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● DeFi & On-chain

Circle Arc : quand l’émetteur de l’USDC se fait banquier

Le 2 octobre 2026, la blockchain Arc de Circle a dépassé 500 millions de dollars de dépôts sur Morpho, adossés à du Bitcoin via le cirBTC. L'émetteur de l'USDC bâtit ses propres rails de crédit.

Le 2 octobre 2026, un chiffre est passé presque inaperçu dans le tumulte de l’Uptober : les marchés de prêt déployés sur Arc, la nouvelle blockchain de Circle, venaient de franchir les 500 millions de dollars de dépôts, soit environ 444 millions d’euros. En un peu plus de deux semaines d’existence, une chaîne lancée par l’émetteur de l’USDC avait attiré, via le protocole Morpho, un demi-milliard de capitaux, dont l’écrasante majorité adossée à un seul type de collatéral : du Bitcoin emballé.

L’événement est moins spectaculaire qu’un piratage à neuf chiffres, mais il est sans doute plus structurant. Pendant des années, Circle s’est présenté comme un fournisseur de plomberie neutre, l’entreprise derrière le stablecoin USDC. En septembre et octobre 2026, elle est devenue bien davantage : opérateur d’une chaîne, émetteur d’un Bitcoin tokenisé, guichet de crédit pour institutions. Et elle n’est pas seule. La même semaine, Coinbase branchait ses propres prêts adossés au Bitcoin sur la même infrastructure sous-jacente. Le crédit on-chain change de visage, et ce visage porte désormais des marques connues.

Un demi-milliard en deux semaines : ce qui s’est passé sur Arc

Arc a ouvert son mainnet public le 16 septembre 2026, et Morpho y a été déployé comme couche de crédit centrale dès le premier jour. Le démarrage a été immédiat : entre 150 et 220 millions de dollars de dépôts le jour du lancement, puis une montée continue. Selon les données compilées par Cryptobriefing, les dépôts sur le déploiement Arc de Morpho atteignaient 500,27 millions de dollars le 2 octobre, pour 189,93 millions de dollars de prêts en cours.

La composition de ces marchés est révélatrice. Le marché cirBTC/USDC représente à lui seul environ 86 % de l’activité, et tourne à une utilisation quasi maximale : presque chaque dollar d’USDC fourni est déjà emprunté. Les dépôts proviennent de coffres pilotés par des curateurs institutionnels bien identifiés, parmi lesquels Steakhouse Financial, Bitwise, Galaxy et Keyrock. Rapportés au reste du protocole, ces montants restent modestes : le réseau Morpho totalise environ 16,54 milliards de dollars de dépôts début octobre, soit un Arc qui pèse à peine 3 % de l’ensemble.

Ce qui frappe, ce n’est donc pas la taille, mais la nature. Les capitaux ne viennent pas de particuliers en quête de rendement, mais de desks institutionnels qui cherchent à mobiliser du Bitcoin sans le vendre. Arc n’est pas un terrain de jeu pour degens : c’est un couloir de crédit institutionnel construit, labellisé et opéré par l’émetteur du deuxième stablecoin mondial.

Arc, le système d’exploitation économique de Circle

Arc est une blockchain de couche 1 compatible EVM, mais avec une particularité qui en dit long sur ses ambitions : les frais de transaction ne se paient pas dans un jeton volatil, ils se paient en USDC. Circle décrit sa chaîne comme un système d’exploitation économique, pensé pour la finalité sous la seconde et le règlement libellé en dollars. Le réseau fonctionne pour l’instant en preuve d’autorité, avec un ensemble de validateurs sur invitation, et Circle évoque un passage à la preuve d’enjeu en 2027. Un service de change, StableFX, permet le règlement multidevises en continu.

