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● Markets

Ethena : le funding des perpétuels, du Bitcoin aux actions

Ethena a fait du funding des perpétuels un produit. En septembre 2026, elle pointe cette machine vers les actions, où le taux paie six à huit fois plus qu'en crypto.

Le 4 septembre 2026, le Bitcoin repart à la hausse, autour de 69 556 euros après un gain de près de 4% en vingt-quatre heures d’après CoinGecko. Un jeton beaucoup plus discret grimpe pourtant deux fois plus vite ce jour-là : ENA, le jeton de gouvernance d’Ethena, prend près de 10%. Ce mouvement n’a rien d’anecdotique. En une semaine, Ethena a livré deux annonces qui redéfinissent ce que le mot « funding » signifie pour un investisseur, et qui replacent son dollar synthétique USDe au centre des conversations de marché.

Le funding, ou taux de financement, est ce paiement périodique que s’échangent positions longues et positions courtes sur un contrat perpétuel pour coller son prix au comptant. La plupart des traders le subissent comme un coût ou le lisent comme un signal. Ethena, elle, en a fait un produit. USDe n’est pas adossé à des dollars dormant sur un compte bancaire, comme l’USDC ou l’USDT ; il est adossé, pour partie, à ce loyer du levier que les longs versent aux shorts. Et l’annonce du 28 août est sans détour : Ethena veut désormais récolter ce loyer là où il est le plus abondant, sur les perpétuels d’actions.

Ce dossier ne reprend pas la formule pas à pas, déjà traitée dans nos guides. Il regarde le funding sous un autre jour : non plus comme un signal ou une charge, mais comme une matière première que l’on raffine en rendement. Et pour cela, aucun exemple n’est plus parlant qu’Ethena, l’entreprise qui a industrialisé le taux de financement au point d’en faire un stablecoin de plusieurs milliards de dollars.

USDe, le funding mis en bouteille

USDe se présente comme un « dollar synthétique ». L’expression mérite qu’on s’y arrête, car elle décrit un objet financier différent des stablecoins que la plupart des gens connaissent. L’USDC de Circle et l’USDT de Tether sont adossés à des dollars et des bons du Trésor conservés en réserve : un jeton, un dollar en coffre. Le DAI, lui, est surcollatéralisé en crypto. USDe ne détient presque pas de dollars : sa stabilité vient d’une position dite delta-neutre, c’est-à-dire construite pour ne pas bouger quand le marché bouge.

Le principe tient en deux jambes. D’un côté, Ethena détient des actifs au comptant qui rapportent : de l’ETH mis en staking, du Bitcoin, des réserves en stablecoins. De l’autre, elle vend à découvert un montant notionnel équivalent de contrats perpétuels sur ces mêmes actifs. Si l’ETH chute de 10%, la jambe au comptant perd 10% mais la jambe short en gagne autant : l’exposition au prix s’annule. Ce qui reste, une fois la direction neutralisée, ce sont deux flux de revenus : le rendement du staking sur la jambe au comptant, et surtout le funding encaissé par la jambe short quand le taux est positif. Autrement dit, ce qui donne son rendement à USDe, c’est très exactement le taux que ce dossier examine.

Ce rendement ne va pas à tout le monde. Détenir de l’USDe, c’est détenir un dollar stable qui ne paie rien ; c’est en le « stakant » pour obtenir du sUSDe que l’on capte le rendement. Le sUSDe est donc, à la lettre, une créance sur une récolte de funding. Quand ce taux est gras, sUSDe paie à deux chiffres ; quand il se tarit, le rendement fond. Avec une offre retombée autour de 4 milliards de dollars début septembre 2026, contre un pic proche de 14 à 15 milliards à l’automne 2025 selon le rapport trimestriel d’Ethena, USDe reste le laboratoire grandeur nature du funding transformé en classe d’actifs.

