Restaking : 5 millions d’ETH, le record que personne ne loue
EigenLayer vient de franchir les 5 millions d'ETH restakés, un record d'offre. Mais la demande, elle, a déserté : voici pourquoi ce chiffre en dit plus long qu'il n'y paraît.
Le 3 septembre 2026, EigenLayer a franchi un seuil que ses fondateurs attendaient depuis longtemps : plus de 5 millions d’ETH déposés dans son protocole de restaking, ETH natif et jetons de staking liquide confondus, comme l’a rapporté Bitcoinist. À près de 2 470 dollars l’ETH, soit environ 2 129 euros selon CoinGecko, cette masse représente, selon la façon de compter, entre cinq et treize milliards de dollars de garantie mobilisable. Il y a dix-huit mois, un tel chiffre aurait déclenché une vague d’euphorie et une pluie de fils de discussion triomphants.
En septembre 2026, il ne provoque presque rien. La raison tient en une phrase : ce record mesure une offre, pas une demande. Cinq millions d’ETH prêts à louer leur sécurité, oui ; mais à qui, et contre quel loyer ? C’est précisément la question que le secteur préfère éviter, au moment même où l’acteur qui a incarné le restaking, ether.fi, vient de le débrancher de son produit phare.
Cet article n’est pas un énième mode d’emploi du restaking. C’est une analyse de l’écart, devenu béant, entre ce que le restaking peut sécuriser et ce que quiconque paie réellement pour être sécurisé. Un record d’offre qui tombe pile au moment où le premier client s’en va, ce n’est pas un détail de marché : c’est le diagnostic.
5 millions d’ETH restakés : un record qui mérite une lecture attentive
Le chiffre est spectaculaire, et pourtant l’article qui l’annonce prend soin de tempérer l’enthousiasme. Bitcoinist le formule sans détour : le total additionne de l’ETH natif et des jetons de staking liquide, si bien qu’il « doit être lu avec précaution ». Restaker de l’ETH natif n’est pas la même chose que restaker un jeton de staking liquide, qui porte ses propres risques ; empiler les deux dans un seul indicateur de « dépôts » gonfle le résultat sans dire grand-chose de sa qualité.
Surtout, la publication rappelle une évidence trop souvent oubliée en 2024 : « les dépôts seuls ne racontent pas toute l’histoire ». EigenLayer a aussi besoin d’Actively Validated Services, ces AVS qui créent une demande réelle pour la sécurité restakée. Et la conclusion, presque en creux, sonne comme un avertissement : si les dépôts croissent plus vite que les services utiles, « le marché pourrait commencer à se demander si le rendement est durable ». Les indicateurs internes pointent 18 réseaux de sécurité actifs, un chiffre honorable mais très en deçà des centaines d’AVS promises à l’origine.
Autrement dit, le record des 5 millions d’ETH est un record de capacité, pas d’activité. Il dit combien de gardiens sont disponibles, pas combien de portes ils surveillent réellement.
Le restaking en une phrase : reprêter la sécurité d’Ethereum
Pour comprendre l’écart, il faut poser les briques. Le staking classique consiste à immobiliser 32 ETH pour faire tourner un validateur qui sécurise Ethereum, en échange d’un rendement de base d’environ 2,7 pour cent par an. Le restaking, concept popularisé par EigenLayer, propose de reprêter ce même ETH déjà mis en jeu (ou un jeton de staking liquide qui le représente) pour sécuriser, en plus d’Ethereum, des services tiers : oracles, ponts inter-chaînes, couches de disponibilité des données, séquenceurs de rollups, coprocesseurs. En échange, le déposant vise un rendement supplémentaire ; en contrepartie, il accepte de nouvelles conditions de slashing, donc un risque de perte accru.
La promesse est séduisante : mutualiser la sécurité économique d’Ethereum au lieu de forcer chaque nouveau service à réunir sa propre armée de validateurs et son propre jeton. Un AVS loue de la sécurité déjà constituée, comme on loue de la puissance de calcul dans le cloud plutôt que d’acheter ses serveurs.
