La guerre des coffres : le crédit DeFi face à Bruxelles
Retrait automatisé de coffres Morpho, bras de fer Aave contre Morpho, Bruxelles qui vise les 54 milliards du crédit DeFi : récit d'une semaine qui a fait du vault la ligne de faille on-chain.
Le 1er octobre 2026, un système de gestion du risque baptisé Shift DeFi a vidé son coffre de stablecoins en pleine nuit. Pas un vol, pas un bug : un repli automatique. Les robots de Shift ont détecté une chute brutale de la liquidité sur plusieurs marchés de prêt du protocole Morpho et ont débouclé toutes leurs positions, sans perte, avant de suspendre les dépôts le temps d’une revue (Crypto Times). La veille, l’Autorité bancaire européenne (EBA) recommandait de faire entrer le crédit DeFi dans le périmètre de MiCA. Et quelques jours plus tôt, le fondateur d’Aave traitait la proposition de classification des coffres de son rival Morpho de «self-serving», d’intéressée. Trois signaux, une seule semaine, un seul objet au centre de la cible : le coffre.
Le coffre (vault) et son gérant, le curateur (curator), sont devenus en 2026 la ligne de faille du crédit on-chain. C’est par eux que passe la croissance, puisque les grandes plateformes y acheminent des milliards ; par eux que se jouent les rivalités de gouvernance ; par eux que se propagent les mauvaises dettes ; et c’est sur eux que Bruxelles vient de poser la main. Ce dossier raconte comment un simple conteneur de capital est devenu l’enjeu le plus disputé de la finance décentralisée, et ce que cela change pour un déposant francophone.
Trois signaux en une semaine
Reprenons les faits dans l’ordre. Le 24 septembre, l’EBA a publié sa réponse à la consultation de la Commission européenne sur la révision de MiCA et recommandé d’ajouter le prêt, l’emprunt et l’intermédiation vers les protocoles DeFi à la liste des services encadrés. Le même jour, le fondateur d’Aave, Stani Kulechov, démontait publiquement la grille de lecture des coffres proposée par Paul Frambot, le patron de Morpho. Et le 1er octobre, Shift DeFi annonçait que son coffre Liquid USDC avait été débouclé automatiquement après une chute de liquidité sur Morpho. Trois acteurs différents, trois registres (le régulateur, deux fondateurs rivaux, un gérant de risque), un même objet.
Shift DeFi n’est pas un géant : son coffre pesait environ 1,2 million de dollars le 29 septembre. L’intérêt n’est pas la taille, c’est le mécanisme. Un système de risque tiers a jugé que la liquidité disponible sur certains marchés Morpho devenait trop mince pour garantir une sortie ordonnée, et il a préféré sortir d’abord, poser les questions ensuite. Les positions ont été fermées à mesure que la liquidité revenait, sans perte au bout du compte. C’est exactement le genre de prudence que les déposants réclament depuis la vague d’incidents de 2026, et c’est aussi l’aveu qu’un coffre curé peut se retrouver coincé entre une promesse de retrait immédiat et des marchés sous-jacents qui, eux, ne sont pas toujours liquides. Ce décalage entre la liquidité affichée et la liquidité réelle, nous l’avons déjà vu à l’oeuvre dans les flux et les réserves des plateformes.
Un coffre, un curateur : de quoi parle-t-on ?
Pour comprendre la bataille, il faut comprendre l’objet. Dans le modèle historique d’Aave, les déposants versent leurs fonds dans un grand pool partagé, et une gouvernance on-chain (les détenteurs du jeton AAVE) décide quels actifs sont acceptés en garantie, avec quels paramètres de risque. Le risque est mutualisé : une liste d’actifs commune, un coussin commun, une défaillance qui se répartit sur tout le monde.
