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● DeFi & On-chain

Restaking : la reprise en trompe-l’oeil, la demande a déserté

Les jetons du restaking rebondissent et les TVL reverdissent, mais tout tient au prix de l'ETH. Sous la surface, la demande réelle continue de fuir.

Fin août 2026, un coup d’oeil rapide aux marchés du restaking donne l’impression d’un retour en grâce. EIGEN, le jeton d’EigenLayer, gagne près de 9% sur sept jours; ETHFI, celui d’ether.fi, se raffermit; et l’ETH lui-même s’échange autour de 2.539 dollars, soit environ 2.180 EUR, en hausse de plus de 11% sur la semaine et revenu à moins de 49% sous son record historique. Certains traqueurs affichent même une TVL repassée près de 13 milliards de dollars sur EigenLayer. Les graphiques sont verts. Le récit d’un secteur qui rebondit s’écrit presque tout seul.

C’est un trompe-l’oeil. Chaque chiffre qui monte est libellé dans un ETH qui monte; chaque indicateur qui mesure une demande réelle, lui, stagne ou recule. Et pendant que les jetons rebondissent, le protocole qui a incarné le restaking, ether.fi, achève de le débrancher. Cet article ne raconte pas un rebond du restaking : il raconte comment une hausse de prix repeint une façade pendant que le bâtiment continue de se vider.

La thèse tient en une phrase : la reprise est un ravalement, pas une reconstruction. Pour la voir, il faut séparer deux choses que le marché adore confondre, le prix et l’usage.

Le restaking en une minute, pour ne pas se perdre

Un rappel express, pour que cet article se tienne seul. Le restaking consiste à re-engager de l’ETH déjà mis en staking (ou un liquid staking token qui le représente) afin de sécuriser en plus des services tiers, les fameux AVS (Actively Validated Services) : oracles, ponts, couches de disponibilité des données, séquenceurs de rollups. En échange d’un rendement supplémentaire, l’opérateur accepte des conditions de slashing supplémentaires, c’est-à-dire de nouvelles façons de perdre son capital en cas de faute.

EigenLayer a popularisé l’idée; Symbiotic et Karak l’ont déclinée; Babylon l’a portée au bitcoin. Par-dessus, les liquid restaking tokens (LRT) comme le weETH d’ether.fi, l’ezETH de Renzo ou le rsETH de Kelp émettent un jeton liquide adossé au dépôt restaké, réutilisable ailleurs en DeFi. C’est cette pile, cet empilement de rendements et de risques, qui a soulevé des milliards en 2024 puis en 2025.

Le carburant de l’euphorie n’était pourtant pas le rendement lui-même, resté modeste, mais les points et les airdrops : promesse de jetons futurs contre dépôts présents. Cette mécanique a gonflé l’offre d’ETH restaké bien plus vite que la demande réelle des AVS. Quand les points se sont taris, la pile a commencé à se dégonfler. C’est cette même pile qui se vide aujourd’hui, même quand les prix montent.

L’illusion d’optique : l’ETH remonte, les graphiques reverdissent

Commençons par la hausse, parce qu’elle est réelle. L’ETH a rebondi fort cet été, porté par une vague de liquidité macro que nos lecteurs ont vue à l’oeuvre ailleurs, du retour de la liquidité face à la rareté au réveil des baleines dormantes sur les cassures de prix. À un peu plus de 2.180 EUR, l’ether a repris des dizaines de pourcents depuis ses points bas de l’été.

Les jetons du restaking suivent, mais pour une raison précise : ce sont des bêtas de l’ETH. EIGEN gagne près de 9% sur sept jours tout en restant à plus de 96% sous son sommet de décembre 2024; certaines semaines d’août, EIGEN et ses voisins ont bondi de 20% à 30%. Ces mouvements épousent la courbe de l’ETH, pas celle de l’usage du restaking. On n’achète pas ces jetons parce qu’un oracle a loué de la sécurité; on les achète parce que l’ether monte et qu’ils montent avec, en plus fort.

