièrement des frais, donc une chute durable des volumes rétrécirait le soutien au jeton exactement quand les détenteurs en auraient le plus besoin. Pour comprendre pourquoi ces volumes de dérivés se rechargent ou se vident par vagues, voir notre analyse du positionnement sur les dérivés.
Aave: le rendement réel devient rachat de jetons
Aave illustre un troisième mécanisme: la transformation méthodique du revenu de prêt en demande pour le jeton. Depuis le 27 juin 2026, Aavenomics 3.0 est en production. Le protocole génère un revenu d’environ 402 millions de dollars annualisés (près de 348 millions d’euros), pour des frais cumulés qui dépassent 2,21 milliards de dollars, et rachète autour de 292 AAVE par jour, d’après The Defiant. Sous le cadre « Aave Will Win », 100% des revenus du protocole, de GHO et des produits de marque reviennent au trésor de la DAO.
Le fondateur Stani Kulechov a décrit la brique centrale de la refonte comme des « immutable and automated buybacks of AAVE », des rachats immuables et automatisés qui retirent la main humaine de l’équation, selon ForkLog. Le geste qui en dit le plus long sur l’époque, toutefois, n’est pas l’automatisation mais la discipline budgétaire: en mars 2026, la gouvernance a réduit le budget de rachat annuel d’environ 50 à 30 millions de dollars, préservant une vingtaine de millions de réserves en stablecoins. Quand le premier protocole de prêt de la DeFi resserre volontairement ses rachats, c’est le signe que même les leaders traitent désormais leur rendement réel comme une ressource rare, à ne pas dilapider. Cette discipline s’inscrit dans la vague plus large que nous avons couverte sur les buybacks et le fee switch.
Où la rémunération part vraiment: la revenue des détenteurs
Derrière le discours sur le « rendement réel de la DeFi », la réalité des flux est brutalement concentrée. Sur les trente derniers jours, dix protocoles seulement ont capté 87% de toute la revenue reversée aux détenteurs de l’écosystème, selon Crypto Briefing, sur la base des données publiques de DefiLlama. La hiérarchie est éloquente:
- Hyperliquid: environ 53,5 M$ (près de 46,4 M€), soit 38,4% du total.
- edgeX: environ 23,3 M$, soit 16,7%.
- Pump.fun: environ 22,9 M$, soit 16,4%.
Autrement dit, l’essentiel du rendement réel distribué en DeFi provient d’une poignée de plateformes de perpétuels et d’une rampe de lancement de memecoins. Cette concentration est une force (des machines à cash très efficaces) et une fragilité (une même faiblesse structurelle, la dépendance aux volumes spéculatifs, frappe presque toute la liste). Un investisseur qui achète « du rendement réel DeFi » via un panier de jetons de gouvernance achète en réalité, pour l’essentiel, une exposition au volume des dérivés on-chain. Ce n’est pas illégitime, mais il faut le savoir.
Le spread qui survit: ce qui paie encore au-dessus des T-bills
Si tout converge vers 3,4%, existe-t-il encore un vrai spread? Oui, mais il faut savoir le nommer. Chaque supplément durable au-dessus du taux de base est la rémunération d’un risque précis. Quand ce risque est identifiable, le spread est réel; quand il ne l’est pas, le spread est soit de l’émission déguisée, soit un risque caché que quelqu’un vous paie pour porter à sa place.
- Le funding et le basis: ils paient quand la demande de levier dépasse l’offre. Rendement réel, mais cyclique et sensible au sentiment, comme l’a montré Ethena.
- Le MEV et les frais de priorité: une source réelle mais mince, de l’ordre d’un point, qui vient enrichir le rendement du staking d’Ethereum.
- Le spread de crédit et les marchés de prêt à curateurs: prêter à des emprunteurs à effet de levier (via Aave, Morpho ou Euler) paie un écart au-dessus du taux de base, en échange d’un vrai risque de crédit et de liquidation.