Dès 2023, Vitalik Buterin avait pourtant tiré la sonnette d’alarme dans son billet Don’t overload Ethereum’s consensus : « toute extension des devoirs du consensus d’Ethereum en augmente les coûts, la complexité et les risques ». Reprêter la sécurité, c’est aussi importer de nouveaux points de rupture. Où va, concrètement, tout cet ETH mis en jeu ? De plus en plus dans des mains institutionnelles et des trésoreries d’entreprise, un basculement que nous avons documenté du côté des baleines d’Ethereum et de leurs stratégies de staking.
Offre contre demande : l’agence de sécurité qui a perdu ses clients
Voici l’image la plus juste de la situation en 2026. Imaginez une agence de sécurité qui a recruté des gardiens pour l’équivalent de plusieurs milliards de dollars. Sur le papier, c’est la plus grande force privée de la ville. Mais son carnet de commandes est vide : les commerces qu’elle protégeait ont résilié, et les nouveaux clients se comptent sur les doigts d’une main. La masse salariale existe ; le chiffre d’affaires, non.
C’est exactement ce que raconte le record des 5 millions d’ETH. L’offre de sécurité restakée n’a jamais été aussi abondante, mais la demande solvable, celle d’AVS qui paient des frais réels et récurrents, reste anémique. Le premier AVS lancé sur EigenLayer, EigenDA, appartient à EigenLayer lui-même ; les rares autres cités en exemple (Lagrange, Omni Network) sont réels mais génèrent des flux de frais modestes. Une agence dont le principal client est sa propre filiale n’a pas encore prouvé qu’un marché existe.
Un ordre de grandeur aide à saisir le déséquilibre. À supposer qu’un AVS accepte de payer, pour sa sécurité, l’équivalent de ce que verse Ethereum à ses validateurs, soit un rendement de l’ordre de 2 à 4 pour cent par an, il faudrait des centaines de services facturés à plein régime pour rémunérer 5 millions d’ETH de garantie. On en compte 18, dont plusieurs internes ou subventionnés. Le secteur a construit une autoroute à seize voies pour une circulation de chemin vicinal.
Cette asymétrie n’est pas anecdotique : elle détermine si le rendement du restaking est un vrai loyer ou une subvention déguisée. La distinction entre revenu réel et distribution financée par l’émission de jetons est la même qui sépare, ailleurs dans la DeFi, les protocoles qui vivent de leurs frais de ceux qui vivent de leurs promesses ; nous l’avons disséquée à propos du rendement réel d’Hyperliquid à l’épreuve du cycle.
Le piège des chiffres : 5 millions d’ETH ne font pas 5 milliards de dollars
Le chiffre lui-même est un champ de mines. Multipliez 5 millions d’ETH par le cours du jour (environ 2 470 dollars) et vous obtenez à peu près 12,3 milliards de dollars, soit près de 10,6 milliards d’euros. Or les agrégateurs qui suivent la valeur nette réellement verrouillée donnent des chiffres bien plus bas : selon The Defiant, EigenCloud pèse environ 5,10 milliards de dollars, loin du pic de 22,06 milliards atteint le 14 août 2025.
Comment un même protocole peut-il valoir 5 milliards ou 13 milliards selon la source ? Parce que chaque tracker compte autre chose : dépôts bruts contre valeur nette, comptabilisation ou non des doubles emplois entre jeton de staking liquide et restaking, valorisation au cours du jour d’un ETH qui a fortement rebondi cet été. Cette dernière nuance est décisive. Une bonne partie de la « hausse » de la TVL en dollars n’est que l’effet mécanique de la remontée du cours de l’ETH, pas un afflux net de capitaux. Mesurée en ETH, la garantie stagne ; mesurée en dollars, elle repeint les graphiques en vert.
Le jeton EIGEN illustre le même mirage. À environ 0,21 dollar (0,19 euro) le 11 septembre, il gagnait près de 7 pour cent sur la journée selon CoinGecko, mais reste 96 pour cent sous son sommet de décembre 2024. Le rebond intraday est du bêta de marché, une corrélation à l’ETH, pas un signal de demande pour du restaking. Le premier réflexe d’un lecteur averti devrait être de demander : ce chiffre est-il libellé en ETH ou en dollars, et brut ou net ?