Vient ensuite le piège comptable, celui de la TVL. La valeur totale verrouillée se mesure en dollars, mais elle est adossée à des ETH. Quand l’ETH prend 30% ou 40%, un tas d’ETH restaké parfaitement immobile affiche mécaniquement une TVL en dollars 30% à 40% plus élevée, sans un seul dépôt neuf. C’est exactement ce que capture la lecture à près de 13 milliards de dollars relayée mi-août : une revalorisation de prix, pas un afflux de capitaux.

Autrement dit, la couleur verte des graphiques vient d’en haut (le prix de l’ETH) et non d’en bas (la demande pour de la sécurité louée). Pour distinguer les deux, il faut regarder les indicateurs que le prix ne peut pas maquiller.

Le vrai thermomètre : les adresses actives se sont effondrées

Le plus parlant est le plus simple : qui utilise réellement ces protocoles ? Selon les données de DefiLlama, le nombre d’adresses actives sur EigenLayer a culminé le 11 mai à environ 33.470, avant de s’effondrer à quelques dizaines, parfois quelques centaines, par jour au mois d’août. Un protocole doté d’une demande vivante ne perd pas 99% de ses utilisateurs quotidiens pendant que son jeton grimpe.

Ce grand écart entre le prix et l’usage est le coeur du trompe-l’oeil. On peut le résumer d’un tableau : presque tout ce qui monte est libellé en dollars et dépend du cours de l’ETH; presque tout ce qui baisse mesure une activité réelle, en nombre d’utilisateurs, en ETH nets ou en demande solvable.

IndicateurTendance récenteCe que cela mesure vraiment
Prix d’EIGEN et d’ETHFIEn hausseBêta de l’ETH et appétit spéculatif
TVL en dollarsEn hausseSurtout la revalorisation du prix de l’ETH
TVL en ETHEn baisseCapital réellement restaké
Adresses activesEn chute (33.470 le 11 mai à quelques dizaines par jour)Utilisation quotidienne du protocole
Part d’ether.fi encore restakéeSous 1%Confiance du plus gros émetteur de LRT
AVS payant des frais réelsMarginaleDemande solvable pour la sécurité louée

Aucune de ces baisses ne se lit sur un graphique de prix. C’est pour cela qu’un marché en rebond peut coexister avec un produit en déclin : les deux ne mesurent pas la même chose.

ether.fi débranche : le pionnier vote avec ses pieds

Le signal le plus fort ne vient pas d’un traqueur, mais du plus gros acteur du secteur. Le 7 août 2026, ether.fi a retiré tout le restaking de son weETH, ramenant son jeton phare au rang de simple liquid staking token. Le restaking a été isolé dans un jeton distinct et optionnel, le weETHs, construit non pas sur EigenLayer mais sur Symbiotic. À sa mise en place, ce weETHs pesait environ 9.136 jetons, soit près de 18 millions de dollars, à peine un demi pour cent de la base de staking du protocole.

La bascule est quasi totale. Selon The Defiant, moins de 1% des actifs d’ether.fi restent restakés sur EigenLayer, contre environ la moitié début 2026, avec un objectif de zéro au troisième trimestre 2026. Quand le premier émetteur de LRT sort de la classe d’actifs qui l’a fait connaître, ce n’est pas un détail de tuyauterie, c’est un vote avec les pieds.

Son fondateur ne s’en cache pas. Mike Silagadze, PDG d’ether.fi, a résumé le tournant d’une formule laconique relayée par The Defiant : « End of an era. Sad. I still think restaking will come back in one form or another, I think it was just a bit too early. » La fin d’une époque, dite par l’un de ceux qui en furent les principaux bénéficiaires. Nous avions traité ce désengagement comme le verdict du marché; trois semaines plus tard, ce verdict s’est confirmé plutôt qu’atténué.

La sécurité louée sans locataires : le problème de la demande

Pourquoi ce désamour ? Parce que la promesse initiale reposait sur une place de marché à deux faces, et qu’une seule s’est présentée. Côté offre, l’ETH restaké a afflué, attiré par les points et les airdrops. Côté demande, les AVS censés louer cette sécurité et la payer en frais ne sont jamais venus à l’échelle annoncée.

Les exemples réels existent, EigenDA pour la disponibilité des données, Lagrange pour les preuves à divulgation nulle, Omni pour l’interopérabilité, mais ils se comptent, et la plupart rémunèrent leurs opérateurs en émissions de jetons plutôt qu’en revenus. La sécurité louée s’est retrouvée avec une abondance de bailleurs et une pénurie de locataires solvables.

