ETF Bitcoin : l’étage caché des options et du rendement
Les ETF Bitcoin ont dépassé 100 milliards de dollars. Mais le vrai jeu se joue à l'étage au-dessus : options sur IBIT, effet gamma et ETF à revenu qui façonnent le prix.
Les ETF Bitcoin au comptant cotés aux États-Unis viennent de franchir un seuil symbolique : leurs actifs sous gestion ont dépassé les 100 milliards de dollars (environ 87 milliards d’euros) début septembre 2026, selon le suivi quotidien de bitbo.io. Le mois d’août avait déjà été le meilleur en plus d’un an, avec près de 3,5 milliards de dollars d’entrées nettes. Puis septembre a démarré sur un rythme heurté : une décollecte le 1er, un sursaut le 3 avec la plus grosse séance d’entrées depuis la mi-janvier, et un repli du Bitcoin sous les 80 000 dollars dès le vendredi suivant.
Voilà pour le rez-de-chaussée. Car le chiffre que reprennent toutes les rédactions, l’entrée ou la sortie nette du jour, ne décrit qu’un seul étage d’un immeuble devenu bien plus haut. Au-dessus des flux s’est construit un second marché, moins visible mais tout aussi déterminant : des options écrites sur les ETF eux-mêmes, des fonds à revenu qui vendent cette volatilité contre un coupon mensuel, et une boucle de couverture des teneurs de marché (le fameux gamma) qui façonne le prix même que les flux cherchent à suivre. Cet article monte à cet étage.
Septembre s’ouvre sur des flux nerveux
La première semaine de septembre a résumé à elle seule l’ambivalence du marché. Le 1er septembre, les ETF Bitcoin au comptant ont enregistré une décollecte nette d’environ 236,5 millions de dollars, l’iShares Bitcoin Trust (IBIT) de BlackRock concentrant à lui seul près de 85 % des retraits. Le lendemain, le vent tournait : 101,15 millions de dollars d’entrées nettes, IBIT repassant en tête. Le 3 septembre, le marché signait sa meilleure journée depuis la mi-janvier avec 730,87 millions de dollars d’entrées nettes, dont 453,96 millions pour le seul IBIT (soit 62 % du total), tandis que le Bitcoin touchait brièvement 82 000 dollars avant de refluer, d’après Yahoo Finance.
Le vendredi 5 septembre, la collecte se poursuivait mais à un rythme plus modeste, 174,6 millions de dollars, portés par IBIT (117,38 millions) et le Fidelity Wise Origin Bitcoin Fund (FBTC, 57,22 millions), alors même que le Bitcoin repassait sous les 80 000 dollars, comme le relevait news.bitcoin.com. Sur trente jours glissants, IBIT affichait environ 3,575 milliards de dollars d’entrées, confirmant son statut de porte d’entrée institutionnelle dominante vers le Bitcoin.
Du côté de l’Ethereum, la collecte est restée plus timide : le 5 septembre, les ETF ETH n’ont attiré que 26,46 millions de dollars nets, l’iShares Ethereum Trust (ETHA) drainant 57,79 millions quand le fonds de Fidelity subissait des sorties, pour un encours total d’environ 15,57 milliards de dollars.
| Date | Flux net (M$) | Dont IBIT (M$) | Fait marquant |
|---|---|---|---|
| 1er sept. | -236,5 | -201,2 | IBIT concentre environ 85 % des sorties |
| 2 sept. | +101,15 | +115,45 | Renversement dès le lendemain |
| 3 sept. | +730,87 | +453,96 | Plus forte séance depuis le 14 janvier ; le BTC touche 82 000 $ |
| 5 sept. | +174,6 | +117,38 | Collecte malgré un BTC repassé sous 80 000 $ |
Ces montants s’inscrivent dans un marché où le Bitcoin s’échange autour de 68 847 euros (environ 79 966 dollars), pour une capitalisation proche de 1 600 milliards de dollars, selon CoinGecko. La nervosité tient au décor macroéconomique : les paris sur une Fed plus dure se sont renforcés à l’approche de la réunion des 15 et 16 septembre. Rapportée à l’offre neuve des mineurs, la demande des ETF reste le principal contrepoids à la rareté programmée du Bitcoin, un rapport de force que nous avons détaillé dans notre analyse des maths du halving face à la demande des ETF.
