Perp DEX : le mirage du volume et les chiffres qui comptent
Le volume des perp DEX bat des records, mais c'est le chiffre le plus facile à gonfler. Comment lire l'open interest, les revenus et les vaults pour juger ce que vaut vraiment le secteur.
Ce 18 septembre 2026, le jeton HYPE de Hyperliquid s’échange autour de 77,64 euros, à quelques encablures de son record historique, pour une capitalisation proche de 17,3 milliards d’euros selon CoinGecko. Le Bitcoin, lui, est reparti à la hausse. Les classements de volume des perp DEX, ces plateformes décentralisées d’échange de contrats à terme perpétuels, battent record sur record : le secteur a franchi pour la première fois la barre des 1 000 milliards de dollars de volume mensuel à l’automne 2025, et il n’a cessé d’enfler depuis, comme le documentait déjà The Block. Vu de loin, le tableau est celui d’un secteur en pleine expansion.
Il y a pourtant un problème, et il est de taille. Le chiffre que tout le monde cite pour mesurer cette poussée, le volume échangé, est précisément celui qu’une plateforme peut le plus facilement fabriquer. Et cette semaine, alors que la Réserve fédérale américaine relevait ses taux pour la première fois depuis 2023 (le 16 septembre) et que le Sénat laissait mourir le projet de loi CLARITY (le 15 septembre), la question de savoir ce que vaut réellement ce volume n’a jamais été aussi actuelle.
Cet article n’est pas un nouveau match Hyperliquid contre Aster, ni un cours sur les trois architectures de perp DEX : nous avons déjà traité ces sujets. C’est un guide de lecture. Comment séparer, sur un perp DEX, l’activité réelle de l’activité mise en scène ? Car derrière les trillions affichés se cachent trois indicateurs beaucoup plus honnêtes : l’open interest, les revenus du protocole et le résultat des vaults. Apprendre à les lire, c’est la seule protection dont dispose un investisseur français face à un secteur qui, faute de loi et faute d’auditeur, ne rend de comptes à personne.
Un secteur qui affiche des trillions, et alors ?
Commençons par ce qui est vrai. Le marché des perpétuels décentralisés a bel et bien changé d’échelle en deux ans. Hyperliquid, la plateforme dominante bâtie sur sa propre blockchain, concentre désormais bien plus de la moitié de l’open interest de tous les perp DEX réunis. Son open interest, c’est-à-dire le montant total des positions ouvertes non encore débouclées, reste de loin le plus élevé du secteur à la mi-septembre 2026, proche de ses plus hauts d’avant le krach d’octobre 2025. Le jeton HYPE a inscrit un nouveau record historique début septembre. Rien de tout cela n’est un mirage.
Le problème naît quand on résume ce secteur à un seul chiffre : le volume. Le volume, c’est la somme des notionnels échangés sur une période. Un contrat de 1 000 euros acheté puis revendu compte pour 2 000 euros de volume. Répétez l’opération cent fois avec le même capital et vous générez 200 000 euros de volume sans avoir pris le moindre risque net. C’est cette propriété, la facilité de répétition, qui rend le volume à la fois séduisant pour un service marketing et trompeur pour un analyste. Un classement de volume mesure l’agitation, pas l’engagement.
Or c’est bien le volume qui fait les gros titres, parce qu’il est spectaculaire et qu’il permet à chaque plateforme de revendiquer un dépassement, une percée, une domination. La discipline consiste à se demander, systématiquement : ce volume est-il adossé à du capital réel, à des frais réellement payés, à des positions réellement à risque ? Dans la plupart des cas médiatisés de 2025 et 2026, la réponse a été partielle, et parfois franchement négative.
Pourquoi le volume est la métrique la plus facile à truquer
Il existe trois grandes manières de gonfler un volume, et elles se combinent souvent.