Les chiffres de revenus le confirment. L’ELIP-012, adopté fin 2025, prévoit de reverser 20% des frais des AVS et l’intégralité des frais du cloud vers un rachat d’EIGEN destiné à réduire l’offre; le mécanisme est propre sur le papier (le texte est public sur GitHub), mais les revenus réels du protocole se comptent en quelques millions de dollars par mois, un ordre de grandeur trop faible pour peser sur une offre de plus de 878 millions de jetons en circulation.

La vraie demande, quand elle existe, n’est d’ailleurs pas celle qu’on croyait. Elle vient de la réutilisation des LRT comme collatéral, recyclés en levier dans les marchés de prêt, un usage que nous avons décrit en détail dans notre comparaison Aave contre Morpho. Le rendement recherché n’est pas la sécurisation d’un oracle, c’est l’emprunt adossé à un jeton porteur de rendement. Sreeram Kannan, cofondateur d’EigenLayer, l’avait presque anticipé dès 2023, dans un entretien à CoinDesk : « Anything that restaking can do, already liquid staking can do, so I view restaking as a lesser risk than liquid staking. » Si le restaking n’apporte rien que le liquid staking ne fasse déjà, la prime de risque supplémentaire devient difficile à justifier.

Faute de locataires, EigenLayer se loue à lui-même

Le plus révélateur, c’est la réponse d’EigenLayer à cette pénurie de demande : plutôt que d’attendre des locataires, le protocole s’est rebaptisé EigenCloud et s’est tourné vers le calcul vérifiable et les agents d’intelligence artificielle. L’idée est de vendre de la vérifiabilité à des applications qui tournent hors chaîne, adossées à la sécurité économique du restaking. En clair, la plateforme s’emploie à fabriquer elle-même la demande qu’elle n’a pas trouvée sur le marché.

Le raisonnement colle à sa tuyauterie économique : l’ELIP-012 dirige déjà l’intégralité des frais du cloud, une fois les coûts d’opération déduits, vers le rachat d’EIGEN. Le problème reste néanmoins le même : tant que ces revenus de cloud ne décollent pas, le pivot raconte une ambition, pas encore un chiffre d’affaires. Un pionnier contraint de devenir son propre client en dit long sur l’état de la demande extérieure.

TVL : entre 5 et 13 milliards, une affaire de méthode

Reste la question que tout le monde pose et que personne ne tranche vraiment : combien pèse le restaking ? La réponse dépend de la méthode. Selon la lecture stricte reprise par The Defiant, EigenCloud (l’entité dans laquelle EigenLayer s’est fondu) totalisait environ 5,10 milliards de dollars, contre un pic de 22,06 milliards le 14 août 2025. La lecture large, celle qui inclut tout et qui suit le prix de l’ETH, approchait les 13 milliards mi-août. Le même protocole, deux chiffres, un facteur deux et demi d’écart.

Pourquoi une telle divergence ? Parce que les traqueurs ne comptent pas la même chose : dépôts bruts contre restaking net, ETH natif contre LRT, et parfois double comptage quand un jeton liquide est lui-même redéposé ailleurs. La réhypothécation, qui fait la force marketing des LRT, brouille aussi les compteurs.

Ce qui ne varie pas, c’est la direction. Le segment des liquid restaking a culminé à 18,3 milliards de dollars de dépôts fin 2024, quand les points et les airdrops battaient leur plein; il s’est contracté depuis. La base de staking d’ether.fi elle-même est retombée à environ 3,3 milliards de dollars, loin des 12,43 milliards de son pic d’août 2025. En ETH, et non en dollars, la tendance de fond est nette : le capital s’en va.