Le chiffre net des flux ne raconte que le rez-de-chaussée
Un flux d’ETF mesure une chose précise : la valeur nette des créations de parts moins les rachats sur une période donnée. Ce sont des participants autorisés (des banques et des teneurs de marché) qui achètent ou vendent réellement le Bitcoin sous-jacent en échange de parts créées ou détruites, en arbitrant l’écart entre le cours de l’ETF et sa valeur liquidative. Le flux se distingue des actifs sous gestion, qui bougent aussi avec le prix, et du nombre de bitcoins réellement détenus, qui ne varie qu’avec les créations et rachats effectifs.
Ce chiffre, aussi utile soit-il, ne dit rien de ce qui se joue au-dessus. Autour des parts d’ETF s’est développé un marché dérivé qui, en notionnel, rivalise désormais avec l’encours des fonds eux-mêmes. Voici d’abord l’état des lieux du rez-de-chaussée, la photographie des encours au 3 septembre 2026.
| Fonds | Encours (Mds $) | Bitcoins détenus | % de l’offre |
|---|---|---|---|
| Total catégorie | 100,89 | 1 260 918 | 6,00 % |
| IBIT (BlackRock) | 62,31 | 778 730 | 3,71 % |
| FBTC (Fidelity) | 13,99 | 174 882 | 0,83 % |
| GBTC (Grayscale) | 10,38 | 129 743 | 0,62 % |
| Grayscale Mini (BTC) | 4,98 | 62 281 | 0,30 % |
| BITB (Bitwise) | 3,05 | 38 170 | 0,18 % |
| ARKB (ARK/21Shares) | 2,85 | 35 648 | 0,17 % |
IBIT pèse à lui seul près de 62 % des encours de la catégorie, davantage que tous ses concurrents réunis. C’est cette concentration qui explique pourquoi la superstructure dérivée s’est d’abord construite autour d’un seul produit : quand un fonds domine à ce point, ses options deviennent naturellement le contrat de référence.
Des options sur les ETF : Wall Street coiffe le Bitcoin
En novembre 2024, le Nasdaq a lancé les options sur IBIT, moins d’un an après le fonds lui-même. Une option sur un ETF n’est pas une option sur le Bitcoin au comptant : c’est un contrat qui donne le droit d’acheter (call) ou de vendre (put) des parts de l’ETF à un prix et à une échéance donnés. Comme la part suit le Bitcoin, l’exposition économique revient au même. La différence est réglementaire et opérationnelle : ces options sont cotées sur des marchés américains agréés, compensées par l’Options Clearing Corporation, et donc accessibles à des comptes de courtage traditionnels qui n’auraient jamais ouvert de position sur une plateforme crypto native.
Le succès a été immédiat. Dès la première séance, le volume s’est concentré sur des calls très au-dessus du marché, signe d’un appétit pour l’effet de levier haussier. En quelques trimestres, les options sur IBIT sont devenues l’un des contrats d’options les plus actifs de toute la cote américaine, tous sous-jacents confondus. Pour Wall Street, elles offrent ce que le comptant seul ne permettait pas : couvrir une position existante, générer un revenu, ou parier sur la volatilité, le tout dans l’enveloppe familière d’un compte-titres classique.
Cette bascule a une conséquence directe sur la formation des prix. Tant que les options se traitaient surtout sur des plateformes offshore, elles restaient un univers parallèle. Adossées à un ETF que détiennent fonds de pension, conseillers et gérants, elles s’intègrent au contraire au cœur du système financier américain, avec ses chambres de compensation, ses règles de marge et ses limites de position. Le Bitcoin hérite ainsi, pour le meilleur et pour le pire, de la plomberie de Wall Street.