Morpho a cassé ce modèle en deux. À la base, Morpho Blue est un noyau minimal et immuable : chaque marché isole une seule garantie, un seul actif prêté, un seul oracle, un seul ratio de liquidation. Par-dessus, des coffres regroupent les dépôts des utilisateurs et les répartissent entre ces marchés isolés. Qui décide de la répartition ? Un curateur : Gauntlet, Steakhouse Financial, MEV Capital, Re7 Labs et quelques autres, des sociétés qui jouent, de fait, le rôle de gérants de fonds on-chain. Le déposant choisit un coffre comme on choisit un gérant, sur sa réputation et sa politique de risque.
Cette couche de coffres n’est plus marginale. Selon les chiffres repris par la presse spécialisée, environ 10 milliards de dollars transitent désormais par plus de 4 000 coffres déployés, sur un marché du crédit DeFi évalué entre 50 et 55 milliards de dollars (AMBCrypto). La modularité a un prix : elle déplace le risque du code vers l’humain qui paramètre le coffre. C’est tout l’objet du débat de septembre, et la raison pour laquelle régulateurs et fondateurs se disputent désormais la définition d’un conteneur de capital.
Le crédit on-chain en chiffres
Avant d’entrer dans la bataille, posons la carte du marché. Le secteur reste dominé par Aave, qui a lancé sa version V4 le 30 juin 2026 avec une architecture dite «hub and spoke» séparant un hub central pour les actifs grand public, un hub «Prime» pour les garanties les plus surveillées et un hub dédié aux stratégies stablecoin (Phemex). Morpho, deuxième, joue la carte de l’infrastructure invisible. Derrière eux viennent Spark, Compound et Fluid, puis, côté crédit institutionnel, Maple.
| Protocole | Modèle | Dépôts / TVL (ordre de grandeur) | Jeton |
|---|---|---|---|
| Aave | Pool universel + gouvernance | ~27 Md$ (mi-septembre) | AAVE |
| Morpho | Marchés isolés + coffres curés | >14 Md$ de dépôts | MORPHO |
| Spark (Sky) | Pool adossé à l’écosystème Sky / DAI | ~7 Md$ | SPK |
| Compound | Pool, marchés V3 cloisonnés | ~3 Md$ | COMP |
| Fluid (Instadapp) | Liquidité unifiée, prêt et DEX | ~2 Md$ | FLUID |
| Maple | Crédit institutionnel surcollatéralisé | ~2 à 5 Md$ | SYRUP |
Côté marché, le 1er octobre 2026, AAVE s’échangeait autour de 145,50 euros, pour une capitalisation d’environ 2,25 milliards d’euros, en hausse de près de 20 % sur sept jours (CoinGecko). MORPHO valait environ 2,18 euros, soit une capitalisation d’environ 1,52 milliard d’euros (CoinGecko). Aave pèse donc à peu près une fois et demie Morpho en Bourse, alors qu’il n’héberge qu’environ le double de ses dépôts : le signe que le marché valorise différemment un jeton qui rachète ses propres titres (AAVE) et un jeton de pure gouvernance (MORPHO). À côté de ce crédit «par le prêt», rappelons qu’il existe un autre crédit DeFi, celui de la frappe de stablecoins adossés à une garantie, que nous avons détaillé avec GHO, USDS et crvUSD.
Pourquoi les coffres ont tout gagné
Si le coffre a gagné, c’est qu’il résout un problème commercial. Une plateforme centralisée qui veut offrir du crédit à ses clients n’a pas envie de construire un moteur de prêt, de l’auditer et d’en porter le risque réglementaire. Elle préfère brancher un coffre. Coinbase l’a fait avec Morpho dès janvier 2025, et les prêts originés via Coinbase ont depuis dépassé le milliard de dollars (DL News). Crypto.com a suivi en déployant Morpho sur sa chaîne Cronos. Derrière ces intégrations, c’est la thèse de la banque invisible : le protocole devient une plomberie que d’autres habillent, et le déposant ne sait souvent même pas qu’il utilise Morpho.