La liste des validateurs fondateurs ressemble moins à un collectif crypto qu’à un conseil d’administration de Wall Street : BlackRock, la chambre de compensation DTCC, l’Intercontinental Exchange (propriétaire du NYSE), Mastercard, Standard Chartered et Visa. Plus de cent partenaires institutionnels figuraient sur le réseau dès son ouverture au public, dont BNY, HSBC et State Street. Côté applicatif, on retrouve Uniswap, Aerodrome, Aave et Morpho. Circle a par ailleurs frappé en septembre 2026 la totalité des 10 milliards de jetons ARC prévus (après une levée privée d’environ 222 millions de dollars valorisant le projet autour de 3 milliards en mai 2026), tout en précisant que ce jeton n’est pas encore public, selon CoinDesk.

Le ton employé par la direction mesure l’ambition. Pour Jeremy Allaire, PDG de Circle, Arc est « le lancement de plateforme majeur le plus conséquent de notre histoire, et, je crois, un lancement encore plus conséquent que l’USDC lui-même ». Venant de l’homme qui a mis en circulation plus de 70 milliards de dollars de stablecoin, la formule n’est pas anodine : elle signale que Circle ne veut plus seulement émettre un dollar numérique, mais posséder les rails sur lesquels ce dollar circule, se prête et se rembourse.

cirBTC : faire du Bitcoin un collatéral de crédit

Le véhicule qui rend tout cela possible s’appelle cirBTC, pour Circle Wrapped Bitcoin. C’est un jeton adossé un pour un à du Bitcoin natif, conçu volontairement sans mécanisme de rendement ni dérivé intégré, afin de préserver une parité stricte. Le BTC sous-jacent est conservé en garde séparée par une entité fiduciaire agréée de Circle (Circle National Trust aux États-Unis), et les réserves sont vérifiables en continu via Chainlink Proof of Reserve. Au moment du lancement, autour du 20 septembre, environ 949 cirBTC existaient (dont près de 400 sur Arc), couverts par 951 BTC en réserve, soit à peu près 77 millions de dollars. La garde des clés reste le point névralgique de ce genre de produit, un sujet que nous avons traité dans notre dossier multisig ou MPC après le vol Bitget.

Autour de ce jeton, Circle a lancé le 21 septembre 2026 un produit baptisé Digital Asset-Backed Borrowing, disponible sur Arc et sur Ethereum. Le principe, détaillé sur le blog officiel de Circle, est simple : un client dépose des BTC, frappe du cirBTC, fournit ce cirBTC en garantie sur un marché de prêt tiers, et emprunte des USDC qui atterrissent directement dans son solde Circle Mint. Au lancement, le seul protocole de prêt pris en charge est Morpho, Aave étant annoncé pour plus tard. Le service vise exclusivement les clients institutionnels de Circle Mint LLC, à l’exclusion des particuliers et des clients de l’État de New York.

Un point mérite d’être souligné d’emblée, car il irrigue tout le reste de cette histoire : Circle ne fixe ni les taux, ni les seuils de liquidation, ni la liquidité disponible. Tout cela est déterminé par le marché de prêt choisi, c’est-à-dire par Morpho et ses curateurs. L’entreprise insiste sur sa neutralité : elle ne détient pas d’exchange concurrent, ni de protocole de prêt maison. Circle fournit la chaîne, le jeton de collatéral et l’interface; le crédit, lui, se fait ailleurs. Selon crypto.news, le marché cirBTC/USDC de Morpho sur Arc applique un seuil de liquidation de 86 % et affichait, au 22 septembre, 18,86 millions de dollars empruntés pour 157,85 millions de liquidité disponible.

Emprunter des USDC contre son Bitcoin, étape par étape

Pour comprendre ce que Circle a réellement industrialisé, il faut suivre le trajet d’un dollar emprunté. L’opération se décompose en une poignée d’étapes, chacune se déroulant à un étage différent de la pile.