IBIT contre Deribit : le centre de gravité bascule
Pendant près d’une décennie, le marché des options Bitcoin a eu un centre de gravité unique : Deribit, la plateforme crypto native qui traitait l’écrasante majorité de l’open interest. Ce monopole de fait s’est fissuré. En avril 2026, l’open interest des options IBIT a atteint 27,61 milliards de dollars, dépassant pour la première fois celui de Deribit (26,9 milliards), d’après KuCoin. L’avance fut de courte durée, Deribit repassant devant dans les semaines suivantes, mais le symbole était fort : pour la première fois, un véhicule réglementé américain rivalisait avec la référence historique du secteur.
La recherche de FalconX, dont David Lawant dirige l’équipe, décrit trois basculements. D’abord, l’open interest combiné des grands instruments approche 80 milliards de dollars, soit environ dix fois son niveau du début 2024. Ensuite, deux clientèles coexistent désormais : Deribit reste le terrain des traders crypto natifs, avec des échéances courtes, une part de puts plus élevée (ratio put/call de 0,5 à 0,6) et une gestion du risque en continu ; IBIT importe l’ADN de la finance traditionnelle, avec des échéances plus longues (en moyenne environ deux mois de plus) et un positionnement bien plus orienté vers les calls (ratio put/call dans les 0,3). Enfin, la volatilité implicite s’est effondrée, un point sur lequel nous revenons plus bas.
| Caractéristique | Options IBIT (cotées) | Deribit (crypto natif) |
|---|---|---|
| Sous-jacent | Parts d’ETF, compensées par l’OCC | Contrats libellés en Bitcoin |
| Clientèle type | Institutions, conseillers, finance traditionnelle | Traders crypto natifs, fonds spécialisés |
| Échéances | Plus longues (environ 2 mois de plus en moyenne) | Courtes (hebdomadaires, mensuelles) |
| Ratio put/call | Dans les 0,3 (orienté calls) | 0,5 à 0,6 |
| Cadre et horaires | Marché US agréé, heures de bourse | Plateforme offshore, 24 h/24 |
Cette montée en puissance des dérivés réglementés prolonge un mouvement de fond que Wall Street cherche à encadrer, du marché des options à celui des contrats perpétuels, dont nous avons décrit les enjeux dans notre article sur le funding des perpétuels que Wall Street veut réguler.
Le plafond de positions relevé à un million de contrats
Un signal discret mais révélateur de cette institutionnalisation : le relèvement des plafonds de positions. À leur lancement, les options IBIT étaient soumises à une limite bien plus basse. En 2026, la SEC a validé une règle du NYSE Arca (référence SR-NYSEARCA-2026-76) portant la limite de positions et d’exercice de 250 000 à 1 000 000 de contrats, un quadruplement, comme l’a rapporté TFTC. La mesure aligne le NYSE Arca sur des plafonds déjà accordés au Nasdaq ISE, au Nasdaq PHLX et à BOX Exchange, la SEC ayant approuvé la proposition équivalente de l’ISE dès le 27 avril.
Un million de contrats, c’est le calibre réservé aux sous-jacents les plus liquides de la cote américaine, ceux d’une Apple ou d’un grand fonds indiciel. Concrètement, la mesure autorise des positions bien plus grosses, donc des couvertures plus massives de la part des teneurs de marché. Or ce sont précisément ces couvertures qui referment la boucle entre les options et le prix au comptant. Plus le marché des options grossit, plus son ombre sur le prix s’allonge.
L’effet gamma : quand les options rétroagissent sur le prix
Le mécanisme porte un nom technique, le gamma, mais son intuition est simple. Quand un investisseur achète une option, quelqu’un la lui vend, le plus souvent un teneur de marché. Pour ne pas parier lui-même sur la direction du Bitcoin, ce vendeur couvre sa position en achetant ou en vendant du sous-jacent. Le gamma mesure la vitesse à laquelle cette couverture doit être ajustée quand le prix bouge : plus il est élevé, plus le teneur de marché doit réagir vite.