Les chiffres suivent. Morpho a dépassé 14 milliards de dollars de dépôts à la mi-septembre et franchi la barre des 5 milliards de prêts actifs (Crypto Economy), avec Base comme terrain de jeu principal. En juin 2026, le protocole a bouclé une levée de 175 millions de dollars menée par Paradigm et a16z, sur une valorisation d’environ 2 milliards (Yahoo Finance). Paul Frambot compare volontiers Morpho à un réseau comme Visa ou Mastercard à ses débuts : une infrastructure neutre qui met en relation des capitaux et des emprunteurs, et laisse les marques grand public au front. Aave, de son côté, reste le mastodonte, avec environ 27 milliards de dollars de dépôts à la mi-septembre (crypto.news) et une V4 qui a relancé sa croissance.
Les coffres attirent aussi une clientèle plus inattendue : les institutions. Fonds de crédit tokenisés, bons du Trésor américain on-chain, stablecoins émis par des banques : une nouvelle génération de garanties cherche un moteur de prêt que l’on puisse encadrer, et le coffre curé offre exactement cela, un cadre où un gérant connu applique une politique de risque documentée. Aave a ouvert un marché dédié à ces actifs institutionnels, et Morpho héberge des coffres opérés par des gérants qui ressemblent de plus en plus à des sociétés de gestion classiques. C’est une bonne nouvelle pour les volumes, et un casse-tête pour les juristes : plus un coffre ressemble à un fonds, plus il attire le regard du régulateur.
L’économie fragile des curateurs
Puis, fin septembre, un pavé dans la mare, venu de Morpho lui-même. Le compte X officiel du protocole a publié, avant de l’effacer, un message au vitriol sur le modèle économique des curateurs. Le constat : la plupart des curateurs ne vivent pas des frais prélevés on-chain sur leurs coffres, mais d’accords de distribution privés négociés hors chaîne. Le message citait une intégration grand public (que plusieurs médias ont identifiée comme Robinhood Earn) facturée à 0 % de frais pendant que le protocole finançait de sa poche un rendement cible de 7 %, ainsi qu’un autre montage prélevant 25 % du rendement, réparti 80/15/5 entre la plateforme, le curateur et l’intergiciel. Sa conclusion, brutale : «Les frais de base d’un coffre ne paieront pas votre équipe. Sans partage de frais hors chaîne, wrappers sur mesure ou subventions du protocole, l’unité économique casse.»
Paul Frambot a rapidement désavoué le texte, l’attribuant à un outil marketing tiers dopé à l’IA : «Le tweet n’a été ni écrit ni publié par nous. Nous avons retiré le message peu après sa parution et immédiatement révoqué l’accès du tiers au compte» (Crypto News). Il n’a ni nommé l’outil, ni confirmé les chiffres. Stani Kulechov n’a pas laissé passer l’occasion : il a qualifié le message effacé de «vision la plus baissière possible pour leurs détenteurs de jetons», et demandé comment un outil d’IA avait pu mettre la main sur des termes de contrats confidentiels et sur l’accès direct au compte. Au-delà de la passe d’armes, le fond compte : si les curateurs dépendent d’accords opaques pour exister, alors le coffre n’est pas qu’une technologie neutre, c’est une entreprise avec ses incitations, et parfois ses conflits.
La concentration aggrave le tableau. D’après le cabinet Chorus One, les encours gérés par les curateurs sont passés d’environ 300 millions à 7 milliards de dollars en un an, et les cinq premiers en concentrent près de 43 %, Gauntlet et Steakhouse en tête (Chorus One). Quelques sociétés paramètrent donc le risque d’une large part du crédit on-chain. Chorus One résume la situation d’une formule qui a fait mouche : l’architecture de la DeFi est résiliente, sa culture du risque ne l’est pas.