Comment la machine fabrique du rendement

La mécanique paraît simple, mais chaque rouage compte. La jambe au comptant n’est pas figée : Ethena ajuste en continu le mélange de collatéral entre positions short sur perpétuels ETH et BTC et stablecoins porteurs de rendement, selon l’état du marché, d’après sa documentation technique. En clair, quand le funding crypto est élevé, elle charge la jambe perpétuelle pour capter le taux ; quand il se tasse ou passe en négatif, elle bascule vers des réserves plus sûres, qui rapportent peu mais ne coûtent rien. C’est un moteur à géométrie variable, capable de se protéger, mais aussi de perdre en puissance.

Cet arbitrage permanent a une conséquence peu commentée : la jambe perpétuelle, celle qui fait tout l’intérêt du modèle, ne représente plus qu’une part minoritaire du collatéral d’USDe, l’essentiel étant désormais logé dans des réserves de stablecoins et des positions de prêt. Le paradoxe est réel : Ethena a rendu son dollar plus sûr en réduisant son exposition directe au funding, mais elle a du même coup rétréci le moteur de rendement qui l’a rendue célèbre. C’est précisément ce qui rend la chasse à un funding plus gras aussi pressante aujourd’hui.

Les positions short vivent, elles, sur les plateformes où la liquidité des perpétuels est la plus profonde : Binance, Bybit, Deribit du côté centralisé, Hyperliquid du côté on-chain. Cette dépendance à des lieux d’exécution tiers n’est pas un détail de plomberie ; nous y reviendrons, car c’est l’une des lignes de faille du modèle. Pour l’investisseur, la comparaison utile est celle du rendement : là où un marché de prêt DeFi rémunère selon le taux d’utilisation et la forme de sa courbe (un sujet que nous avons décortiqué à propos de l’utilisation et du coude des taux d’intérêt DeFi), le sUSDe rémunère selon l’appétit de levier du marché. Deux sources de rendement, deux moteurs de risque très différents.

La grande compression de 2026

Pour comprendre pourquoi Ethena part chasser ailleurs, il faut regarder ce qui est arrivé au funding crypto. Le taux qui nourrit USDe a suivi une pente descendante nette. Le funding moyen du Bitcoin est passé d’environ 11% annualisés en 2024 à près de 4,9% en 2025, puis à seulement 2,2% en 2026, d’après les chiffres relayés par CryptoSlate. Sur la même période, le rendement du sUSDe a fondu : d’environ 18% en moyenne en 2024, il est retombé autour de 7% à la mi-2026, à mesure que le funding se comprimait.

Ce tassement n’est pas qu’une moyenne lissée. Le funding a plongé sous zéro par épisodes, avec des séries négatives prolongées au printemps 2026, du jamais vu depuis le creux de 2022. Un indice de référence permet de suivre cette variable au jour le jour : l’indice CF Bitcoin Kraken Perpetual Funding Rate (KFRI), calculé quotidiennement, affichait +5,0726% annualisés le 3 septembre 2026 d’après CF Benchmarks, un niveau positif mais modeste au regard des standards de 2024.

Le message est clair pour Ethena : le moteur crypto tourne au ralenti. Les rapports sectoriels le confirment, tout comme le fait que le funding on-chain reste structurellement plus chaud que sur les grandes plateformes centralisées. Quand la matière première se raréfie, un raffineur a deux options : accepter des marges plus maigres, ou trouver un gisement plus riche. Ethena a choisi la seconde, et l’a fait savoir sans ambiguïté.

28 août : le funding pointe vers les actions

Le 28 août 2026, Ethena a annoncé l’extension de sa stratégie d’arbitrage au-delà de la crypto, vers les perpétuels d’actions. Ces contrats, apparus récemment, répliquent le prix d’actions cotées (souvent des valeurs technologiques) sous la forme d’un perpétuel sans échéance, doté d’un mécanisme de funding. Ils se négocient sur des lieux désormais familiers à nos lecteurs : Hyperliquid, qui a listé ses premiers contrats d’actions en décembre 2025 via son mécanisme HIP-3, et Binance, qui a suivi en janvier 2026.