La direction de cet ajustement change tout. Comme le résume la recherche de FalconX, lorsque les teneurs de marché sont « short gamma », leur couverture les oblige à vendre dans les baisses et à acheter dans les hausses, ce qui amplifie les mouvements. À l’inverse, lorsqu’ils sont « long gamma », ils achètent dans les creux et vendent dans les pics, ce qui amortit la volatilité. Autrement dit, la structure des positions d’options peut soit accentuer une tendance, soit la lisser, indépendamment des flux d’ETF eux-mêmes. Un marché peut donc collecter et pourtant ne pas monter, ou décollecter sans s’effondrer.
C’est l’une des raisons pour lesquelles le lien entre flux et prix est si lâche à court terme : un demi-milliard de dollars d’entrées peut être absorbé sans bruit si les teneurs de marché sont long gamma, ou au contraire déclencher une envolée s’ils sont short gamma au mauvais moment. Un exemple concret : selon KuCoin, une part importante de l’open interest en calls se concentre autour de 109 000 dollars, un niveau que certains analystes décrivent comme un aimant potentiel en cas de « gamma squeeze », où la couverture des vendeurs de calls alimenterait mécaniquement la hausse. Rien n’oblige le prix à s’y rendre, mais ces amas de positions créent des zones où la dynamique tend à s’auto-entretenir. Cette rétroaction n’est pas propre aux options : les mêmes boucles d’auto-amplification se retrouvent dans la finance décentralisée, où une baisse déclenche des liquidations qui accélèrent la baisse, un enchaînement que nous avons disséqué dans notre article sur le facteur de santé et la cascade des liquidations DeFi.
La volatilité écrasée : environ deux fois moins qu’en 2024
Troisième basculement décrit par FalconX : la volatilité implicite du Bitcoin s’est effondrée. Elle évolue désormais dans une fourchette allant de la haute des 30 % à la basse des 40 % en rythme annualisé, soit environ la moitié de ses niveaux de 2024. La prime de risque de volatilité, l’écart entre la volatilité implicite et la volatilité réellement observée, reste positive, mais loin de ses extrêmes historiques. Pour un actif longtemps caricaturé comme ingérable, c’est une transformation profonde.
Pourquoi cette accalmie ? Plusieurs forces convergent. L’arrivée d’acteurs institutionnels a apporté une offre régulière de volatilité : des fonds à revenu qui vendent des calls, des mineurs qui posent des collars pour sécuriser leur trésorerie, des gérants qui écrasent la prime pour doper un rendement. Plus on vend d’options, plus la volatilité implicite tend à baisser. La domination croissante des options sur les futures, dans l’open interest, va dans le même sens : un marché plus profond et mieux couvert amortit les chocs au lieu de les propager.
Autre évolution notable relevée par FalconX, les volatilités implicites du Bitcoin et de l’Ethereum, longtemps corrélées, ont nettement divergé. Les salles de marché traitent désormais les deux actifs comme des risques distincts, avec leurs propres catalyseurs, leurs propres cycles de couverture et, de plus en plus, leurs propres produits à revenu.
Les ETF à revenu : vendre la volatilité pour un coupon
Si la volatilité se vend, quelqu’un l’encaisse. C’est toute la promesse d’une nouvelle famille de produits : les ETF à revenu, ou ETF à options couvertes. Leur principe : détenir du Bitcoin (en direct ou via un autre ETF) et vendre régulièrement des calls sur une partie du portefeuille. La prime encaissée est reversée aux porteurs sous forme de distribution, souvent mensuelle. En échange, le fonds plafonne son potentiel de hausse au-dessus du prix d’exercice des calls vendus.