Quand la liquidité s’évapore
Revenons à Shift DeFi, car l’épisode du 1er octobre illustre le talon d’Achille du modèle. Un coffre promet en général un retrait à la demande. Mais il place les fonds dans des marchés isolés dont la liquidité dépend de la présence d’emprunteurs et de prêteurs à l’instant précis où l’on veut sortir. Quand l’utilisation d’un marché grimpe (beaucoup d’emprunts, peu de liquidités libres), un déposant qui veut partir peut devoir attendre, ou accepter que le coffre déboucle des positions à un mauvais moment.
Shift DeFi a choisi de ne pas attendre. Son système a détecté la baisse de liquidité, débouclé ce qu’il pouvait, puis patienté pour le reste jusqu’au retour des contreparties, sans perte au bout du compte (Crypto Times). C’est une bonne nouvelle (le garde-fou a fonctionné) et un avertissement (le garde-fou a dû se déclencher). Le même mécanisme, sur un coffre cent fois plus gros et un marché cent fois plus stressé, ne se dénouerait pas forcément aussi proprement. La liquidité affichée d’un coffre n’est pas la liquidité garantie, une leçon que les marchés de prêt partagent avec les carnets d’ordres des plateformes.
2026, l’année des mauvaises dettes
Le risque de liquidité n’est que la partie visible. 2026 restera l’année où la mauvaise dette (de la dette que plus personne ne rembourse, laissée au bilan du protocole) est redevenue un sujet central. Le fil rouge de ces incidents : des oracles mal choisis et des curateurs qui ont mal évalué une garantie.
| Événement | Date | Ampleur | Mécanisme |
|---|---|---|---|
| KelpDAO / rsETH | avril 2026 | ~292 M$, jusqu’à ~200 M$ de mauvaise dette sur Aave | pont compromis, garantie listée |
| Stream Finance / xUSD | novembre 2025 | ~93 M$, ~285 M$ de contagion | actifs hors chaîne, dépeg, oracle figé |
| Resolv / USR | mars 2026 | ~25 M$ | clé AWS, oracle codé en dur |
| Summer Finance | juillet 2026 | ~65 M$ | flash loan manipulant la comptabilité d’un coffre |
| Morpho / PT-reUSD | août 2026 | ~36 M$ de liquidations | oracle TWAP 15 minutes manipulé |
| Tectonic (Cronos) | août 2026 | ~75 M$ | manipulation de prix via flash loan |
L’affaire KelpDAO est la plus parlante pour notre sujet, parce qu’elle a frappé non pas un coffre exotique mais Aave, le protocole le plus conservateur du marché. Un actif de restaking listé en garantie a vu son pont compromis, laissant jusqu’à 200 millions de dollars de dette non couverte sur Aave V3 (NewsBTC, forum Aave). Nous avons raconté le sauvetage qui a suivi dans notre récit sur le pont KelpDAO. La leçon de 2026, c’est que même le modèle sans curateur saigne quand la garantie elle-même est mal évaluée. Plus tard dans l’année, deux attaques (Summer Finance en juillet, Morpho PT-reUSD en août) ont visé directement la comptabilité ou l’oracle d’un coffre, dans une vague de manipulations de prix recensée par les analystes (Crypto Times, KuCoin Research).
Omer Goldberg, fondateur de Chaos Labs, a résumé le péché récurrent à propos de l’exploit Resolv : «L’oracle est codé en dur et n’est donc jamais réévalué. Le wstUSR était valorisé à 1,13 dollar alors qu’il s’échangeait autour de 0,63 dollar sur le marché secondaire» (The Defiant). Quand le prix de référence ment, la liquidation arrive trop tard et la perte reste au bilan. La garantie d’un coffre ne vaut jamais plus que la qualité de l’oracle qui la mesure.