Le gisement est jeune mais grossit vite. L’open interest cumulé sur ces perpétuels d’actions atteignait environ 6,2 milliards de dollars au 11 août 2026, contre moins d’un milliard en mars, soit une multiplication par dix en cinq mois selon CryptoSlate. Pour Ethena, dont l’offre d’USDe cherche à se reconstruire, c’est un réservoir de funding neuf et abondant, presque inespéré au vu de la sécheresse crypto.

Guy Young, cofondateur d’Ethena, ne cache pas l’ambition. Les perpétuels adossés aux actions et aux matières premières « sont devenus l’un des plus gros marchés de croissance potentielle du protocole », a-t-il déclaré, ajoutant s’attendre à ce que leur open interest et leurs volumes dépassent ceux des perpétuels crypto « d’ici environ deux ans ». Le choix du lieu d’exécution n’est pas neutre : en s’appuyant sur des marchés déployés par des tiers via HIP-3, Ethena épouse la fracture que nous avons décrite entre perp DEX et perpétuels régulés, avec les promesses et les fragilités propres à chaque camp.

Pourquoi le funding des actions paie mieux

Pourquoi un perpétuel sur une action rapporterait-il davantage qu’un perpétuel sur Bitcoin ? La réponse tient dans une expression employée par Guy Young : « le biais positif naturel de la distribution du funding ». L’idée est la suivante. Les actions, surtout les grandes valeurs technologiques, ont tendance à monter sur longue période. Cette tendance haussière crée une demande persistante de traders prêts à payer pour un levier long. Or ce sont précisément ces longs à levier qui versent le funding aux shorts. Là où le funding crypto peut se comprimer ou basculer en négatif dans un marché baissier, le funding des actions reste positif l’immense majorité du temps.

Les chiffres avancés par Ethena sont éloquents. Le funding des perpétuels d’actions a tourné autour de 14% annualisés sur Hyperliquid et de 17,5% sur Binance en 2026, contre environ 2,2% pour le Bitcoin, soit six à huit fois plus. Et ce taux est resté positif sur 94 à 97% des jours de cotation, d’après les données rapportées par usethebitcoin. Pour une machine qui vit du signe et de l’amplitude du funding, l’écart est décisif.

Marché (perpétuel)Funding annualisé 2026Part de jours positifs
Bitcoin~2,2%majorité
Actions sur Hyperliquid~14%94 à 97%
Actions sur Binance~17,5%94 à 97%
Rappel : Bitcoin en 2024~11%
Sources : CryptoSlate, usethebitcoin (données 2026).

Reste une ombre au tableau, que nous détaillerons plus loin : cette manne se concentre sur une poignée de valeurs. Les noms liés à l’intelligence artificielle et aux mémoires informatiques représentaient environ la moitié de l’open interest, le seul fabricant de puces SK Hynix pesant près de 18% de l’open interest actions d’Hyperliquid selon usethebitcoin. Un rendement gras, mais adossé à un socle étroit et corrélé.

Le pari à 7,5 milliards

Pourquoi cette course au funding maintenant ? Parce qu’Ethena a un objectif chiffré. Pour réactiver le rachat de son jeton ENA (un mécanisme qui redistribue une part des revenus du protocole aux détenteurs), l’offre d’USDe doit atteindre 7,5 milliards de dollars. Au 28 août 2026, elle s’établissait à 4,04 milliards selon CryptoSlate : il manque environ 3,46 milliards, soit une croissance de 86% à retrouver. La logique se tient d’elle-même : un funding plus gras, c’est un rendement sUSDe plus élevé, qui attire des capitaux, qui gonflent l’offre, qui rapprochent du seuil de rachat. Le bond de près de 10% d’ENA le 4 septembre 2026, relevé par CoinGecko, traduit ce pari des marchés.