La demande en berne : adresses actives et AVS qui ne paient pas
Si la TVL est un mauvais thermomètre, l’activité on-chain en est un meilleur. Et là, le diagnostic est sans appel. D’après les données de DefiLlama, le nombre d’adresses actives quotidiennes sur EigenLayer est passé d’un pic d’environ 33 000 à la mi-mai 2026 à quelques dizaines, parfois quelques centaines, par jour au mois d’août. Un protocole censé devenir l’infrastructure de sécurité de toute une génération de services tourne, en pratique, avec le trafic d’une application confidentielle.
Côté recettes, le tableau est cohérent avec ce désert. Les revenus de protocole reversés par les AVS se comptent en quelques millions de dollars par mois, un ordre de grandeur dérisoire face à une capitalisation de jeton de près de 198 millions de dollars et face aux milliards de garantie affichés. Dix-huit AVS actifs, oui, mais combien signent des chèques significatifs et récurrents ? Très peu. La sécurité partagée est un produit, et un produit ne vaut que ce que ses clients acceptent de payer.
Le terme d’origine, sécurité louée (rented security), disait bien la nature de l’échange : un AVS ne possède pas sa sécurité, il la loue à des restakers qui peuvent la retirer. Le modèle ne tient que si le locataire verse un loyer supérieur au risque supporté par le bailleur. En 2026, la plupart des AVS ne facturent presque rien, financent leurs récompenses en jetons maison, ou ne sont pas encore en production. Le loyer réel, celui qui arrive en stablecoins ou en ETH sur le compte d’un restaker, reste marginal.
C’est ici que se joue la crédibilité du modèle. Tant que le rendement provient davantage de l’émission de jetons et de programmes d’incitation que de frais payés par de vrais utilisateurs, le restaking reste un rendement subventionné. La question « d’où vient vraiment le rendement » n’est pas propre au restaking ; c’est celle que nous avons posée aux stablecoins à propos de Sky et Ethena, et la réponse y départage tout aussi nettement le revenu réel de la subvention.
ether.fi débranche le restaking : le divorce weETH / weETHs
Le signal le plus fort n’est pas venu d’un critique, mais du champion du secteur. ether.fi, plus gros émetteur de jetons de restaking liquide, a retiré le restaking de son produit phare, weETH, qui redevient un simple jeton de staking liquide adossé à Ethereum. Le restaking est désormais isolé dans un jeton distinct et optionnel, weETHs, construit non pas sur EigenLayer mais sur Symbiotic. À sa mise en place, weETHs pesait environ 9 136 jetons, soit près de 18 millions de dollars, à peine 0,5 pour cent de la base de staking du protocole.
Les chiffres de sortie sont éloquents : moins de 1 pour cent des actifs d’ether.fi restaient restakés à l’été 2026, contre environ la moitié début 2026, avec une cible à zéro dès le troisième trimestre et le retrait des identifiants de retrait EigenPod prévu au quatrième. Son fondateur, Mike Silagadze, a résumé le tournant dans The Defiant : « La fin d’une époque. Triste. Je pense toujours que le restaking reviendra sous une forme ou une autre, je crois simplement que c’était un peu trop tôt. »
Paradoxe apparent : le jeton ETHFI se porte plutôt bien, autour de 0,66 dollar (0,57 euro), en hausse d’environ 16 pour cent sur la semaine selon CoinGecko, pour une TVL de protocole d’environ 4,55 milliards de dollars. Mais cette tenue ne doit rien au restaking : elle tient au virage néobanque d’ether.fi (cartes, prêts adossés au portefeuille, actions tokenisées) et à un programme de rachat de jetons. La marque qui a incarné le restaking gagne désormais sa vie en vendant de la banque. Ce basculement d’un jeton de staking liquide vers un rôle de collatéral et de gouvernance, nous l’avons analysé en détail à propos de la gouvernance duale de Lido et du contrôle du stETH.