Le tournant de 2026, c’est l’entrée du plus gros émetteur au monde sur ce créneau. Le 16 juin 2026, BlackRock a lancé sur le Nasdaq l’iShares Bitcoin Premium Income ETF (ticker BITA), qui détient du Bitcoin au comptant et des parts d’IBIT, puis vend chaque mois des calls sur 25 % à 35 % de son actif net, en visant un rendement annualisé de 15 % à 25 % tout en conservant au moins 70 % du potentiel de hausse du Bitcoin. Robert Mitchnick, responsable des actifs numériques chez BlackRock, a présenté le produit comme une réponse à la demande des clients pour une exposition au Bitcoin assortie d’un revenu, sans renoncer à l’essentiel de l’appréciation, selon news.bitcoin.com.
BITA n’est pas le premier ETF Bitcoin à revenu de l’histoire, contrairement à ce qu’ont écrit plusieurs médias : le Roundhill YBTC (janvier 2024) et le NEOS BTCI (octobre 2024) l’ont précédé. Mais il est le premier lancé par un émetteur de premier plan, et il casse les prix. Eric Balchunas, analyste ETF senior chez Bloomberg, a souligné que ses 0,65 % de frais, supérieurs à ceux de l’ETF spot de BlackRock, restent inférieurs à ceux des deux plus gros ETF à options couvertes, facturés 0,95 % et 0,99 %, d’après Investing.com.
| ETF | Lancement | Frais | Rendement visé | Mécanique |
|---|---|---|---|---|
| Roundhill YBTC | janv. 2024 | ~0,95 % | Élevé, distribution hebdomadaire | Premier ETF BTC à calls couverts aux États-Unis |
| NEOS BTCI | oct. 2024 | 0,99 % | ~26 % annualisés | ~70 % bons du Trésor, ~30 % BTC synthétique et calls |
| BlackRock BITA | juin 2026 | 0,65 % | 15 % à 25 % | BTC comptant et parts IBIT ; calls sur 25 à 35 % de l’actif |
YBTC, BTCI, BITA : le rendement a un prix
Ces rendements à deux chiffres ont l’air spectaculaires, mais ils se paient. Trois nuances doivent être comprises avant d’y voir un revenu gratuit. Premièrement, vendre des calls plafonne la hausse : en cas de forte poussée du Bitcoin, le fonds laisse sur la table tout ce qui dépasse le prix d’exercice. Ces stratégies prospèrent dans les marchés stables ou modérément volatils, et sous-performent nettement le comptant dans les grands mouvements haussiers, précisément ceux que la plupart des acheteurs de Bitcoin espèrent.
Deuxièmement, une partie des distributions peut être un « retour de capital » : le fonds vous rend une fraction de votre propre mise plutôt qu’un revenu réellement gagné, ce que plusieurs de ces produits indiquent explicitement dans leur documentation. Un rendement affiché de 26 % n’est pas un taux d’intérêt ; c’est le résultat, variable, d’un programme de vente d’options dont le montant dépend de la volatilité et du niveau du marché. Troisièmement, plus la volatilité baisse, comme on l’a vu, plus les primes encaissées diminuent, ce qui pèse mécaniquement sur les distributions futures.
D’autres émetteurs affichent des rendements encore plus élevés, de 30 % à 50 % annualisés selon les produits, mais ces chiffres incluent souvent une part de retour de capital d’autant plus grande. La règle est simple : à volatilité donnée, un rendement plus élevé se paie généralement par un plafond de hausse plus bas ou une érosion plus rapide du capital. Le coupon n’est pas de l’argent tombé du ciel, c’est le prix d’une renonciation.
Rendement d’options, staking et DeFi : trois façons de faire travailler le Bitcoin
Le rendement des ETF à options couvertes n’est que l’une des façons de faire travailler un actif crypto, et il obéit à une logique très différente des autres. Le staking d’Ethereum, par exemple, verse un rendement de l’ordre de 3 % issu du protocole lui-même, en rémunération de la sécurisation du réseau ; il ne plafonne pas la hausse mais expose au risque de « slashing » et à l’immobilisation temporaire des fonds. Le crédit décentralisé, lui, rémunère le prêt de capitaux selon un taux qui dépend du taux d’utilisation des pools, un mécanisme que nous avons expliqué dans notre article sur l’utilisation et le coude des taux DeFi.