ProtocoleTVL (ordre de grandeur)Jeton / LRTOù en est le restaking
EigenLayer / EigenCloud~5 à 13 Mds $ selon la méthodeEIGENpivot vers le calcul vérifiable (EigenCloud)
ether.fi~3,3 Mds $ (base de staking)ETHFI, weETHrestaking retiré de weETH, isolé dans weETHs
Symbiotic~0,33 à 1,5 Md $aucunrecueille une partie des flux sortants
Renzo~1 Md $ezETHLRT, en repli
Kelp~0,5 Md $rsETHremis en état après le hack d’avril
Babylonplusieurs milliards $ (bitcoin)BABYrestaking bitcoin, natif, sans wrapping

Le tableau ci-dessus mélange volontairement des ordres de grandeur issus de méthodologies différentes; il faut le lire comme une carte, pas comme un relevé comptable. La leçon est ailleurs : quelle que soit la case retenue, le restaking a perdu l’essentiel de sa dynamique, et seule l’optique en dollars diffère.

Symbiotic ramasse une partie de la mise

Ironie du sort, une partie des capitaux qui quittent le restaking version EigenLayer ne quitte pas le restaking tout court : elle atterrit chez le concurrent. Le weETHs d’ether.fi est bâti sur Symbiotic, précisément le rival qui a fait le pari inverse, accepter n’importe quel collatéral ERC-20 dans des coffres isolés, avec un slashing défini réseau par réseau, et sans jeton public à ce jour.

Les montants restent modestes et contestés, de l’ordre de 330 millions de dollars selon la méthode stricte de DefiLlama à environ 1,5 milliard selon des périmètres plus larges. Surtout, Symbiotic a introduit une logique de curateurs, des gérants qui composent et surveillent les coffres, un modèle dont nous avons montré les limites dans notre autopsie des créances douteuses portées par les curateurs DeFi. Déplacer le restaking vers un cadre curatoriel ne supprime pas le risque, il le déguise en gestion d’actifs.

Karak, le troisième larron, reste plus discret encore. Le fait marquant n’est pas qu’un protocole gagne contre un autre, c’est que l’ensemble du secteur n’attire plus de capitaux nets : il se contente de se les repasser. Un jeu à somme nulle habillé en croissance.

Babylon, le contre-exemple bitcoin

Faut-il en conclure que le restaking est mort ? Ce serait aller trop vite. Le contre-exemple s’appelle Babylon, et il ne vit pas sur Ethereum mais sur Bitcoin. Babylon permet à des détenteurs de BTC de verrouiller leurs coins via les scripts de timelock natifs de Bitcoin, sans wrapping ni pont, pour sécuriser des chaînes en preuve d’enjeu qui y souscrivent.

Son tableau de bord, qui évolue lentement, affiche de longue date de l’ordre de plusieurs milliards de dollars de BTC verrouillés (babylonlabs.io), ce qui en fait le plus grand système de staking bitcoin par les montants. La demande y est plus stable, tout simplement parce qu’un détenteur de BTC a peu d’options natives de rendement : le restaking bitcoin comble un vrai manque, là où le restaking ETH ajoutait un étage à un immeuble déjà bien pourvu en rendement.

Le bémol est le même partout : BABY, le jeton de Babylon, reste plus de 90% sous son record, et l’écart entre une capitalisation de quelques dizaines de millions et des milliards de TVL reste béant. Le restaking bitcoin montre que l’idée n’est pas morte; il montre aussi que, jeton en main, la capture de valeur reste introuvable.

Le jeton, bêta de l’ETH plutôt que créance sur un business

C’est le noeud du problème pour l’investisseur : ces jetons ne sont pas des créances sur un business, ce sont des bêtas de l’ETH avec des étapes en plus. EIGEN reste à environ 96% sous son sommet, ETHFI à plus de 93%, malgré une adoption record du staking et de ses infrastructures. Si les jetons ne captent pas les flux de trésorerie, c’est d’abord parce qu’il y a peu de flux à capter.

JetonPrix et capitalisationRecul depuis l’ATHCe que le marché price vraiment
EIGEN (EigenLayer)0,208 $ / 0,178 EUR, ~183 M$-96%bêta ETH plus une option sur EigenCloud
ETHFI (ether.fi)0,586 $ / 0,50 EUR, ~566 M$-93%de plus en plus la néobanque, pas le restaking
BABY (Babylon)quelques dizaines de M$plus de 90%restaking bitcoin, écart valo/TVL béant
Symbioticpas de jeton publics.o.capte des flux sans valeur cotée à capter

Acheter EIGEN dans ce rebond, c’est acheter de l’exposition à l’ETH par un chemin détourné, avec un risque de dilution en prime; c’est un pari sur le prix, pas sur une part de marché de la sécurité louée. Le parallèle avec le récit de l’ether lui-même est instructif : nous avons décortiqué ailleurs comment le storytelling de l’ultrasound money a survécu à ses propres chiffres, et le restaking rejoue la même pièce à l’étage au-dessus, une histoire de rendement qui tient surtout tant que le sous-jacent monte.