ÉtapeActionOù cela se passe
1Déposer des BTC et frapper du cirBTCCircle Mint (garde fiduciaire)
2Choisir un marché de prêt pris en chargeMorpho (Aave à venir)
3Fournir le cirBTC en garantie et emprunter des USDCContrat Morpho sur Arc
4Recevoir les USDC sur son soldeCircle Mint
5Rembourser les USDC pour libérer le collatéralCircle Mint vers Morpho

Un exemple chiffré rend la mécanique concrète. Un desk qui immobilise 1 BTC, valorisé autour de 75 700 euros début octobre, peut emprunter des USDC jusqu’à une fraction de cette valeur. À un ratio prudent de 50 %, cela représente environ 37 800 euros de liquidités, avec une marge confortable avant le seuil de liquidation de 86 %. Plus l’emprunteur pousse ce ratio, plus il obtient de dollars, mais plus sa position devient fragile face à une baisse du Bitcoin. Si la dette franchit le seuil, la position est liquidée automatiquement, sans guichet ni négociation. Nous avons détaillé cette mécanique du facteur de santé et de la cascade dans notre dossier sur les liquidations DeFi.

L’attrait est évident pour un détenteur de long terme : il conserve son exposition au Bitcoin, et son éventuelle plus-value future, tout en libérant des dollars pour financer ses opérations, payer ses charges ou saisir une occasion. C’est la logique du « emprunter plutôt que vendre », transposée du private banking vers une chaîne publique. La contrepartie, elle, ne disparaît pas : la position reste surcollatéralisée, surveillée bloc par bloc, et exposée aux mêmes risques que n’importe quel prêt DeFi.

Circle et Coinbase la même semaine : le crédit derrière la marque

Ce qui transforme l’épisode Arc en tendance de fond, c’est qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé. Le 22 septembre 2026, à six jours d’intervalle avec le lancement du produit de Circle, Coinbase a mis en ligne des prêts en USDC à taux fixe adossés au Bitcoin, propulsés par Morpho Midnight sur la chaîne Base. Le mécanisme est un cousin de celui de Circle : le Bitcoin détenu sur Coinbase est emballé en cbBTC, déplacé on-chain vers un contrat Morpho, où il sert de garantie, et l’emprunteur reçoit des USDC sur son compte Coinbase. D’après The Block, le produit ajoute une option à échéance et taux fixes à l’offre de prêts à taux variable déjà existante, avec un plafond porté à 5 millions de dollars fin septembre.

L’échelle est déjà significative. Coinbase indique que ses prêts à taux variable adossés aux cryptos dépassent 1,4 milliard de dollars d’encours, couverts par environ 3 milliards de collatéral. En clair : en l’espace d’une semaine, l’émetteur du deuxième stablecoin mondial et le plus grand exchange coté américain ont tous deux fait du Bitcoin un collatéral de crédit en dollars, et tous deux ont branché ce crédit sur le même moteur sous-jacent, Morpho. La façade change (Circle Mint ou l’application Coinbase), l’étiquette change (cirBTC ou cbBTC), mais la salle des machines est la même.

C’est exactement la thèse que défend Paul Frambot, cofondateur de Morpho, lorsqu’il décrit son protocole : il « fonctionne mieux comme une infrastructure, permettant à des marques et à des institutions de proposer des produits plus ouverts, plus transparents et plus compétitifs que ceux bâtis sur les rails financiers traditionnels », explique-t-il à Crypto Economy. L’industrie a un surnom pour cette configuration : le « DeFi Mullet », la coupe mulet du crédit, sérieuse et réglementée sur le devant, décentralisée et composable à l’arrière. Circle et Coinbase sont les deux coiffures les plus visibles de ce nouveau style.

cirBTC contre cbBTC : deux Bitcoin emballés, un seul moteur

Pour un emprunteur, le choix se résume à une question de marque, de garde et de juridiction, car la couche de crédit est, dans les deux cas, identique. Le tableau ci-dessous résume les différences et le dénominateur commun.