IndicateurValeur
Offre USDe (pic, automne 2025)~14 à 15 milliards $
Offre USDe (mars 2026)~5,92 milliards $
Offre USDe (début septembre 2026)~4 milliards $
Seuil de rachat ENA7,5 milliards $
Rendement sUSDe (2024 puis mi-2026)~18% puis ~7%
Fonds de réserve (T1 2026)~1,18% de la TVL
Sources : rapport trimestriel d’Ethena via StablecoinInsider, CryptoSlate.

Il faut lire ce tableau pour ce qu’il est : le récit d’une ascension fulgurante, d’une contraction brutale à l’automne 2025, et d’une tentative de reconstruction par le rendement. C’est aussi un rappel que la taille d’USDe n’est pas un acquis ; elle respire au rythme du funding et de la confiance, et peut se dégonfler aussi vite qu’elle a enflé.

1er septembre : le funding se fait carte de paiement

La seconde annonce de la semaine complète la première. Le 1er septembre 2026, Ethena a lancé une application de paiement et d’épargne autour d’USDe, déployée d’abord sur la blockchain Avalanche et ouverte en bêta dans 48 pays. Le produit propose un rendement d’épargne pouvant atteindre 6% annualisés selon les paliers, et une carte offrant de 4 à 5% de cashback en jetons AVAX sur les dépenses courantes, jusqu’à 10% pour les membres VIP chez une sélection d’enseignes (Spotify et Uber, entre autres), d’après The Crypto Basic. L’infrastructure technique est fournie par Iron, société rachetée par MoonPay.

La phrase clé de l’annonce mérite d’être soulignée : les revenus d’USDe financent le rendement de l’épargne. Traduction : le funding récolté sur les perpétuels est reconditionné en taux d’épargne pour le grand public. La stratégie d’Ethena se lit alors sur deux fronts. D’un côté, faire grossir le moteur de rendement en chassant le funding des actions ; de l’autre, élargir la distribution en transformant USDe en instrument de paiement quotidien. Le funding, né dans les tréfonds des salles de marché crypto, se retrouve emballé en cashback à la caisse.

sUSDe face aux autres dollars

Pour un épargnant, un rendement de 6 à 7% sur un dollar synthétique se compare inévitablement à d’autres options. Un bon du Trésor américain à court terme paie, en 2026, quelques pour cent au gré de la politique de la Réserve fédérale. Un marché de prêt DeFi comme Aave rémunère les dépôts en stablecoins selon la demande d’emprunt, souvent en deçà. Sur le papier, le sUSDe fait mieux ; mais son rendement n’a pas la même nature. Il ne provient ni d’un État, ni d’un emprunteur surcollatéralisé, mais du funding, une variable qui peut s’évaporer en quelques jours.

C’est pourquoi le sUSDe s’est glissé partout dans la finance on-chain comme actif porteur de rendement : on le retrouve en garantie sur des marchés de prêt, en brique de base de stratégies structurées, y compris à la frontière du crédit DeFi sans collatéral. Cette diffusion est une force (elle ancre la demande) et un risque (elle relie les protocoles entre eux). Si le rendement du sUSDe se retourne brutalement, l’onde de choc ne reste pas confinée à Ethena ; elle se propage à tous ceux qui l’ont empilé dans leurs propres constructions.

Le talon d’Achille : quand le funding devient négatif

Tout ce modèle repose sur une hypothèse : que le funding reste, en moyenne, positif. Quand il bascule en négatif, la mécanique s’inverse. Les jambes short d’Ethena ne reçoivent plus le funding, elles le paient. Le rendement du sUSDe tombe vers zéro, voire en dessous, et la position, censée être neutre, se met à saigner un peu chaque jour. Ce n’est pas une défaillance, c’est le fonctionnement normal du produit dans un régime défavorable.