La différence de nature est essentielle. Le revenu d’un ETF à options couvertes ne vient ni d’un protocole ni d’un emprunteur : il vient de la vente d’une assurance sur votre propre Bitcoin. Vous êtes payé pour renoncer à une partie de la hausse. Pour qui veut au contraire mobiliser ses cryptos comme collatéral sans les vendre, la logique est encore autre, celle du prêt garanti, détaillée dans notre guide pour emprunter contre ses cryptos. Trois sources de rendement, trois profils de risque : les confondre est l’une des erreurs les plus coûteuses pour un investisseur.
Ce qu’un investisseur français peut (et ne peut pas) toucher
Une précision cruciale pour le lecteur francophone : rien de tout cet étage supérieur n’est directement accessible au particulier européen. Les ETF américains (IBIT, FBTC, BITA) et les options qui leur sont adossées ne sont pas commercialisables auprès des investisseurs de détail de l’Union européenne, faute de document d’informations clés (le fameux PRIIPS KID) et parce que la directive UCITS interdit les fonds mono-actif. Un particulier français ne peut donc ni acheter une part d’IBIT chez son courtier habituel, ni écrire un call dessus.
Ce qui reste accessible, ce sont les ETP (Exchange-Traded Products) adossés physiquement à du Bitcoin, émis par CoinShares, 21Shares ou WisdomTree et cotés sur des places comme Xetra ou Euronext, ainsi que l’achat de Bitcoin au comptant via un prestataire de services sur actifs numériques (PSAN, désormais agréé CASP sous MiCA). Les produits dérivés sur crypto, eux, relèvent non pas de MiCA mais de la directive MiFID II et de la surveillance de l’AMF, qui a rappelé la fin de la période transitoire des PSAN, effective au 1er juillet 2026.
Faut-il en conclure que cet étage des options ne concerne pas l’investisseur français ? Au contraire. Même sans y accéder, il en subit les effets : la volatilité écrasée, les murs de calls et les rétroactions de gamma se répercutent sur le prix mondial unique du Bitcoin, celui-là même que paie l’acheteur d’un ETP à Paris ou à Francfort. Comprendre la mécanique des options, c’est comprendre pourquoi le prix bouge, ou ne bouge pas, comme il le fait.
Le contexte macro : Jackson Hole, la Fed de Warsh et le 16 septembre
Rien de tout cela ne se joue en vase clos. Le 28 août 2026, lors du symposium de Jackson Hole, le nouveau président de la Fed Kevin Warsh a prononcé son premier grand discours en tant que patron de la banque centrale, un texte au ton nettement restrictif : l’inflation érigée en priorité absolue, des conditions financières jugées « non restrictives » et un plaidoyer pour une Fed plus discrète, selon le texte publié par la Réserve fédérale. La réunion de politique monétaire des 15 et 16 septembre, la première assortie d’un « dot plot » sous l’ère Warsh, cristallise désormais toutes les attentes.
D’où la tension du moment : les entrées record d’août et le sursaut du 3 septembre se sont produits malgré ce durcissement du discours, non grâce à lui. Pour l’étage des options, ces rendez-vous macroéconomiques sont déterminants. La volatilité implicite tend à monter avant l’événement, les traders payant cher pour se couvrir, puis à s’effondrer une fois l’incertitude levée, un « vol crush » qui profite précisément aux vendeurs de volatilité, donc aux ETF à revenu. Le 16 septembre sera un test grandeur nature de cette mécanique, et un révélateur de la solidité de la collecte estivale.
Ce qu’il faut surveiller dans les prochaines semaines
Pour suivre cet étage supérieur du marché des ETF, quelques indicateurs valent mieux que le seul chiffre des flux nets :
- Les grandes échéances d’options (mensuelles et trimestrielles), qui peuvent figer le prix près des niveaux où l’open interest se concentre, puis le libérer une fois passées.