Le paysage du restaking en 2026
Le retrait d’ether.fi n’a pas fait disparaître les capitaux ; il les a redistribués. Une partie atterrit précisément chez Symbiotic, le concurrent sans jeton qui accepte n’importe quel collatéral ERC-20 et pousse un modèle de marchés de collatéral modulaire. Karak reste un troisième acteur discret, tandis que Babylon occupe un terrain à part, celui du Bitcoin. Le tableau ci-dessous résume les ordres de grandeur, en gardant à l’esprit que les TVL du secteur sont notoirement contestées d’un tracker à l’autre.
| Protocole | Modèle de sécurité | Jeton | Ordre de grandeur de la TVL | Particularité 2026 |
|---|---|---|---|---|
| EigenLayer / EigenCloud | Restaking d’ETH plus cloud vérifiable | EIGEN | ~5 à 13 mrd $ selon la méthode | Pionnier, 18 AVS, pivot vers l’IA vérifiable |
| Symbiotic | Sécurité partagée modulaire, tout collatéral ERC-20 | Aucun jeton public (points) | ~0,3 à 1,6 mrd $ (contesté) | Récupère les flux d’ether.fi via weETHs |
| Karak | Restaking multi-actifs | Pas de jeton public clair | Faible | Andalusia Labs, ancré à Abu Dhabi |
| Babylon | Restaking de Bitcoin natif (timelock, sans wrapping) | BABY | ~3 mrd $ | Sécurise des chaînes PoS avec du BTC |
Un fait saute aux yeux : les deux protocoles qui captent le mieux les flux en 2026, Symbiotic et Karak, n’ont pas de jeton public liquide. Symbiotic a bouclé une série A de 29 millions de dollars menée par Pantera au printemps 2025, puis lancé une version Core V2 orientée marchés de collatéral, détaillée par The Block, avec des curateurs comme Fasanara Capital. Autrement dit, on peut faire tourner l’infrastructure sans l’enveloppe spéculative qui a fait couler les jetons de restaking.
LRT et réhypothécation : quand le risque voyage (Kelp et Aave, avril 2026)
Le restaking n’aurait été qu’une expérience de niche sans les jetons de restaking liquide (LRT), qui émettent un jeton négociable contre le dépôt restaké et le réinjectent dans la DeFi comme collatéral. Cette réhypothécation multiplie les usages du même ETH, mais elle empile aussi les risques : le jeton peut se dé-corréler de sa valeur sous-jacente, servir de garantie à un emprunt, être liquidé en cascade. Le rendement supplémentaire a toujours eu une contrepartie, souvent invisible jusqu’au jour où elle se matérialise.
Ce jour a eu lieu en avril 2026. Un attaquant a exploité le pont inter-chaînes de Kelp DAO pour émettre 116 500 rsETH, soit environ 292 millions de dollars, puis les a déposés comme collatéral sur Aave pour emprunter de l’ether, laissant près de 196 millions de dollars de créances douteuses derrière lui. La TVL d’Aave a plongé en un week-end, comme l’a raconté CoinDesk. La faille n’était pas dans le code d’Aave : elle venait d’un jeton de restaking accepté comme garantie sans que le risque de son pont soit correctement valorisé.
Le détail technique compte : l’attaquant n’a pas vidé des dépôts existants, il a fabriqué 116 500 rsETH à partir d’une faille du pont, gonflant artificiellement l’offre du jeton avant de la faire valoir comme collatéral. C’est pourquoi les dépôts réels de Kelp sont restés à peu près intacts, tandis que la dette, elle, s’est logée chez Aave. LayerZero, dont la technologie était impliquée, a publiquement contesté toute responsabilité, renvoyant la faute à un choix de configuration du pont de Kelp. Débat d’ingénieurs, conséquence bien réelle pour les prêteurs.
Le sauvetage, mené par une coalition d’acteurs (Lido, ether.fi, Aave, dont le fondateur Stani Kulechov a personnellement engagé 5 000 ETH), a fini par restaurer la couverture au cours de l’été. Mais la leçon demeure : le risque du restaking ne reste pas sagement dans le protocole d’origine, il voyage vers les marchés de prêt qui acceptent le LRT. Et quand la demande d’AVS s’effondre, ce risque de réhypothécation, lui, ne s’en va pas avec elle.