- Le partage des frais des perp DEX: du cash réel (Hyperliquid), mais entièrement dépendant du volume.
- Les programmes de points et récompenses structurées: le plus souvent, ce n’est pas du rendement réel, mais de l’émission différée habillée en rendement. À traiter avec méfiance.
Le fil conducteur est le même partout: si vous ne pouvez pas nommer le risque que vous portez, vous ne portez pas un rendement, vous portez un pari. Le staking d’Ethereum offre une illustration nette de spread mince mais nommable: environ 2,66% de rendement de consensus sur sept jours, porté à 3 ou 3,8% tout compris avec les frais de priorité et le MEV, alors que 33,98% de l’offre est désormais stakée, un record, d’après The Block. Plus il y a de validateurs, plus la part de chacun rétrécit, car l’émission décroît en fonction de la racine carrée du montant staké. Nous avons détaillé cette dynamique et ses risques de concentration dans notre dossier sur le liquid staking en 2026.
Comment mesurer un vrai spread
Mesurer le rendement réel d’un protocole demande de regarder les flux, pas les promesses. Quelques ratios, tous calculables à partir de données publiques comme celles de DefiLlama, permettent de trier le durable du subventionné.
| Indicateur | Ce qu’il mesure | Signal sain | Signal d’alerte |
|---|---|---|---|
| Frais / TVL | Rendement organique du capital déposé | Élevé et stable dans le temps | Faible malgré un APY affiché élevé |
| Émissions / revenus | Part du rendement financée par la dilution | Nettement inférieur à 1 | Supérieur à 1 (on imprime plus qu’on ne gagne) |
| Revenue des détenteurs / chiffre d’affaires | Ce qui revient réellement aux jetons | Part explicite et croissante | Proche de zéro malgré des frais élevés |
| Spread net du taux de base | APY moins les 3,42% des T-bills | Positif et justifié par un risque nommé | Nul ou négatif après le change |
| Persistance du TVL | Fidélité du capital | Stable quand les récompenses baissent | Fuite immédiate (capital mercenaire) |
Le calcul final se fait en deux soustractions. On retire d’abord le taux de base de l’APY affiché pour obtenir le spread brut, puis on retire le coût du risque de change EUR/USD pour obtenir le spread net que touche vraiment un investisseur en euros. C’est cette seconde soustraction que presque personne ne fait, et c’est justement elle qui, en 2026, décide de tout.
Le piège du change: quand trois points ne pardonnent aucune erreur EUR/USD
Voici le point que la localisation rend crucial pour le lecteur francophone. Presque tout le rendement réel de la DeFi est libellé en dollars: T-bills tokenisés, stablecoins USD, frais des perp DEX. Or l’EUR/USD s’échangeait autour de 1,1536 le 14 août 2026, au plus haut depuis des mois, selon Trading Economics. Un investisseur en euros qui vise 3,42% en dollars prend, en prime, un risque de change qu’il ne contrôle pas.
La compression change complètement la nature de ce risque. Quand sUSDe payait 20%, une variation de 5% de l’euro n’était qu’un bruit de fond: le rendement absorbait largement le mouvement. À un spread de 3 ou 4%, la même variation de 5% de l’EUR/USD efface une année entière de rendement, et peut même la rendre négative. Le change, hier un détail, est devenu le risque dominant. Se couvrir contre lui a un coût qui, souvent, mange précisément le mince spread que l’on cherchait à capter. La conclusion est inconfortable mais honnête: pour un épargnant en euros, un rendement dollar de 3,4% n’est pas un rendement sans risque, c’est une position de change déguisée en placement de trésorerie.