La première est le wash trading, c’est-à-dire l’auto-échange : un même acteur, ou deux comptes coordonnés, s’achètent et se vendent le même contrat en boucle. Aucune position nette ne se crée, mais le compteur de volume s’affole. Sur un carnet d’ordres classique, le wash trading a un coût, celui du spread et des frais. Mais quand la plateforme rembourse ces frais, voire paie ses utilisateurs pour trader, le coût du wash trading tombe à zéro, ou devient même rentable. C’est là que la deuxième technique entre en jeu.
La deuxième, ce sont les incitations : les programmes de points et les promesses d’airdrop. Une plateforme annonce qu’elle distribuera un jour un jeton, et que la part de chacun dépendra du volume qu’il aura généré. Résultat immédiat : des milliers de comptes se mettent à tourner du volume pour maximiser leur allocation future, indépendamment de toute conviction directionnelle. Le volume devient une monnaie qu’on frappe soi-même. Nous reviendrons en détail sur cette économie des points, car elle est le vrai moteur de la plupart des poussées de volume observées depuis 2025.
La troisième est plus insidieuse : l’auto-déclaration. Certaines plateformes ne publient pas les données fines de leur carnet d’ordres, les ordres individuels horodatés qui permettraient à un tiers de vérifier que les transactions sont bien distinctes et indépendantes. Elles se contentent de communiquer un chiffre de volume agrégé. Impossible, dans ces conditions, de distinguer une activité authentique d’un chiffre gonflé. Sur un marché qui se revendique décentralisé et transparent, cette opacité est un paradoxe, et un signal d’alarme.
L’open interest, le garde-fou que l’on truque moins
Face au volume, il existe une métrique bien plus difficile à falsifier : l’open interest, l’encours des positions ouvertes. Pourquoi est-elle plus honnête ? Parce qu’une position ouverte immobilise de la marge. Pour afficher 1 milliard de dollars d’open interest, il faut que du capital réel soit effectivement bloqué en garantie, exposé aux mouvements de prix, susceptible d’être liquidé. Le wash trading, lui, se déboucle instantanément : il gonfle le volume sans laisser de trace durable dans l’open interest.
D’où l’intérêt du ratio entre le volume et l’open interest. Il mesure la vitesse de rotation du capital. Un ratio faible, de l’ordre de 1, signifie que les positions sont tenues, que le capital reste engagé. Un ratio très élevé signifie que le même euro tourne des dizaines de fois par jour, ce qui peut refléter du trading haute fréquence légitime, mais qui, poussé à l’extrême, trahit de l’agitation artificielle.
Les chiffres compilés par 21Shares pendant la grande poussée de l’automne 2025 sont éloquents. Hyperliquid affichait de 10 à 15 milliards de dollars de volume quotidien pour environ 13,5 milliards d’open interest, soit un ratio proche de 1 : du capital tenu, des positions réelles. Aster, sur la même période, revendiquait plus de 70 milliards de dollars de volume quotidien pour un open interest d’environ 3 milliards. Le rapport dépasse alors 20. Autrement dit, pour chaque dollar réellement engagé en position, plus de vingt dollars de volume étaient déclarés. Ce n’est pas une preuve définitive de fraude, mais c’est le genre d’écart qui, en finance traditionnelle, déclenche une enquête.
Le cas Aster : quand DeFiLlama débranche un classement
L’épisode le plus instructif de tout le cycle reste la décision de DeFiLlama, l’agrégateur de référence pour les données de la finance décentralisée, de retirer purement et simplement Aster de ses classements de volume. La date : le 6 octobre 2025, au sommet de la poussée qui avait vu Aster, adossé à la BNB Chain et soutenu par YZi Labs, dépasser brièvement Hyperliquid sur le volume, comme l’a rapporté Bitcoin.com.
Le fondateur de DeFiLlama, connu sous le pseudonyme 0xngmi, a détaillé son raisonnement publiquement. Le signal le plus parlant : sur la paire XRPUSDT, le profil de volume d’Aster suivait celui de Binance avec une corrélation quasiment de 1 pour 1, un décalque, quand celui de Hyperliquid présentait un profil « bien plus décorrélé ». Un volume authentique, issu d’une multitude de traders indépendants, ne colle pas à la trace d’une autre plateforme. Deuxième grief : Aster ne fournissait pas les données d’ordres de bas niveau nécessaires pour vérifier que les transactions étaient réelles. 0xngmi a précisé que DeFiLlama avait déjà retiré d’autres perp DEX pour des soupçons de wash trading similaires ; il ne s’agissait pas d’un traitement de faveur, mais d’une exigence d’intégrité des données.