Le procès du coffre : Aave contre Morpho
Au coeur de la semaine, une question de droit déguisée en querelle d’ingénieurs : qu’est-ce qu’un coffre, juridiquement ? Paul Frambot a proposé une taxonomie en deux cases. D’un côté, les coffres «non-custodial» : le curateur y a un rôle limité et l’utilisateur garde de la flexibilité (une capacité de sortie, un délai de blocage connu d’avance). De l’autre, les coffres «discretionary», pilotés par un gérant d’actifs doté d’un vrai pouvoir discrétionnaire, et qui, eux, tomberaient sous le droit des valeurs mobilières (les securities laws américaines). L’idée : offrir aux régulateurs une grille simple, et au passage sanctuariser le modèle de coffre léger comme non réglementé.
Stani Kulechov a refusé le cadre, le jugeant «self-serving», intéressé (The Defiant, Crypto Times). Son argument de fond est solide : un coffre qui laisse au curateur le pouvoir d’allouer le capital entre marchés, voire d’ouvrir de nouveaux marchés au-delà du mandat initial du déposant, ne devrait pas être qualifié de non-custodial au seul motif qu’il existe un délai de blocage. Pour lui, un coffre réellement non-custodial n’a tout simplement pas de gérant ; et les coffres discrétionnaires ne sont pas un problème en soi, pourvu que les voies de conformité existent. Des développeurs de coffres ont abondé : un timelock n’efface pas le gérant, il le ralentit. Derrière le vocabulaire, l’enjeu est colossal : faire basculer la moitié du crédit on-chain du côté «produit financier réglementé», ou du côté «outil neutre».
Bruxelles entre dans la danse
C’est précisément la question que l’Europe a décidé de trancher. Le 24 septembre, l’EBA a remis sa réponse à la consultation de la Commission sur la révision de MiCA et recommandé d’intégrer le prêt, l’emprunt et l’intermédiation DeFi à la liste des services encadrés (EBA, Unchained). Le régulateur veut combler un trou qu’il juge dangereux : MiCA interdit aux émetteurs de stablecoins et aux prestataires (CASP) de verser un intérêt sur les stablecoins, mais prêter un stablecoin rapporte quand même un rendement au porteur. Résultat, un arbitrage réglementaire que l’EBA veut fermer.
| Option envisagée par l’EBA | Objectif |
|---|---|
| Plafonds de levier | limiter l’endettement de tout ou partie des utilisateurs |
| Tests d’adéquation | vérifier qu’un particulier comprend le produit |
| Certification des protocoles DeFi | évaluer au minimum la résilience d’un protocole aux cyberattaques |
| Restriction sur les stablecoins | interdire aux CASP de prêter via des stablecoins non autorisés |
Le document chiffre le phénomène : le crédit crypto est intermédié dans au moins 16 États membres, 39 jetons de monnaie électronique (EMT) étaient émis sous MiCA au 1er septembre 2026, et deux stablecoins dominent le marché du prêt sans être nommés (le marché a reconnu l’USDT, non autorisé sous MiCA, et l’USDC). La consultation de la Commission s’est refermée le 30 septembre 2026, et la Commission doit désormais remettre un rapport de révision de MiCA, assorti le cas échéant d’une proposition législative (CryptoSlate). L’idée de certification est la plus lourde de conséquences : elle créerait une liste blanche de protocoles auxquels les acteurs licenciés pourraient se connecter, et renverrait les autres dans une zone grise.
Un point du rapport mérite une attention particulière : l’EBA s’inquiète des outils d’intermédiation, souvent dopés à l’intelligence artificielle, qui effacent la frontière entre un prestataire régulé et un pool DeFi non régulé. Un particulier qui clique sur «faire fructifier» dans l’application d’une plateforme licenciée ignore souvent que ses fonds partent vers un coffre curé, chez un tiers, sans garantie. C’est précisément ce brouillage que la certification veut dissiper : donner au prestataire régulé une liste de protocoles jugés sûrs, et rendre l’acheminement visible. Pour Bruxelles, le danger n’est pas la DeFi en soi, c’est la DeFi vendue comme un produit bancaire sans en avoir les protections.