L’ère des points : un rendement gagé sur l’avenir d’un jeton
Comment 5 millions d’ETH ont-ils pu s’accumuler sans demande solvable en face ? Grâce aux points. Pendant deux ans, les déposants n’ont pas couru après des frais d’AVS, quasi inexistants, mais après des « points » convertibles en futurs largages de jetons. Les LRT farmaient les points d’EigenLayer, puis empilaient leurs propres points par-dessus, dans une boucle réflexive où la promesse de valeur future justifiait le dépôt présent.
Un point, économiquement, est un emprunt gagé sur l’avenir d’un jeton pas encore coté. Tant que le prix anticipé monte, la boucle s’auto-entretient. Quand il retombe, elle se dévide à l’envers : moins de points valorisés, moins de dépôts, moins de raisons de rester. Le résultat se lit dans les cotations. EIGEN a perdu 96 pour cent depuis son sommet ; BABY, le jeton de Babylon, environ 94 pour cent. Le rendement promis n’était pas un loyer versé par des clients, mais une avance sur la spéculation de demain.
La distinction est cruciale pour un investisseur : un rendement financé par des frais réels survit à un marché baissier, un rendement financé par l’émission de jetons s’évapore avec l’appétit spéculatif. Le restaking de 2024 relevait très largement de la seconde catégorie, et 2026 en présente la facture.
EIGEN face à la valeur : rachats contre déblocages mensuels
EigenLayer a bien tenté d’aligner le jeton sur l’activité réelle. Le dispositif ELIP-012, décrit dans le dépôt de gouvernance sur GitHub, dirige 20 pour cent des frais versés par les AVS et 100 pour cent des frais du cloud (après coûts des opérateurs) vers un mécanisme de rachat destiné à réduire l’offre d’EIGEN. Sur le principe, c’est vertueux : faire remonter les revenus vers le jeton. En pratique, le problème est arithmétique. Avec des revenus de protocole de l’ordre de quelques millions de dollars par mois, le rachat est trop faible pour peser.
Face à ce filet de recettes, l’offre, elle, augmente à échéance fixe. Le 1er septembre 2026, une tranche de 39 488 745 EIGEN a été débloquée, soit 4,49 pour cent de l’offre en circulation, environ 7,66 millions de dollars, entièrement destinée aux investisseurs et aux premiers contributeurs, selon CryptoTicker et DefiLlama. Ces déblocages se succèdent chaque mois d’octobre 2025 à octobre 2027. Un rachat de quelques centaines de milliers de dollars ne fait pas le poids face à un déblocage mensuel de plusieurs millions : la balance offre-demande du jeton reste structurellement défavorable.
| Jeton | Prix (11 sept. 2026) | Cap. de marché | Depuis le sommet | Ce que le jeton capte |
|---|---|---|---|---|
| EIGEN | ~0,21 $ (0,19 €) | ~198 M$ (171 M€) | 96 % sous le sommet (déc. 2024) | Peu : revenus de protocole faibles |
| ETHFI (ether.fi) | ~0,66 $ (0,57 €) | ~639 M$ (551 M€) | 92 % sous le sommet (mars 2024) | Tient grâce au virage néobanque, pas au restaking |
| BABY (Babylon) | ~0,0106 $ (0,009 €) | ~49 M$ (42 M€) | 94 % sous le sommet (avr. 2025) | TVL élevée, valorisation déconnectée |
| Symbiotic | Pas de jeton public | n/a | n/a | Le produit sans l’enveloppe spéculative |
Babylon et le Bitcoin : le contre-exemple qui complique le récit
Il serait trop simple de conclure que le restaking est mort. Babylon montre qu’un pan du concept avance encore, en changeant d’actif. Plutôt que de l’ETH, Babylon mobilise du Bitcoin : les détenteurs verrouillent leurs BTC via les scripts de timelock natifs de Bitcoin, sans wrapping ni pont, et cette garantie sert à sécuriser des chaînes en preuve d’enjeu qui choisissent d’y adosser leur sécurité.