- Les bascules de gamma : selon que les teneurs de marché sont acheteurs ou vendeurs de gamma, la même actualité produira un marché amorti ou un marché qui s’emballe.
- Le niveau de la volatilité implicite : tant qu’elle reste basse, les rendements des ETF à revenu s’éroderont, ce qui pourrait tester l’appétit pour ces produits.
- La soutenabilité des distributions : distinguer, poste par poste, le revenu réellement gagné du retour de capital.
- Le duel IBIT contre Deribit : un retour durable de l’open interest IBIT au-dessus de Deribit signalerait un basculement définitif du centre de gravité vers la finance traditionnelle.
- La réunion de la Fed du 16 septembre et les prochaines données d’inflation, principal catalyseur de volatilité à court terme.
Le récit des ETF crypto s’est longtemps résumé à une question binaire : entrées ou sorties ? En 2026, cette lecture ne suffit plus. Au-dessus des flux s’est bâti un marché d’options, de rendement et de couverture qui pèse désormais sur le prix autant que les créations et rachats de parts. Le rez-de-chaussée reste utile à surveiller ; mais c’est de plus en plus à l’étage que se décide la météo du Bitcoin.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’un ETF Bitcoin à revenu (options couvertes) ?
Un ETF à revenu détient du Bitcoin et vend régulièrement des options d’achat (calls) sur une partie de son portefeuille. Les primes encaissées sont reversées aux porteurs, souvent chaque mois. En contrepartie, le fonds plafonne son potentiel de hausse et une partie des distributions peut être un simple retour de capital. Le BlackRock BITA, lancé en juin 2026, vise 15 % à 25 % de rendement annualisé en écrivant des calls sur 25 % à 35 % de son actif.
Les options sur IBIT ont-elles dépassé Deribit ?
Brièvement. En avril 2026, l’open interest des options IBIT a atteint 27,61 milliards de dollars, dépassant pour la première fois celui de Deribit (26,9 milliards), avant que Deribit ne repasse devant. Le fait marquant est structurel : un véhicule réglementé américain rivalise désormais avec la référence historique du marché, avec des échéances plus longues et un positionnement plus orienté vers les calls.
Qu’est-ce que l’effet gamma sur le prix du Bitcoin ?
Le gamma décrit la façon dont les teneurs de marché ajustent leur couverture quand le prix bouge. Lorsqu’ils sont « short gamma », ils vendent dans les baisses et achètent dans les hausses, ce qui amplifie les mouvements ; lorsqu’ils sont « long gamma », ils font l’inverse et lissent la volatilité. La structure des positions d’options peut donc accentuer ou amortir une tendance, indépendamment des flux d’ETF.
Un investisseur français peut-il acheter IBIT et ses options ?
Non, pas en direct. Les ETF américains et leurs options ne sont pas commercialisables auprès du grand public européen, faute de document d’informations clés (PRIIPS KID) et en raison de la règle UCITS sur les fonds mono-actif. Le particulier français peut acheter des ETP adossés physiquement au Bitcoin (CoinShares, 21Shares, WisdomTree) sur Xetra ou Euronext, ou du Bitcoin au comptant via un prestataire agréé CASP sous MiCA. Les dérivés crypto relèvent de MiFID II et de l’AMF.
Pourquoi la volatilité du Bitcoin a-t-elle autant baissé ?
Parce que le marché est devenu plus profond et mieux couvert. L’arrivée d’acteurs institutionnels a apporté une offre régulière de volatilité (ETF à revenu qui vendent des calls, mineurs qui posent des collars). La volatilité implicite est tombée dans la fourchette allant de la haute des 30 % à la basse des 40 %, environ la moitié de ses niveaux de 2024, ce qui réduit aussi les primes et donc les rendements des ETF à options couvertes.
Par Camille Rousseau, rédactrice marchés chez HOGE Wire.