CaractéristiquecirBTC (Circle)cbBTC (Coinbase)
ChaîneArc et EthereumBase
Garde du BTCFiduciaire Circle, Chainlink Proof of ReserveCoinbase
Clientèle viséeInstitutions (hors particuliers, hors New York)Particuliers et institutions
Type de tauxVariable, fixé par le marché MorphoFixe (Morpho Midnight) ou variable
Moteur de prêtMorphoMorpho
Actif empruntéUSDCUSDC

La leçon de ce tableau tient en une ligne : la concurrence ne porte plus sur la technologie de prêt, mais sur la relation client. Celui qui possède le dépôt de Bitcoin, l’interface et la conformité capte la valeur; le protocole qui exécute le crédit, lui, devient une commodité interchangeable. Des collatéraux emballés existaient déjà pour l’Ether (cbETH, wstETH), mais c’est le Bitcoin, l’actif le plus liquide et le moins volatil du secteur, qui sert aujourd’hui de porte d’entrée institutionnelle. Le trophée disputé n’est pas le meilleur moteur de taux, c’est le client.

Morpho, la plomberie invisible sous les marques

Si Circle et Coinbase sont les façades, Morpho est le bâtiment. Le protocole repose sur un noyau minimal et immuable, sans frais de protocole par défaut, au-dessus duquel des curateurs construisent des coffres qui définissent les paramètres de risque : quel collatéral accepter, à quel ratio, avec quel oracle. Avec environ 16,54 milliards de dollars de dépôts, Morpho est le numéro deux du crédit on-chain derrière Aave. Son jeton MORPHO, purement de gouvernance et sans dividende, cotait autour de 2,46 euros début octobre pour une capitalisation d’environ 1,7 milliard d’euros. Nous avons consacré un dossier entier à ce protocole devenu le moteur invisible du crédit DeFi.

Sur Arc, ce sont des curateurs institutionnels qui tiennent la main : Steakhouse Financial, Bitwise, Galaxy, Keyrock. Chacun pilote des coffres comme un gérant de fonds piloterait un mandat, et c’est là que se concentre le risque réel, nous y reviendrons. L’important ici est de comprendre le changement de clientèle : Morpho ne cherche plus à séduire le particulier qui compare des rendements sur une application, mais à devenir le rail de crédit B2B que des marques réglementées déploient pour leurs propres clients.

L’exemple n’est d’ailleurs pas que nord-américain. Société Générale, via sa filiale SG-FORGE, a déployé son stablecoin euro sur Morpho, comme le raconte Morpho. Une banque systémique française, un émetteur de stablecoin américain, le plus grand exchange coté des États-Unis : tous bâtissent désormais leurs produits de crédit sur la même infrastructure ouverte. Le protocole s’efface derrière les marques, et c’est précisément ce qui en fait sa force commerciale et, pour le régulateur, son angle mort.

Pourquoi les institutions empruntent au lieu de vendre

La demande qui alimente Arc n’a rien de mystérieux. Un fonds, un trésorier d’entreprise ou un family office qui détient du Bitcoin et a besoin de dollars a deux options : vendre, ce qui déclenche un événement imposable et solde une conviction de long terme, ou emprunter contre son Bitcoin, ce qui libère des liquidités tout en conservant l’exposition. Ben Shen, directeur produit senior chez Coinbase, résume la philosophie du produit : « Les gens devraient pouvoir accéder à des liquidités sans avoir à vendre les actifs auxquels ils croient », déclare-t-il à The Block. C’est le vieux principe du « emprunter plutôt que vendre » de la banque privée, décliné on-chain.

Le calcul dépend du coût de l’argent, et celui-ci n’est plus nul. La Banque centrale européenne a relevé ses taux le 16 septembre 2026, portant la facilité de dépôt à 2,50 %, le taux de refinancement à 2,65 % et la facilité de prêt marginal à 2,90 %, selon la BCE. L’Euribor trois mois évolue autour de 2,66 %, le Livret A rapporte 1,70 % depuis le 1er août, et outre-Atlantique la Fed tient une cible de 3,75 à 4 % avec un SOFR proche de 3,85 %. Emprunter des USDC a donc un prix réel, et l’opération n’a de sens que si l’emprunteur anticipe que son Bitcoin progressera plus vite que le coût de sa dette.