Sky et le taux d’épargne on-chain
Sky, l’ex-MakerDAO, offre le contre-exemple le plus propre d’un rendement réel qui a accepté la compression sans se renier. Le Sky Savings Rate, fixé par la gouvernance, s’établit à 3,75% sur sUSDS, contre des pics au-dessus de 8% en 2024, pour une offre d’USDS comprise entre 9 et 11 milliards de dollars dont environ la moitié est stakée, d’après sky.money. Ce taux est financé par trois flux internes: le rendement des T-bills détenus en collatéral du monde réel, le taux d’emprunt Spark payé par ceux qui empruntent des USDS, et les frais de stabilité du système historique.
Ce qui rend Sky intéressant, c’est qu’il assume d’être un taux administré, un taux d’épargne on-chain calé sur le monde réel, plutôt qu’une promesse de rendement mirobolant. Il ne prétend pas battre les T-bills, il les enveloppe dans un format DeFi utilisable comme collatéral. Pour beaucoup d’utilisateurs, c’est exactement le bon compromis: un rendement modeste mais transparent, dont la source est nommable ligne par ligne. La compression, ici, n’est pas une défaite; c’est la maturité d’un produit qui a cessé de vendre du rêve.
Les risques que la compression rend plus visibles
Quand les rendements étaient gras, ils masquaient le risque. Un APY de 20% pouvait absorber un incident, un dépeg passager, une perte partielle. À 3 ou 4%, le coussin a disparu: le moindre accident efface plusieurs années de rendement d’un coup. La compression n’a pas créé de nouveaux risques, elle les a simplement rendus visibles.
- Risque de smart contract: un audit ne rend rien invulnérable, comme le montrent des protocoles audités puis piratés; nous avons passé au crible les limites de l’audit dans notre dossier sur CertiK.
- Risque de dépeg et de désendettement: le déleveraging d’Ethena en octobre 2025 a montré qu’un dollar synthétique peut se contracter violemment quand la position sous-jacente se dénoue.
- Risque d’oracle et de liquidation: une manipulation de prix peut vider un marché de prêt en quelques blocs.
- Risque de gouvernance: un rachat automatisé reste une politique révocable, pas un dividende garanti.
- Risque de garde et de clés: le maillon le plus attaqué reste humain, comme nous l’avons montré dans notre enquête sur le vol de clés privées.
- Risque de fraude: un rendement anormalement élevé cache parfois une sortie organisée, un schéma que nous détaillons dans notre guide de détection des rug pulls.
AMF, MiCA et fiscalité: ce que l’investisseur français doit retenir
Le cadre européen explique une bizarrerie structurelle du rendement DeFi. Sous MiCA, un stablecoin de type jeton de monnaie électronique ne peut pas verser d’intérêt à ses porteurs. C’est précisément pour cela que le rendement se loge dans une enveloppe stakée (sUSDe, sUSDS, part de fonds tokenisée) et jamais dans le stablecoin nu: la couche qui paie n’est juridiquement pas le même objet que la couche qui garde la valeur stable. La question de savoir si ce montage tient face aux régulateurs reste ouverte, comme l’a documenté Forbes à propos d’USDe et de la loi américaine GENIUS.
Côté français, l’AMF supervise les prestataires (CASP), pas les protocoles eux-mêmes. Le régime transitoire PSAN, hérité de la loi PACTE, a pris fin le 1er juillet 2026; l’AMF a renouvelé son avertissement invitant les acteurs non conformes à organiser une extinction ordonnée de leur activité, comme le rappelle sa note sur la fin de la période transitoire MiCA. Attention à une frontière souvent ignorée: les perpétuels, tels ceux de Hyperliquid, sont des instruments financiers relevant de MiFID II et du régulateur de marché, et non de MiCA, qui ne couvre que les crypto-actifs au comptant et les CASP. Pour la carte complète des échéances réglementaires, voir notre compte à rebours réglementaire.
Sur le plan fiscal, les plus-values de cession de crypto-actifs d’un particulier français relèvent en principe du prélèvement forfaitaire unique de 30% (la flat tax). Le traitement des revenus de rendement (staking, prêt, funding) est plus subtil et dépend de la qualification retenue par l’administration; en cas de montant significatif ou d’activité habituelle, un accompagnement spécialisé s’impose. Le rendement net d’impôt, une fois retiré le taux de base et le change, laisse souvent bien peu du spread initial.