Ce que surveille l’AMF en France
Pour un lecteur francophone, la question devient concrète. En France, le régime transitoire des PSAN (hérité de la loi PACTE) a pris fin le 1er juillet 2026 ; depuis, un prestataire doit être agréé CASP sous MiCA, et l’AMF a rappelé que les acteurs non conformes doivent organiser une sortie ordonnée (AMF). Le non-respect est un délit au titre du Code monétaire et financier. Mais MiCA, aujourd’hui, ne couvre pas le prêt : un protocole de crédit DeFi n’est ni un CASP, ni un émetteur ; il tombe dans l’angle mort que l’EBA veut justement supprimer.
Concrètement, l’AMF (conduite de marché) et l’ACPR (prudentiel) surveillent les prestataires qui font l’interface avec ces protocoles, pas le code lui-même. Les dérivés crypto (perpétuels, futures) relèvent, eux, de MiFID II et non de MiCA. S’y ajoute DORA, le règlement sur la résilience opérationnelle, qui impose aux entités financières des exigences de cybersécurité, précisément la brique que l’EBA veut étendre aux protocoles via la certification. Et un rappel qui change tout pour le déposant : aucun fonds de garantie des dépôts ne couvre un coffre DeFi. Le partage entre détail grand public et flux institutionnels sous KYC, que nous avons décrit dans notre dossier sur la scission du crédit DeFi, est précisément ce que le régulateur cherche à formaliser.
Non-custodial, vraiment ?
Toute la bataille se ramène à un mot : la garde (custody). Un coffre non-custodial, au sens strict, est un contrat dont ni le curateur ni le protocole ne peuvent détourner les fonds vers une adresse arbitraire. Mais la garde, ce n’est pas seulement la détention des clés, c’est le contrôle. Si un curateur peut déplacer le capital d’un marché à un autre, choisir les oracles, ajouter une garantie, alors il exerce un contrôle économique sur l’argent d’autrui, même sans jamais pouvoir le voler. C’est ce contrôle, et non la seule détention de la clé privée, que les régulateurs apprennent à regarder.
La nuance n’est pas théorique. Un délai de blocage donne au déposant le temps de partir avant qu’un changement de politique ne prenne effet ; il ne supprime pas le pouvoir du curateur, il le rend visible et différé. La distinction entre détenir une clé et décider de l’usage des fonds, nous l’avons déjà croisée côté conservation, quand il a fallu repartager les clés après le vol de Bitget : «qui tient la clé» et «qui contrôle» sont deux questions séparées. Pour le déposant d’un coffre, la vraie question n’est donc pas seulement «mes clés sont-elles en sécurité ?», mais «qui peut changer les règles de mon coffre, et à quelle vitesse puis-je en sortir ?».
Taux, levier et cycle macro
Le calendrier de Bruxelles n’est pas un hasard. L’EBA s’inquiète du levier au moment précis où le crédit redevient cher. La Banque centrale européenne a relevé ses taux de 25 points de base le 16 septembre 2026, portant le taux de la facilité de dépôt à 2,50 %, le taux de refinancement principal à 2,65 % et la facilité de prêt marginal à 2,90 % (BCE). L’Euribor 3 mois évolue autour de 2,66 %, et de l’autre côté de l’Atlantique la Réserve fédérale maintient un taux directeur nettement plus élevé.
Pour la DeFi, ces taux sont une référence. Quand un stablecoin prêté rapporte 4 à 5 % on-chain pendant que le cash sans risque en euro rapporte 2,5 %, l’écart attire les capitaux et le levier. Les stratégies de looping (emprunter contre une garantie pour racheter la même garantie, encore et encore) amplifient les rendements et les risques, et c’est exactement ce que les plafonds de levier de l’EBA visent. L’appétit pour ces montages suit le cycle macro : il gonfle quand la liquidité mondiale afflue et se dégonfle au premier resserrement, ce qui fait du crédit DeFi un amplificateur, à la hausse comme à la baisse, des conditions financières décidées à Francfort et à Washington.