Les ratios corroborent le diagnostic. Selon la même analyse de 21Shares, le rapport entre le volume et la valeur totale déposée (TVL) d’Aster dépassait 70 pour 1, très au-delà de la fourchette saine de 3 à 7 observée sur les autres protocoles DeFi. Son système de récompenses par points, ont souligné plusieurs analystes, encourageait mécaniquement l’auto-échange répétitif qui gonfle les volumes et crée l’illusion d’une croissance fulgurante. Aujourd’hui, le jeton ASTER s’échange bien loin de son record historique. La plateforme continue pourtant d’exister et de traiter des volumes réels ; mais l’épisode a durablement entaché la confiance dans ses chiffres, et il a surtout établi un précédent : sur ce marché, un classement de volume peut être débranché du jour au lendemain.
Hyperliquid, Aster, Lighter : le volume contre la substance
Le tableau ci-dessous résume l’écart entre l’affichage et le fond pour les trois principaux acteurs, à partir des données de la poussée de l’automne 2025 et des relevés de 2026. Les chiffres sont des ordres de grandeur, à retenir pour ce qu’ils révèlent : deux plateformes affichant des volumes comparables peuvent reposer sur des réalités radicalement différentes.
| Plateforme | Volume quotidien (pic) | Open interest | Ratio volume / OI | Modèle d’incitation | Transparence des données |
|---|---|---|---|---|---|
| Hyperliquid | 10 à 15 mrd $ | environ 13,5 mrd $ | proche de 1 | Airdrop HYPE (passé) | Positions publiques on-chain |
| Aster | plus de 70 mrd $ | environ 3 mrd $ | supérieur à 20 | Points et récompenses (actifs) | Retiré de DeFiLlama ; pas de données d’ordres |
| Lighter | environ 8 mrd $ | non communiqué (beta) | non disponible | Points (saisons du jeton LIT) | Beta sur invitation ; clawback des points suspects |
La leçon du tableau n’est pas que Hyperliquid serait irréprochable et Aster coupable. C’est que le volume, seul, ne dit rien. Il faut le confronter à l’open interest, puis, plus important encore, aux deux indicateurs qui échappent presque entièrement à la manipulation : les revenus et les vaults.
Le vrai juge de paix : les revenus du protocole
Voici le test décisif. Un volume gonflé artificiellement ne génère pas de frais nets pour le protocole, puisque ces frais sont soit remboursés, soit compensés par les récompenses distribuées. À l’inverse, des frais réellement encaissés et versés à la trésorerie du protocole sont inscrits sur la blockchain, visibles de tous, impossibles à inventer. Les revenus sont donc le juge de paix : ils mesurent la valeur que la plateforme extrait réellement de son activité.
Et c’est là que l’histoire se complique, y compris pour le leader. Selon CoinDesk, le chiffre d’affaires brut de Hyperliquid a culminé à environ 357 millions de dollars au troisième trimestre 2025, puis a reculé chaque trimestre : environ 295 millions, puis 217 millions, puis 202 millions au deuxième trimestre 2026, soit une baisse d’environ 43 % par rapport au sommet. La cause n’est pas une désaffection des traders, mais un choix de modèle : la montée en puissance des marchés déployés par des tiers via le dispositif HIP-3, dominés par les perpétuels adossés à des actifs du monde réel, laisse au protocole une part plus faible des frais, car les déployeurs en conservent la moitié.
Le point est capital pour comprendre pourquoi le volume trompe : Hyperliquid peut battre des records d’open interest et voir son jeton inscrire de nouveaux sommets tandis que ses revenus, eux, s’érodent. Le volume monte, la substance économique se déplace ailleurs. Les projections internes du modèle de rachat pointent désormais vers un chiffre d’affaires annuel très en deçà du rythme de 2025. Pour un investisseur, la conséquence est directe : le programme de rachat de HYPE, alimenté par ces revenus, se contracte à mesure que la part reversée au protocole diminue.