C’est aussi là que le levier mord dans les deux sens. Emprunter contre du Bitcoin pour acheter davantage de Bitcoin, ou simplement pour financer une activité, amplifie les gains en marché haussier et les pertes en marché baissier, où les liquidations se déclenchent au pire moment. Le marché a rechargé son levier au cours de cet Uptober, un an après le krach d’octobre 2025, un mouvement que nous avons documenté dans notre analyse du funding et du levier en Uptober. Le crédit adossé au Bitcoin, aussi institutionnel soit-il, n’échappe pas à cette gravité.

Le paradoxe du rendement : un demi-milliard à moins de 1 %

Un détail de l’épisode Arc détonne avec l’image que le grand public se fait de la DeFi. Les coffres les plus garnis du déploiement affichaient, selon Cryptobriefing, un rendement net d’environ 0,80 % par an. Un demi-milliard de dollars immobilisé pour moins de 1 % : on est loin des taux à deux chiffres qui ont fait la réputation, et la mauvaise réputation, du secteur.

Ce chiffre n’est pas une anomalie, c’est une signature. Les dépôts qui alimentent Arc ne cherchent pas le rendement, ils cherchent un parking réglementé et liquide. Le cirBTC lui-même ne verse aucun rendement, par conception, pour préserver sa parité stricte. Les fournisseurs d’USDC acceptent un taux modeste parce qu’ils privilégient la sécurité, la liquidité et la conformité à la performance brute, tandis que les emprunteurs sont des contreparties de qualité, surcollatéralisées en Bitcoin. L’utilisation quasi maximale du marché cirBTC/USDC se combine ainsi à un rendement faible, signe d’un équilibre institutionnel plutôt que spéculatif.

Ce renversement en dit long sur la direction prise par le crédit on-chain. Quand des capitaux acceptent moins de 1 % pour une exposition labellisée, conforme et adossée au Bitcoin, la valeur ne se joue plus sur l’APY affiché, mais sur les flux, les frais de service et la relation client. C’est une économie de volume et de confiance, pas de rendement. Et c’est exactement le terrain sur lequel des acteurs comme Circle ou Coinbase savent jouer.

Jardins clos ou finance ouverte : le dilemme d’Arc

Reste une question que ce demi-milliard pose sans la trancher : tout cela est-il encore de la DeFi ? Arc est une chaîne sur invitation, dont les validateurs sont des institutions triées sur le volet. Le produit de crédit de Circle est réservé à une clientèle vérifiée, à l’exclusion des particuliers et d’une partie des résidents américains. Les points d’entrée sont des interfaces de marque. On est loin de l’idéal d’origine, celui d’un marché sans permission où n’importe quelle adresse peut déposer, emprunter et composer librement.

Circle met en avant sa neutralité, le fait de ne pas exploiter d’exchange ni de protocole de prêt concurrent. Mais l’entreprise contrôle la chaîne, émet le jeton de collatéral, opère le guichet et sélectionne les protocoles pris en charge. C’est beaucoup de leviers pour un acteur qui se dit simple fournisseur de tuyaux. La composabilité ouverte existe bien, Morpho reste sans permission sous le capot, mais l’accès, lui, est filtré à chaque porte.

Deux lectures s’affrontent. La lecture optimiste : voilà comment des capitaux sérieux entrent sans danger sur des rails ouverts, qui restent disponibles pour quiconque veut construire par-dessus. La lecture pessimiste : on recrée les gardiens que la DeFi prétendait supprimer, en confiant les rampes d’accès à une poignée d’émetteurs et d’exchanges. La vérité est sans doute dans la tension entre les deux : infrastructure ouverte, distribution fermée.