Comment lire un coffre avant d’y déposer
Face à cette complexité, un déposant n’est pas démuni. Avant de confier des fonds à un coffre, quelques vérifications séparent un rendement compris d’un pari aveugle.
- Le curateur : qui paramètre le coffre, quel est son historique, a-t-il déjà laissé une mauvaise dette derrière lui ?
- La concentration : le coffre mise-t-il sur une poignée de marchés ou de garanties, ou diversifie-t-il réellement ?
- L’oracle : le prix des garanties vient-il d’un marché liquide, d’une moyenne (TWAP) manipulable sur une courte fenêtre, ou pire, d’une valeur codée en dur ?
- L’isolement : une défaillance sur un marché contamine-t-elle les autres, ou reste-t-elle cloisonnée ?
- La sortie : quel est le délai de blocage, et que se passe-t-il si la liquidité se tarit, comme chez Shift DeFi ?
- Les frais cachés : le rendement affiché dépend-il d’une subvention du protocole ou d’un accord hors chaîne qui peut disparaître du jour au lendemain ?
- L’audit : le code a-t-il été audité, et surtout, l’audit couvre-t-il l’oracle et la configuration, pas seulement le contrat ?
Aucune de ces questions ne garantit un rendement, mais chacune réduit la part d’inconnu. Et toutes convergent vers la même idée que régulateurs et fondateurs ont redécouverte cette semaine : dans le crédit on-chain, le risque n’est pas dans le jeton, il est dans le coffre.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’un coffre (vault) dans le crédit DeFi ?
Un coffre est un contrat qui regroupe les dépôts d’utilisateurs et les répartit automatiquement entre des marchés de prêt, selon une politique de risque fixée par un curateur comme Gauntlet ou Steakhouse. Le déposant choisit un coffre comme un gérant : il délègue l’allocation et le paramétrage du risque, tout en gardant, en théorie, la capacité de retirer ses fonds.
Pourquoi l’EBA veut-elle réguler le crédit DeFi sous MiCA ?
Parce que MiCA, en 2023, a volontairement laissé le prêt de cryptoactifs hors de son périmètre, ce qui crée un arbitrage : prêter un stablecoin rapporte un rendement alors que verser un intérêt dessus est interdit. Le 24 septembre 2026, l’EBA a recommandé d’y remédier avec des plafonds de levier, des tests d’adéquation, une certification des protocoles et des restrictions sur les stablecoins non autorisés.
Quelle est la différence de modèle de risque entre Aave et Morpho ?
Aave mutualise le risque dans de grands pools gouvernés par les détenteurs du jeton, avec un coussin commun, si bien qu’une défaillance est socialisée. Morpho isole chaque marché et confie l’allocation à des curateurs via des coffres, si bien qu’une défaillance reste en principe cloisonnée, mais la qualité dépend entièrement du curateur choisi.
Les coffres DeFi sont-ils vraiment non-custodial ?
Cela dépend du pouvoir laissé au curateur. S’il peut déplacer le capital, choisir les oracles ou ouvrir de nouveaux marchés, il exerce un contrôle économique sur les fonds, même sans pouvoir les voler. Un simple délai de blocage ne supprime pas ce pouvoir, ce qui explique pourquoi Stani Kulechov conteste l’étiquette non-custodial appliquée à ces coffres.
Que risque un déposant dans un coffre curé ?
Trois risques principaux : la mauvaise évaluation d’une garantie par le curateur ou son oracle, à l’origine des mauvaises dettes de 2026 ; une pénurie de liquidité qui retarde ou dégrade les retraits ; et l’absence de tout fonds de garantie des dépôts. Lire la politique du coffre, son oracle et son historique reste la meilleure protection.
Par Julien Mercier, rédacteur crédit et marchés DeFi pour HOGE Wire.