Le sol se dérobe d’ailleurs sous les récompenses de base. Une proposition de recherche défendue notamment par un membre de l’Ethereum Foundation suggère de réduire puis d’éteindre les récompenses de staking au-delà d’un certain seuil d’ETH verrouillé, un débat que CoinDesk relie directement à la scission du weETH; Silagadze compte parmi ses détracteurs, y voyant un risque de centralisation. Quand la source même du rendement de base est discutée, l’étage restaking devient encore plus fragile.

Vitalik Buterin avait prévenu dès 2023, dans « Don’t overload Ethereum’s consensus » : « Any expansion of the ‘duties’ of Ethereum’s consensus increases the costs, complexities and risks of running a validator. » (vitalik.eth.limo). Le marché a testé la thèse grandeur nature; il en revient.

ether.fi se rêve en banque : le pivot qui dit tout

Que fait alors ether.fi de son temps et de son capital ? Il se rêve en banque. Dans sa dernière vague de produits, détaillée par The Block, le protocole a ajouté des actions et des métaux tokenisés via xStocks, des prêts sur portefeuille adossés à Aave autour de 4%, une trentaine de rails fiat, un cashback de 3% aux paliers supérieurs et des rachats programmés d’ETHFI. Il revendique environ 500.000 utilisateurs et près de 150.000 cartes actives.

L’ambition est explicite. « Our goal is to replace the traditional bank for most users and give them tools and benefits that were previously available only to institutions and high-net-worth individuals », déclare Mike Silagadze. La marque qui a incarné le restaking gagne désormais sa vie en vendant de la banque, du crédit et des paiements. C’est peut-être le verdict le plus éloquent de tous : le pionnier ne parie plus sur la sécurité louée, il parie sur le compte courant.

Le marché, lui, valorise ETHFI pour ce virage plus que pour le restaking; le jeton tient nettement mieux que celui de son ancien partenaire EigenLayer, précisément parce que son histoire a changé de sujet. Quand un jeton se porte mieux à mesure que son protocole s’éloigne du restaking, la conclusion s’impose d’elle-même.

Le risque n’a pas disparu avec la mode

Que le capital parte ne signifie pas que le risque parte avec lui; il laisse même des enseignements. Le plus cher a été livré en avril 2026 : des attaquants ont émis frauduleusement 116.500 rsETH depuis un pont de Kelp, environ 292 millions de dollars, avant de les déposer comme collatéral sur Aave et d’y creuser près de 196 millions de dollars de créances douteuses, comme l’a raconté CoinDesk. La remise en état a été bouclée vers juin 2026, mais la leçon reste : un LRT accepté en collatéral sans que le risque de son pont soit correctement tarifé transmet le danger à tout l’édifice DeFi.

Ce n’est pas un cas isolé de mauvaise chance, c’est la conséquence logique de la réhypothécation : empiler un jeton liquide sur un dépôt restaké sur une sécurité louée, c’est empiler des risques corrélés. Le slashing en cascade, redouté sur le papier, a une cousine bien réelle, la contagion par le collatéral. Quand la mode retombe, ces risques restent inscrits dans le code et dans les paramètres de marché, prêts à ressortir à la prochaine tension de liquidité.

AMF, MiCA et la zone grise du restaking

Sur le plan réglementaire, le restaking occupe une zone grise que la fin du régime transitoire français a rendue plus visible. Depuis le 1er juillet 2026, la période transitoire pour les prestataires de services sur actifs numériques s’est achevée, et seuls les acteurs agréés CASP au titre de MiCA peuvent servir le public français; l’AMF a de nouveau averti les particuliers à cette échéance.