La traction est réelle : le tableau de bord de Babylon affiche autour de 56 850 BTC verrouillés, et sa TVL avoisine 3 milliards de dollars selon DefiLlama, ce qui en fait le plus grand système de staking de Bitcoin par cette mesure. Et pourtant, le jeton BABY se traite autour de 0,0106 dollar, à environ 94 pour cent sous son sommet d’avril 2025, pour une capitalisation d’à peine 49 millions de dollars, d’après CoinGecko. Le même divorce qu’ailleurs : la garantie afflue, la valorisation du jeton se déconnecte.
Babylon est donc à la fois la preuve que l’idée n’est pas enterrée et une illustration supplémentaire de la thèse : accumuler de l’offre de sécurité est une chose, la monétiser en est une autre. L’intégration attendue avec Aave V4, qui laisserait du BTC natif servir de collatéral de prêt, reste au stade de testnet, faute d’avoir bouclé son modèle de risque.
EigenCloud : le fournisseur devenu son propre client
Face à une demande d’AVS qui ne décolle pas, EigenLayer a fait un choix révélateur : fabriquer sa propre demande. Le protocole s’est rebaptisé EigenCloud et s’est réorienté vers le calcul vérifiable et l’IA, avec trois briques (EigenDA pour la disponibilité des données, EigenVerify, EigenCompute), soutenues par un investissement de 70 millions de dollars d’a16z en 2025. La vision, portée par le cofondateur Sreeram Kannan, est celle d’un « cloud vérifiable » où l’exécution est ancrée on-chain et garantie par la sécurité économique du restaking.
Le pari n’est pas absurde sur le fond. Ancrer l’exécution d’un modèle d’IA ou d’un agent autonome dans une garantie économique vérifiable répond à un vrai besoin, à l’heure où des agents logiciels commencent à manier des fonds sans supervision humaine directe. Mais un pari technologique de long terme ne remplace pas un marché de clients payants à court terme, et les revenus du cloud restent, pour l’instant, trop faibles pour alimenter significativement le rachat d’EIGEN.
Stratégiquement, la lecture est limpide : si les clients externes ne viennent pas louer la sécurité, le fournisseur devient son propre client en construisant des services au-dessus de sa propre garantie. C’est une couverture élégante, mais elle confirme le diagnostic de départ. On ne manufacture pas une demande qui existerait spontanément ; on comble un vide. Et vendre de la confiance vérifiable suppose un marché où le label de sécurité veut encore dire quelque chose, dans un secteur qui a précisément appris à se méfier des badges de conformité, comme le montre notre enquête sur l’arnaque des faux audits.
Vitalik et Kannan avaient prévenu
Le plus frappant, en relisant les archives, est que les avertissements les plus lucides sont venus de l’intérieur. Vitalik Buterin, dès mai 2023, mettait en garde contre la surcharge du consensus d’Ethereum et la tentation du « too big to fail » : à mesure qu’un protocole devient systémique, la communauté serait tentée de le renflouer plutôt que de le laisser tomber, au prix de la neutralité de la couche de base.
Sreeram Kannan lui-même, l’homme qui a inventé le restaking, tenait des propos étonnamment prudents. Interrogé par CoinDesk en septembre 2023, il déclarait : « Tout ce que le restaking peut faire, le staking liquide peut déjà le faire, donc je considère le restaking comme un risque moindre que le staking liquide. » Une manière de dire que le restaking n’était pas une révolution magique, mais un cas d’usage parmi d’autres, à ne pas survaloriser.
Trois ans plus tard, le marché leur donne raison de la façon la plus brutale : par les prix, par la fuite d’ether.fi, par le silence des AVS. Le restaking n’a pas explosé en vol ; il s’est simplement dégonflé jusqu’à sa taille réelle, celle d’une infrastructure utile à une poignée de services, pas d’un supercycle.
Restaking, AMF et MiCA : garde sous licence ou code décentralisé ?