Ethena a prévu des amortisseurs. Un fonds de réserve, dimensionné à environ 1,18% de la TVL au premier trimestre 2026 selon le rapport trimestriel, absorbe les fenêtres négatives courtes. Le protocole a aussi lancé USDtb, un stablecoin adossé au fonds BUIDL de BlackRock (environ 540 millions de dollars d’offre après une allocation de 200 millions au fonds), pensé comme un refuge structurel vers lequel basculer le collatéral quand le funding se retourne. Sur trois ans, le funding réalisé et lissé d’Ethena n’a été négatif qu’une minorité du temps, avec des séries courtes, précisément parce que la maison diversifie ses actifs et ses lieux. Mais un amortisseur n’est pas un mur : un régime durablement négatif, qui se compterait en mois et non en jours, éroderait la réserve et finirait par peser sur la parité.

Ce risque n’est pas théorique. En octobre 2025, USDe a brièvement perdu sa parité lors d’un krach de marché, un rappel que le « dollar synthétique » n’est pas un dollar. Et la lecture du funding négatif est elle-même piégeuse. Markus Thielen, fondateur de 10x Research, a mis en garde début 2026 contre une interprétation trop hâtive : selon lui, « quelque chose de structurel se produit sur le marché à terme, ce n’est pas un basculement de sentiment », et il décrivait ces flux comme « des opérations mécaniques de gestion du risque, pas des paris baissiers », d’après CoinDesk. Le funding peut donc mentir sur l’humeur du marché tout en disant vrai sur la plomberie. Pour Ethena, positionnée en short permanent sur l’avant de la courbe, ces flux structurels sont à la fois la source du rendement et la source du danger.

RisqueMécanismeAmortisseur
Funding négatifLes shorts paient, le rendement s’inverseFonds de réserve, bascule vers USDtb
ContrepartieLes shorts vivent sur des plateformes tiercesDiversification des lieux, garde répartie
Perte de paritéDislocation de base, ruée sur les retraitsArbitrage, rachats, réserves liquides
ConcentrationManne du funding logée sur peu de valeursSurveillance de l’open interest
RéglementaireUSDe non autorisé sous MiCA dans l’UEAccès restreint, entités hors UE
Synthèse HOGE Wire.

Une comparaison s’impose avec les épisodes de perte de parité qui ont émaillé la DeFi. Quand une chaîne se grippe ou qu’un collatéral se disloque, la vitesse compte plus que la solvabilité de long terme ; nous l’avons vu dans le post-mortem de Tectonic sur Cronos. Un dollar synthétique qui perd son ancrage pendant quelques heures peut déclencher des liquidations en cascade bien avant que la mécanique sous-jacente ait eu le temps de se rétablir.

Les risques propres au pari sur les actions

En allant chercher le funding des actions, Ethena importe aussi des risques nouveaux, absents de son terrain crypto d’origine. Le premier est une affaire d’horloge. Les perpétuels d’actions se négocient 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 sur des plateformes crypto, alors que les marchés actions sous-jacents ferment le soir et le week-end. Entre la clôture de Wall Street et sa réouverture, le perpétuel continue de coter sans référence fiable au comptant, ce qui ouvre la porte à des écarts de prix et à des trous de liquidité aux heures creuses, une fragilité que CryptoSlate pointe explicitement.

Le deuxième risque est la concentration, déjà évoquée. Quand la moitié de l’open interest et une part majeure du rendement dépendent d’une poignée de valeurs technologiques, un choc sur ces titres (une déception sur les puces mémoire, un retournement du thème de l’intelligence artificielle) se transmet directement au collatéral d’USDe. Le troisième est le risque d’opérateur, propre aux marchés déployés via HIP-3 : ces contrats sont créés et paramétrés par des tiers qui immobilisent des jetons HYPE et contrôlent l’oracle, les marges et les frais. Un opérateur peut fermer son marché ; l’histoire récente d’Hyperliquid compte déjà des marchés lancés en fanfare puis débranchés, positions soldées d’office. Un rendement bâti sur une infrastructure qui peut disparaître n’a pas la même solidité qu’un rendement bâti sur un marché profond et pérenne.