Le risque n’a pas disparu, il a changé d’étage

Emballer le crédit dans un habit institutionnel, permissionné et labellisé ne supprime pas les risques de la DeFi : cela les déplace. Le prêt lui-même continue de s’exécuter sur Morpho, avec tout ce que cela suppose de risque d’oracle, de risque de curateur et de risque de liquidation. À ces couches s’ajoutent des risques propres au montage de Circle : la garde et la parité du cirBTC, la dépendance à une chaîne sur invitation, et une concentration frappante, puisque 86 % de l’activité tient à un seul marché.

Commençons par l’oracle, le point de défaillance le plus documenté de 2026. Le prix du collatéral alimente la décision de liquidation, et un prix erroné déclenche des ventes forcées injustifiées. Omer Goldberg, fondateur de Chaos Labs, en a fait la démonstration à propos d’un épisode antérieur : « l’oracle est codé en dur et n’est donc jamais réévalué; le wstUSR était valorisé à 1,13 dollar alors qu’il s’échangeait autour de 0,63 dollar sur les marchés secondaires », relevait-il auprès de The Defiant. Un marché cirBTC/USDC dépend lui aussi d’un oracle de prix du Bitcoin : une obsolescence ou une manipulation, et des positions saines peuvent être liquidées à tort.

Vient ensuite le curateur, car ce sont eux qui, sur Arc, tiennent le volant. Le rapport de référence de Chorus One sur l’année écoulée tranche : « l’architecture de la DeFi est résiliente, mais la culture du risque ne l’est pas : les curateurs ont mal évalué le collatéral et traité des actifs de crédit comme des stablecoins », écrit la société. Les précédents ne manquent pas : l’effondrement de Stream en novembre 2025 avait propagé environ 285 millions de dollars de contagion, l’exploit de Resolv en mars 2026 avait coûté environ 25 millions, et surtout l’attaque de KelpDAO en avril 2026, d’environ 292 millions de dollars, avait laissé près de 200 millions de créances douteuses sur Aave, d’après NewsBTC. Un rappel utile : même le modèle prudent d’Aave, sans curateurs, a saigné à partir d’un collatéral qu’il avait pourtant lui-même référencé. Aucun montage n’est immunisé.

Les risques, étage par étage

Pour un emprunteur ou un déposant, la bonne hygiène consiste à savoir précisément quel risque se loge à quel niveau de la pile, et qui en supporte la perte en cas de défaillance.

ÉtageRisque principalQui en supporte la perte
Chaîne Arc (permissionnée)Panne, censure, dépendance à l’opérateurDéposants et emprunteurs
Collatéral cirBTCPerte de parité, défaillance de garde, qualité des réservesDétenteurs de cirBTC
Oracle de prixPrix obsolète ou manipuléEmprunteurs liquidés à tort
Curateur du coffreMauvais paramétrage, collatéral mal choisiDéposants du coffre
LiquidationCascade, illiquidité, créance douteuseDéposants (créance isolée ou socialisée)
Concentration86 % sur un seul marché cirBTC/USDCTout l’écosystème Arc

Il y a une part rassurante : l’isolement des marchés de Morpho a limité les dégâts par le passé, l’effondrement de Stream n’ayant touché qu’un seul coffre sur plusieurs centaines. Mais la concentration d’Arc joue dans l’autre sens. Quand 86 % de l’activité tient à une seule paire, la diversification qui amortit les chocs ailleurs est largement absente. Le risque n’a pas été éliminé par l’institutionnalisation; il a simplement gravi quelques étages et s’est vu apposer un logo connu.

Bruxelles veut encadrer le crédit crypto, DeFi comprise

Le montage de Circle arrive au pire, ou au meilleur, moment pour le régulateur européen. Le 24 septembre 2026, dans sa réponse à la consultation de la Commission européenne sur la révision de MiCA, l’Autorité bancaire européenne (EBA) a recommandé d’« envisager de réglementer le prêt de crypto-actifs, y compris lorsque des prestataires de services sur crypto-actifs facilitent l’accès à des protocoles de prêt décentralisés, au vu des risques pour les consommateurs », selon le communiqué de l’EBA. La formulation vise exactement le schéma de Circle Mint : un intermédiaire réglementé qui ouvre à ses clients l’accès à un protocole de prêt décentralisé.