Méthode: cinq questions pour tester un rendement avant d’y entrer
Plutôt qu’une confiance aveugle dans un APY affiché, voici cinq questions qui suffisent, en pratique, à démasquer un faux rendement ou un spread fragile. Elles constituent un test de durabilité, pas un audit technique.
- D’où vient l’argent? Des frais, intérêts, funding ou coupons réels reversés aux détenteurs, c’est réel; des émissions de jetons, c’est de la dilution.
- Quel est le spread net? Retirez les 3,42% du taux de base, puis le coût du risque de change EUR/USD. Ce qui reste est le vrai rendement.
- Le rendement survit-il à un choc? Imaginez une baisse de 50% des volumes ou de la demande de levier. Que reste-t-il?
- Qui peut couper le robinet? Une gouvernance, un multisig, un émetteur peuvent modifier ou suspendre le flux. Le rachat est une politique, pas une promesse.
- Quel risque précis suis-je payé pour porter? Si vous ne pouvez pas le nommer en une phrase, ce n’est pas un rendement, c’est un pari sur l’ignorance.
La grande compression de 2026 n’est pas la mort du rendement réel, c’est sa normalisation. Le marché a cessé de payer une prime pour l’attention et a commencé à payer un prix pour le risque. Pour l’investisseur discipliné, c’est une bonne nouvelle: quand tout gravite vers le même socle, la seule chose qui distingue un bon placement d’un mauvais, c’est la clarté avec laquelle on peut nommer ce que l’on porte.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le rendement réel (real yield) en DeFi?
Le rendement réel désigne un rendement financé par les revenus effectifs d’un protocole (frais de transaction, intérêts d’emprunt, funding des perpétuels, coupons d’actifs du monde réel), et non par l’émission de nouveaux jetons qui dilue les détenteurs. En 2026, la bonne question n’est plus seulement « réel ou artificiel », mais « quel est l’écart net au-dessus du taux des bons du Trésor tokenisés, autour de 3,42% ».
Pourquoi les rendements DeFi baissent-ils en 2026?
Trois forces se combinent: la compression du funding des perpétuels, qui a fait chuter le rendement d’Ethena de plus de 20% à environ 4%, la baisse des volumes qui réduit les rachats de jetons (Hyperliquid a presque divisé les siens par deux en trois trimestres), et des décisions de gouvernance comme la coupe du budget de rachat d’Aave. Le taux de base des T-bills, lui, reste stable car la Fed maintient son taux entre 3,50% et 3,75%.
Le rendement des bons du Trésor tokenisés est-il sans risque?
Non. Il porte le risque de crédit de l’émetteur et du dépositaire, le risque de smart contract du jeton, et, pour un investisseur en euros, le risque de change EUR/USD. Ce rendement est simplement le plus bas de la pyramide de risque on-chain, ce qui en fait une référence utile, pas une garantie.
Un investisseur en euros peut-il perdre de l’argent avec un rendement en dollars?
Oui. Avec un EUR/USD autour de 1,1536, un rendement de 3,42% en dollars peut être entièrement effacé par une hausse de l’euro de trois à quatre points sur l’année. Plus le spread est comprimé, plus le change devient le risque dominant, et non un simple détail comptable.
Comment distinguer un vrai rendement d’un rendement artificiel?
Il faut identifier la source de l’argent: des frais, intérêts ou coupons réels reversés aux détenteurs constituent un vrai rendement, tandis qu’un taux gonflé par des émissions de jetons est artificiel. Un ratio émissions/revenus élevé, un TVL mercenaire qui fuit dès que les récompenses baissent, et une part infime du chiffre d’affaires réellement reversée sont autant de signaux d’alerte.
Par la rédaction de HOGE Wire, cellule DeFi et marchés on-chain.