Les vaults ne mentent pas non plus
Le deuxième indicateur incorruptible, c’est le résultat des vaults, ces coffres de liquidité qui jouent le rôle de contrepartie. Sur Hyperliquid, le HLP (Hyperliquid Liquidity Provider) tient le marché, encaisse le funding et sert de filet de sécurité aux liquidations. Son résultat est on-chain : on sait exactement combien la « maison » gagne ou perd. Or, si le volume qui alimente un vault était majoritairement du wash trading, ce vault ne dégagerait aucun profit, puisqu’un auto-échange ne transfère aucune valeur nette. Le résultat net d’un vault est donc un test de réalité du flux qui le traverse.
Les chiffres publiés par CoinGecko racontent une histoire nuancée. Le HLP a vu ses encours culminer autour de 604 millions de dollars en septembre 2025, avant de refluer vers 269 millions en juin 2026, une baisse d’environ 55 %. Mais son résultat cumulé depuis mai 2023 atteignait tout de même quelque 137 millions de dollars, et sa meilleure journée fut le krach éclair du 10 octobre 2025, où il a engrangé plusieurs dizaines de millions en absorbant les liquidations. Un vault qui gagne de l’argent dans la durée, c’est la signature d’un flux d’ordres réel : des traders qui prennent des risques, gagnent et perdent pour de vrai.
Reste une question que la hausse des taux rend brûlante : ces rendements de vault sont-ils un vrai « real yield » ? Quand le taux sans risque américain approchait zéro, un vault à 30 % ou 60 % de rendement annuel semblait imbattable. Depuis le 16 septembre, avec des taux directeurs à 3,75-4 %, la barre de comparaison a monté, et une part du rendement affiché n’est que la rémunération d’un risque de contrepartie bien réel. C’est le même débat que celui que nous avons ouvert à propos du crédit DeFi face au choc de taux : quand l’argent gratuit disparaît, chaque point de rendement doit se justifier.
L’économie des points et des airdrops, l’usine à volume
Pour comprendre d’où vient tout ce volume, il faut regarder son carburant : les points. Le modèle a été popularisé par Hyperliquid lui-même, dont l’airdrop de fin 2024 a distribué une valeur colossale à des dizaines de milliers d’utilisateurs, récompensant l’activité passée. Depuis, chaque nouveau perp DEX reprend la recette : accumulez des points en tradant, et vous toucherez un jour un jeton. Le résultat est un marché où le volume précède la conviction, où l’on trade pour farmer, pas pour investir.
Le cas de Lighter, perp DEX bâti sur un Ethereum Layer 2 et resté longtemps en beta sur invitation, illustre à la fois le procédé et sa version la plus disciplinée. Selon Datawallet, Lighter a distribué un quart de l’offre totale de son jeton LIT lors de sa mise en circulation, aux participants des deux premières saisons de points, sans période de blocage. Surtout, le protocole a pondéré ses points en fonction de la qualité des transactions et de l’open interest plutôt que du volume brut, et il a ouvertement récupéré et réalloué les points liés à des comportements de sybil et d’auto-échange. Autrement dit, même une plateforme dont la croissance repose sur la spéculation d’airdrop reconnaît, en interne, que le volume brut est truquable et cherche à récompenser autre chose.
Cette dépendance aux incitations crée un risque de spirale. Le jour où les récompenses cessent, une part du volume s’évapore, ce qui peut faire chuter le jeton et, par ricochet, l’activité. Plusieurs observateurs ont pointé ce danger pour les plateformes dont le volume semble presque entièrement inorganique : coupez les points, et le classement s’effondre. La leçon pratique pour le lecteur : un volume qui explose au moment précis où une campagne de points bat son plein doit être lu comme une donnée marketing, pas comme une preuve d’adoption.