Pour un lecteur français, la question pratique est simple : que se passe-t-il si l’on restake, et qui protège l’épargnant ? La réponse dépend de la forme du service. Un restaking custodial, proposé par une plateforme qui détient vos clés et gère l’opération pour vous, relève très probablement du statut de prestataire de services sur crypto-actifs (CASP) sous MiCA, supervisé en France par l’AMF. À l’inverse, interagir en direct avec un protocole décentralisé, sans intermédiaire, reste largement hors du champ de MiCA : pas de test d’adéquation, pas de fonds d’indemnisation, aucun recours auprès de l’AMF si le protocole est exploité ou si le jeton s’effondre.
Le calendrier ajoute une contrainte. La période transitoire des PSAN issue de la loi PACTE s’est achevée le 1er juillet 2026 : seules les entités agréées CASP peuvent désormais démarcher les résidents français, et l’AMF a renouvelé le 5 février 2026 son avertissement demandant aux acteurs non conformes une liquidation ordonnée, comme le rappelle sa communication officielle. Enfin, un rappel utile : les produits dérivés crypto (futures, perpétuels) relèvent de MiFID II, pas de MiCA. Le restaking, lui, n’a pas de case dédiée ; il tombe dans les interstices, ce qui laisse l’essentiel du risque sur les épaules du déposant.
En somme, le record des 5 millions d’ETH est un excellent titre et un mauvais indicateur. Il mesure la taille d’une offre de sécurité, au moment précis où la demande, le jeton et l’acteur emblématique du secteur pointent tous dans la direction opposée. Un carnet de gardiens bien rempli ne fait pas une agence prospère si personne ne signe de contrat.
Foire aux questions
Qu’est-ce que le restaking, expliqué simplement ?
Le restaking consiste à réutiliser de l’ETH déjà mis en staking (ou un jeton de staking liquide qui le représente) pour sécuriser, en plus d’Ethereum, des services tiers appelés AVS : oracles, ponts, couches de disponibilité des données. En échange, le déposant vise un rendement supplémentaire, mais il accepte aussi de nouvelles conditions de slashing, donc un risque de perte accru. Le concept a été popularisé par EigenLayer.
Que signifie le cap des 5 millions d’ETH pour EigenLayer ?
C’est un record d’offre : environ 5 millions d’ETH sont désormais disponibles pour louer leur sécurité. Mais ce chiffre ne dit rien de la demande. Le nombre de services qui paient réellement pour cette sécurité reste faible, et un acteur majeur, ether.fi, se retire du restaking. Un record de dépôts n’est donc pas un record d’usage, et les dépôts seuls, comme le rappelle Bitcoinist, ne racontent pas toute l’histoire.
Pourquoi ether.fi a-t-il retiré le restaking de weETH ?
ether.fi a ramené weETH à un simple jeton de staking liquide et isolé le restaking dans un jeton distinct et optionnel, weETHs, construit sur Symbiotic. Moins de 1 pour cent des actifs du protocole restaient restakés à l’été 2026, contre environ la moitié début 2026. Son fondateur, Mike Silagadze, a parlé de la fin d’une époque, jugeant que le restaking était sans doute arrivé trop tôt.
Le restaking est-il risqué ?
Oui. Au risque de slashing d’Ethereum s’ajoutent les conditions de slashing de chaque AVS, la réhypothécation des jetons de restaking liquide utilisés comme collatéral dans la DeFi, et un risque de contagion. L’attaque de Kelp DAO en avril 2026, qui a laissé environ 292 millions de dollars de créances douteuses sur Aave, en a donné un exemple concret. Le rendement supplémentaire a toujours une contrepartie.
Le restaking est-il encadré par l’AMF en France ?
Cela dépend de la forme. Un service de restaking custodial proposé par une entreprise relève probablement du statut CASP sous MiCA, supervisé par l’AMF. L’interaction directe avec un protocole décentralisé reste largement hors du champ de MiCA : pas de test d’adéquation, pas de fonds d’indemnisation, pas de recours auprès de l’AMF. La période transitoire des PSAN s’est achevée le 1er juillet 2026.
Par Yuki Tanaka, journaliste DeFi et on-chain pour HOGE Wire.