Contrepartie, garde et code : le maillon centralisé

Le cœur delta-neutre d’USDe a beau vivre on-chain dans l’esprit du public, ses jambes short reposent sur des plateformes centralisées et sur des dépositaires. C’est le maillon que les détracteurs pointent le plus volontiers. Si une plateforme où Ethena porte ses shorts fait défaut, gèle les retraits ou se fait pirater, la couverture saute et la neutralité delta n’est plus qu’une promesse sur le papier. Ethena répond par la répartition (plusieurs plateformes, garde confiée à des dépositaires spécialisés hors bilan des exchanges), mais le risque ne disparaît pas, il se dilue.

À cela s’ajoute le risque de code, celui des contrats intelligents et des oracles qui tiennent l’édifice. La DeFi a passé l’été 2026 à en payer le prix : comme l’a documenté le bilan d’août de CertiK, plusieurs protocoles ont perdu des fonds à cause de manipulations de prix et de failles d’oracle. Un dollar synthétique qui s’appuie sur des oracles pour valoriser son collatéral et déclencher ses ajustements hérite de cette surface d’attaque. La sophistication du montage d’Ethena, souvent présentée comme une force, est aussi une somme de dépendances : chacune doit tenir pour que le tout tienne.

Le carry n’est jamais gratuit : la leçon de la BRI

Il existe un cadre théorique pour tout cela, et il vient d’une institution peu suspecte d’exubérance crypto : la Banque des règlements internationaux (BRI). Dans son document de travail 1087, intitulé « Crypto carry », les chercheurs Maik Schmeling, Andreas Schrimpf et Karamfil Todorov montrent que le portage du marché crypto, dont le funding des perpétuels est l’expression la plus directe, peut dépasser 40% par an et se situe en moyenne au-dessus de 10%. Surtout, ils avancent une conclusion qui devrait tempérer tout enthousiasme : un carry élevé prédit statistiquement de futurs krachs de prix, d’après le working paper de la BRI.

Ce résultat n’est pas anecdotique pour Ethena. Il dit que le funding gras n’est pas un déjeuner gratuit : c’est une compensation pour un risque bien réel, celui d’un retournement violent. Les auteurs identifient deux moteurs à ce carry : la demande d’investisseurs plus petits, adeptes de la tendance, en quête de levier ; et la rareté du capital d’arbitrage, freiné par les contraintes réglementaires et de marge. Traduit dans le langage d’Ethena : quelqu’un récolte le funding parce que quelqu’un d’autre paie pour parier, et cet équilibre peut se rompre d’un coup. Chasser un funding de 17% sur les actions, c’est peut-être empocher une prime ; c’est peut-être aussi ramasser des pièces devant un rouleau compresseur.

USDe et l’Europe : le mur MiCA

Pour un investisseur français, une question précède toutes les autres : peut-on seulement toucher à cela légalement, et sous quel régime ? La réponse tient en deux étages. D’abord, les perpétuels eux-mêmes. En Europe, un contrat perpétuel est un instrument financier au sens de la directive MiFID II, pas un actif relevant de MiCA ; il est supervisé, en France, par l’Autorité des marchés financiers (AMF). L’AMF considère depuis 2018 que proposer des dérivés sur crypto requiert un agrément et que ces produits ne doivent pas être commercialisés par voie électronique, concluant que les plateformes en ligne qui offrent des dérivés sur cryptomonnaies relèvent de MiFID 2, d’après sa position officielle. L’ESMA a de son côté confirmé le 24 février 2026 que ces perpétuels entrent dans la catégorie des CFD, avec un levier de détail plafonné à 2:1 sur crypto et une série de protections obligatoires, dans une déclaration publique.

Ensuite, USDe lui-même. Le dollar synthétique d’Ethena n’est pas un stablecoin autorisé sous MiCA dans l’Union. L’épisode allemand de 2025 l’a montré sans ambiguïté : la BaFin a relevé en mars 2025 des lacunes dans l’offre d’USDe par l’entité Ethena GmbH, soupçonnant une émission sans le prospectus requis ; l’entreprise a retiré sa demande d’agrément en avril 2025, et la BaFin a ordonné la liquidation de l’activité, avec une fenêtre de rachat pour les porteurs entre le 25 juin et le 6 août 2025, d’après les communications officielles de la BaFin. Ethena a depuis quitté l’Allemagne et abandonné son projet d’agrément MiCA. Pour l’investisseur européen, la conséquence est concrète : l’accès à USDe et à son rendement passe par des voies situées hors du périmètre MiCA, avec la protection réglementaire moindre que cela implique.