Comment lire un perp DEX : la grille de lecture
Voici, en une grille, la hiérarchie des indicateurs, du plus manipulable au plus fiable. Elle tient sur une idée simple : plus une métrique exige du capital réellement immobilisé ou des frais réellement payés, plus elle est honnête.
| Indicateur | Ce qu’il mesure | Facilité à truquer | Où le vérifier |
|---|---|---|---|
| Volume | Notionnel échangé | Très élevée (wash trading, points, auto-déclaration) | Agrégateurs, avec méfiance |
| Open interest | Capital engagé dans les positions ouvertes | Modérée (exige de la marge réelle) | DeFiLlama, Coinglass |
| Ratio volume / open interest | Vitesse de rotation du capital | Anormal si très élevé | Calcul direct |
| Ratio volume / TVL | Intensité par euro déposé | Alerte au-dessus de 7 | DeFiLlama |
| Revenus du protocole | Frais réellement encaissés | Faible (inscrits on-chain) | DeFiLlama, tableaux de bord |
| Résultat des vaults (HLP, JLP) | Résultat net de la contrepartie | Faible (inscrit on-chain) | Explorateurs, docs du protocole |
Un mot sur les oracles, absents de cette grille mais toujours présents en arrière-plan : même un volume authentique peut se construire sur un prix faussé. Les perp DEX à pool de liquidité, comme Jupiter ou GMX, importent leur prix d’un oracle externe, ce qui en fait une cible de manipulation, un risque que nous avons décortiqué à propos de la vieille faille des oracles. Vérifier le volume ne suffit donc pas : il faut aussi se demander à quel prix il s’échange.
Le levier coûte plus cher : ce que change la hausse de la Fed
Le décor macroéconomique vient d’être bouleversé, et il pèse directement sur la qualité du volume. Le 16 septembre 2026, le Comité de politique monétaire de la Réserve fédérale a relevé son taux directeur d’un quart de point, à une fourchette de 3,75 à 4 %, sa première hausse depuis 2023, par un vote unanime de 12 voix contre zéro, comme l’indique le communiqué officiel du FOMC. Une large majorité des membres anticipe une nouvelle hausse d’ici la fin de l’année.
Pourquoi est-ce important pour un perp DEX ? Parce que le taux de funding, qui rémunère l’écart entre le prix du perpétuel et le prix au comptant, intègre une composante d’intérêt calée sur le taux sans risque. Quand ce taux monte, tenir une position longue à effet de levier coûte structurellement plus cher, un mécanisme que nous avons détaillé dans notre analyse du funding après le verdict de la Fed. Le levier devient un bien plus onéreux.
La conséquence sur la qualité du volume est double. D’abord, un capital qui peut désormais toucher près de 4 % sans risque sur des bons du Trésor a un coût d’opportunité bien réel : la liquidité mercenaire, celle qui ne vient que pour farmer des points, devient plus volatile et plus prompte à partir. Ensuite, quand le coût du levier augmente, le trading purement spéculatif se raréfie et l’écart entre le volume affiché et l’open interest tenu devient un signal encore plus discriminant. C’est dans les marées descendantes que l’on voit qui nageait sans maillot. Les mêmes forces répriment déjà le levier facile ailleurs dans la DeFi, comme le montre notre dossier sur le crédit on-chain.
CLARITY est mort, les chiffres on-chain restent seuls juges
La veille de la hausse de la Fed, le 15 septembre, le Sénat américain a laissé mourir le projet de loi CLARITY, faute d’atteindre les 60 voix nécessaires pour ouvrir le débat, comme l’a rapporté CNBC. Le texte, qui devait répartir la supervision des actifs numériques entre la SEC et la CFTC, a achoppé sur des clauses d’éthique visant les avoirs crypto d’élus, non sur son architecture. À court terme, il est enterré. Pour les marchés que nous étudions, cela signifie une chose : il n’y a, aux États-Unis, aucune loi imposant aux plateformes de perpétuels des obligations de reporting ou de divulgation comparables à celles des marchés réglementés. Nous avons analysé les répercussions plus larges de cet échec dans notre article sur les flux d’ETF face à la Fed et à la mort de CLARITY.