La ligne de partage est la suivante. Un service de restaking packagé et custodial, où un intermédiaire détient les actifs et distribue le rendement, tombe très probablement sous le régime CASP : agrément, obligations d’information, responsabilité. À l’inverse, l’interaction directe avec un protocole décentralisé, sans intermédiaire, ressemble à de la DeFi et reste largement hors du champ de MiCA : pas de test d’adéquation, pas de fonds de garantie, pas de recours devant l’AMF en cas de perte.

Les LRT brouillent justement cette frontière : un jeton de restaking liquide, émis et commercialisé par une entité centralisée qui en assure la garde, ressemble davantage à un produit qu’à un protocole. Quant aux dérivés adossés à ces jetons (perpétuels, futures), ils relèvent de MiFID II et non de MiCA. Pour l’investisseur français, la conséquence pratique est simple : selon la porte d’entrée choisie, le filet de sécurité juridique existe ou n’existe pas.

Ce qu’il faut surveiller maintenant

Que surveiller pour savoir si la reprise devient réelle plutôt qu’optique ? D’abord les flux nets en ETH, et non en dollars : tant que le capital restaké baisse en ETH, la hausse de la TVL en dollars n’est qu’un effet de change interne. Ensuite, la demande solvable : un ou plusieurs AVS qui paieraient des frais significatifs, en cash et non en jetons, changeraient la donne.

Il faudra aussi guetter trois bascules concrètes. Le rachat prévu par l’ELIP-012 deviendra intéressant le jour où les revenus du cloud d’EigenLayer dépasseront le bruit de fond. Symbiotic, s’il lançait enfin un jeton, dirait si les capitaux qui s’y réfugient comptent y rester. Et l’intégration d’Aave V4 avec Babylon, qui doit faire du BTC natif un collatéral, reste en testnet : son passage en production ouvrirait une vraie demande côté bitcoin.

Enfin, il faudra lire ether.fi pour ce qu’il devient, une néobanque, et juger ses métriques d’utilisateurs et de crédit plutôt que sa TVL de staking. D’ici là, la règle de prudence est limpide : tant qu’aucun indicateur de demande ne se retourne en termes d’ETH, mieux vaut traiter chaque bougie verte comme du bêta d’ether, pas comme un retour du restaking.

Foire aux questions

Le restaking est-il mort en 2026 ?

Non, mais il a changé de nature. La spéculation sur les jetons et la course aux points sont retombées, et ether.fi, le plus gros émetteur de LRT, a retiré le restaking de son produit phare weETH. L’idée survit surtout côté bitcoin avec Babylon et dans des niches, mais comme moteur de rendement de masse sur Ethereum, sa phase d’euphorie est terminée.

Pourquoi la TVL du restaking remonte-t-elle si la demande baisse ?

Parce que la TVL est libellée en dollars mais adossée à de l’ETH. Quand le prix de l’ETH monte de plusieurs dizaines de pourcents, la valeur en dollars d’un même stock d’ETH restaké augmente d’autant, sans le moindre dépôt nouveau. Les indicateurs d’usage, comme les adresses actives, racontent l’histoire inverse.

Quelle est la différence entre weETH et weETHs chez ether.fi ?

Depuis août 2026, le weETH est redevenu un simple liquid staking token, sans restaking. Le restaking a été isolé dans un jeton distinct et optionnel, le weETHs, bâti sur Symbiotic. Le premier vise un risque plus faible, le second un rendement et un risque plus élevés; le choix est désormais explicite pour l’utilisateur.

Le restaking est-il réglementé en France par l’AMF ?

Cela dépend du format. Un service custodial de restaking, avec un intermédiaire qui détient les fonds, relève probablement du régime CASP de MiCA, supervisé via l’AMF, depuis la fin du régime transitoire le 1er juillet 2026. L’interaction directe avec un protocole décentralisé reste largement hors du champ de MiCA, donc sans le même filet de protection.

Faut-il acheter EIGEN pour parier sur le restaking ?

C’est surtout un pari sur le prix de l’ETH. EIGEN se comporte comme un bêta de l’ether, avec un risque de dilution lié aux déblocages et des revenus de protocole encore faibles. Tant que la demande solvable des AVS ne se matérialise pas, le jeton capture mal la valeur du secteur qu’il représente.

Par Yuki Tanaka, journaliste DeFi chez HOGE Wire.

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