Ethena, baromètre du funding

Que retenir de tout cela ? Qu’Ethena est devenue le meilleur baromètre du funding qui soit. Quand la maison chasse le funding des actions plutôt que celui du Bitcoin, elle vous dit que le funding crypto est maigre. Quand le rendement du sUSDe grimpe, elle vous dit que le levier long est cher et abondant, souvent en fin de hausse. Quand elle bascule son collatéral vers USDtb et les bons du Trésor, elle vous dit qu’elle se met à l’abri. Pour lire Ethena, il suffit donc de surveiller trois cadrans : le signe et le niveau du funding (le KFRI en donne une lecture quotidienne), la taille de l’offre d’USDe et l’état de sa parité, et la composition du collatéral.

Le pari des perpétuels d’actions est cohérent, presque élégant : aller là où la tendance haussière des marchés fabrique un funding durablement positif. Mais il déplace le risque plus qu’il ne le supprime, de la volatilité crypto vers la concentration technologique, les heures de fermeture des Bourses et la solidité d’opérateurs tiers. Le funding restera ce qu’il a toujours été : un loyer que quelqu’un encaisse et que quelqu’un paie. Ethena a simplement décidé d’en faire un métier, et de l’exporter du Bitcoin vers Wall Street.

Frequently Asked Questions

Qu’est-ce qu’USDe et pourquoi son rendement dépend-il du funding ?

USDe est un dollar synthétique d’Ethena, adossé à une position delta-neutre : long au comptant, short un montant équivalent de perpétuels. Le rendement, versé aux détenteurs de sUSDe, provient du funding encaissé par la jambe short et du staking de la jambe au comptant. Quand le funding est positif, sUSDe paie ; quand il devient négatif, le rendement s’inverse.

Pourquoi Ethena se tourne-t-elle vers les perpétuels d’actions en 2026 ?

Parce que le funding crypto s’est comprimé (le Bitcoin est passé d’environ 11% en 2024 à 2,2% en 2026), tandis que le funding des perpétuels d’actions tourne autour de 14 à 17,5% et reste positif la quasi-totalité du temps. Ethena y voit un gisement de rendement plus riche pour reconstruire l’offre d’USDe vers son seuil de 7,5 milliards de dollars.

Le rendement du sUSDe est-il sans risque ?

Non. Il dépend d’un funding qui peut devenir négatif, de plateformes centralisées où vivent les positions short, d’oracles et de contrats intelligents, et de la tenue de la parité. USDe a brièvement perdu son ancrage en octobre 2025. Un fonds de réserve et le stablecoin USDtb amortissent les périodes difficiles, mais ne les suppriment pas.

Peut-on acheter USDe légalement en France ?

USDe n’est pas un stablecoin autorisé sous MiCA dans l’Union européenne ; l’entité allemande d’Ethena a été liquidée sur ordre de la BaFin en 2025. Par ailleurs, les perpétuels sont des instruments MiFID II (des CFD) supervisés par l’AMF, avec un levier de détail plafonné. L’accès passe donc par des voies hors du périmètre MiCA, avec une protection réglementaire moindre.

Comment suivre le funding au jour le jour ?

Des indices dédiés existent, comme l’indice CF Bitcoin Kraken Perpetual Funding Rate (KFRI), calculé quotidiennement (+5,07% annualisés le 3 septembre 2026). Les tableaux de bord de type CoinGlass, Coinalyze ou CryptoQuant affichent aussi le funding en temps réel, par actif et par plateforme.

Par Julien Moreau, rédacteur senior marchés, HOGE Wire.

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