Le paradoxe est saisissant. La donnée on-chain est d’une transparence radicale : sur Hyperliquid, les positions des grandes baleines sont publiques et suivies en temps réel, ce que nous avons illustré à propos des alertes baleines et de leur positionnement. Et pourtant, les métriques agrégées que ces mêmes chaînes produisent, à commencer par le volume, restent falsifiables, et aucun régulateur ni auditeur n’en certifie l’exactitude. La transparence de la blockchain ne vaut que si l’on sait lire les bons chiffres.
En parallèle, un marché de perpétuels réellement réglementés se construit pièce par pièce du côté de la finance traditionnelle américaine. La CFTC a autorisé le BTCPERP de Kalshi, premier perpétuel véritable sur une place enregistrée aux États-Unis. Son président, Michael Selig, a qualifié cette décision de « moment décisif », rappelant que l’agence n’avait pas approuvé un nouveau type de dérivé depuis plus d’une décennie, dans des propos rapportés par CoinDesk.
Que le produit soit assez sérieux pour mobiliser le régulateur américain et les grandes Bourses historiques n’est pas anodin. Jeffrey Sprecher, fondateur et patron d’Intercontinental Exchange, la maison mère du New York Stock Exchange, a lâché lors d’une conférence Bernstein que Hyperliquid était « plus gros que le NASDAQ », avant d’ajouter : « Ce sont onze personnes », des propos relayés par CoinDesk. Le noyau d’activité réelle est donc bien assez grand pour inquiéter les places historiques, même si les chiffres de tête, eux, restent souvent gonflés. Les deux vérités coexistent.
Le cadre européen : hors périmètre, sans recours
Pour l’investisseur français, la question réglementaire se pose différemment, et elle est sans ambiguïté. Un contrat perpétuel est un dérivé : à effet de levier, sans échéance, il constitue un contrat sur différence (CFD) au sens de la directive MiFID II. Il échappe donc au règlement MiCA, qui ne couvre que les crypto-actifs au comptant et leurs prestataires, et relève de l’Autorité des marchés financiers (AMF). L’ESMA l’a confirmé sans détour dans sa déclaration du 24 février 2026 : un perpétuel est un CFD quel que soit son nom commercial, et ni le mécanisme de funding ni la présence d’un fonds d’assurance ne changent cette qualification.
Les conséquences sont lourdes. Un CFD sur crypto vendu à un particulier européen est plafonné à un effet de levier de 2 pour 1, assorti d’une protection contre le solde négatif, d’un avertissement sur les risques et, point crucial ici, d’une interdiction des incitations commerciales. Or les perp DEX permissionless proposent des effets de levier de plusieurs dizaines, voire centaines de fois, et sont bâtis sur des incitations, précisément le carburant des points que nous avons décrit. Ils sont non custodial, permissionless et sans procédure de connaissance du client (KYC) : ils se situent tout entiers hors du périmètre agréé.
Concrètement, un résident français qui trade sur un tel service n’a aucun recours en cas de litige, de piratage ou de défaillance. La période transitoire qui permettait aux prestataires enregistrés (PSAN) de poursuivre leur activité en attendant l’agrément CASP s’est achevée le 1er juillet 2026 ; l’AMF a rappelé qu’un prestataire non conforme doit organiser une sortie ordonnée, et exercer sans agrément constitue un délit puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende, comme le détaille la notice de l’AMF. L’AMF et l’ACPR tiennent par ailleurs une liste noire régulièrement enrichie de sites de dérivés crypto non autorisés. Le volume affiché par une plateforme offshore ne dit donc rien de sa légalité pour un particulier français : elle peut être colossale et rester interdite.
Ce que l’investisseur français doit vérifier
Ramenons tout cela à une méthode. Avant de prendre au sérieux le classement de volume d’un perp DEX, ou avant d’y déposer le moindre euro, passez la plateforme au crible de ces questions.
- Regardez l’open interest, pas seulement le volume : c’est le capital réellement engagé, bien plus difficile à falsifier.
- Calculez le ratio volume sur open interest : un rapport très supérieur à 1 sur la durée, sans raison technique, doit éveiller la méfiance.
- Vérifiez le ratio volume sur TVL : au-delà de 7, le signal d’alerte s’allume ; à plus de 70, il hurle.
- Consultez les revenus du protocole et le résultat des vaults : ce sont les chiffres on-chain que l’on ne peut pas inventer.
- Assurez-vous que la plateforme est bien référencée par un agrégateur indépendant comme DeFiLlama, et n’en a pas été retirée pour données douteuses.
- Demandez-vous d’où vient le volume : une campagne de points en cours transforme le volume en donnée marketing.
- Rappelez-vous le cadre : ces services sont hors du périmètre AMF, sans recours possible en cas de problème.
Le secteur des perp DEX est une innovation financière majeure, et son noyau d’activité est bien réel. Mais il vit une phase où la course à l’affichage prime souvent sur la substance. La bonne nouvelle, c’est que la blockchain fournit tous les outils pour trancher : open interest, revenus, vaults. Encore faut-il regarder ces chiffres plutôt que la manchette. Dans un monde où la Fed vient de rendre le capital plus cher et où le Congrès américain a renoncé à écrire les règles, savoir lire les vrais chiffres n’est plus une compétence d’analyste : c’est la première ligne de défense de l’épargnant.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’un perp DEX ?
Un perp DEX est une plateforme décentralisée qui permet d’échanger des contrats à terme perpétuels, c’est-à-dire des dérivés à effet de levier sans date d’échéance, directement depuis un portefeuille auto-hébergé, sans intermédiaire centralisé. Les plus connus sont Hyperliquid, Aster, dYdX, GMX, Jupiter et Lighter. Contrairement à une plateforme centralisée, la garde des fonds et le règlement des transactions reposent sur des contrats intelligents.
Pourquoi le volume d’un perp DEX peut-il être trompeur ?
Le volume mesure le notionnel échangé, un chiffre que l’on peut gonfler facilement par du wash trading (auto-échange en boucle), par des programmes de points qui récompensent l’activité, ou par une simple auto-déclaration sans données vérifiables. En octobre 2025, DeFiLlama a retiré Aster de ses classements pour de tels soupçons. Il vaut mieux se fier à l’open interest, aux revenus du protocole et au résultat des vaults, plus difficiles à falsifier.
Qu’est-ce que l’open interest et pourquoi est-il plus fiable ?
L’open interest est le montant total des positions ouvertes non encore débouclées. Il est plus fiable que le volume parce qu’il exige du capital réellement immobilisé en garantie et exposé aux mouvements de prix. Un wash trading gonfle le volume mais laisse l’open interest inchangé. Un ratio volume sur open interest anormalement élevé, comme celui d’Aster à plus de 20 pendant l’automne 2025, est un signal d’activité artificielle.
Un Français peut-il utiliser légalement un perp DEX ?
Les contrats perpétuels sont des CFD au sens de MiFID II et relèvent de l’AMF, pas de MiCA. Les perp DEX permissionless, sans KYC et sans garde des fonds, se situent hors du périmètre agréé en France : l’investisseur n’a aucun recours en cas de litige ou de piratage. L’effet de levier proposé dépasse largement le plafond de 2 pour 1 imposé aux CFD crypto pour les particuliers, et l’AMF et l’ACPR publient une liste noire des sites non autorisés.
La hausse des taux de la Fed change-t-elle la donne pour les perp DEX ?
Oui. La hausse du 16 septembre 2026, qui a porté le taux directeur à 3,75-4 %, renchérit la composante d’intérêt du funding et donc le coût de détention d’une position à effet de levier. Un capital qui peut toucher près de 4 % sans risque a un coût d’opportunité réel, ce qui rend la liquidité mercenaire attirée par les points plus volatile. Les rendements de vault doivent désormais se comparer à ce nouveau taux sans risque pour juger s’il s’agit d’un vrai rendement.
Par Yuki Tanaka, rédaction DeFi et marchés on-chain, HOGE Wire.