Parmi les pistes rapportées par la presse spécialisée figurent des tests d’adéquation pour les clients, des plafonds de levier, des obligations d’information renforcées et, pour la DeFi, un système de certification qui n’autoriserait les acteurs réglementés à connecter leurs clients qu’à des protocoles jugés stables et conformes. D’après Finadium, l’EBA relève que le prêt crypto est déjà actif dans au moins seize États membres. Ce débat recoupe celui, parallèle, sur la classification des coffres, que nous avons analysé dans la guerre des coffres face à Bruxelles.

Pour l’heure, le vide demeure. MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs et les crypto-actifs au comptant, pas l’activité de crédit en tant que telle; les produits dérivés relèvent, eux, de MiFID II. En France, la période transitoire PSAN s’est achevée le 1er juillet 2026, et l’AMF supervise désormais les prestataires agréés CASP, comme elle l’a rappelé; Paris plaide, avec Rome et Vienne, pour une supervision directe des grands CASP par l’ESMA. Reste un point que nul texte ne couvre aujourd’hui : aucun fonds de garantie des dépôts ne protège un prêt adossé au cirBTC. L’institution française qui emprunte des USDC sur Arc opère donc dans une zone grise que l’EBA veut précisément refermer.

Ce que l’entrée de Circle change pour le crédit on-chain

L’arrivée de Circle, doublée de celle de Coinbase, marque un changement de phase. La question n’est plus de savoir si les institutions utiliseront la DeFi, elles le font déjà, mais de savoir qui possède le client et qui répond devant le régulateur. Les émetteurs de stablecoins et les exchanges deviennent des distributeurs de crédit; Morpho et Aave se transforment en infrastructure B2B. La valeur migre vers ceux qui détiennent le bilan, la conformité et la relation client, tandis que le protocole qui exécute le prêt se banalise.

Plusieurs signaux méritent d’être suivis dans les mois qui viennent. L’intégration d’Aave au cirBTC, annoncée mais non datée, dira si Circle entend multiplier les moteurs ou verrouiller un partenaire. L’éventuelle ouverture du produit aux particuliers, pour l’instant exclus, changerait radicalement l’échelle. Le passage d’Arc à la preuve d’enjeu en 2027, et le rôle qu’y jouerait le jeton ARC, posera la question de la décentralisation réelle du réseau. Enfin, la concentration actuelle à 86 % sur une seule paire devra se diversifier pour que l’écosystème soit robuste. Et par-dessus tout plane la réponse de la Commission à l’EBA.

Le demi-milliard de dollars posé sur Arc est minuscule à l’échelle du crédit mondial, mais considérable par ce qu’il annonce. La plomberie du crédit crypto est en train d’être revendiquée par les rares entités qui ont le bilan, la conformité et les clients pour le faire. Ouverte en dessous, labellisée au-dessus, et de plus en plus dans le viseur du régulateur : le moteur invisible porte désormais une plaque à son nom.

Foire aux questions

Qu’est-ce que Circle Arc ?

Arc est la blockchain de couche 1 lancée par Circle, l’émetteur du stablecoin USDC, dont le mainnet public a ouvert le 16 septembre 2026. Compatible EVM, elle règle les transactions en USDC plutôt qu’en jeton volatil, vise une finalité sous la seconde et s’adresse d’abord aux institutions, avec des validateurs comme BlackRock, Visa ou Mastercard. Le protocole Morpho y sert de couche de crédit centrale.

Qu’est-ce que le cirBTC et comment sert-il de collatéral ?

Le cirBTC (Circle Wrapped Bitcoin) est un jeton adossé un pour un à du Bitcoin conservé en garde séparée par Circle, avec des réserves vérifiables via Chainlink Proof of Reserve. L’utilisateur dépose des BTC, frappe du cirBTC, le fournit en garantie sur un marché Morpho et emprunte des USDC sans vendre son Bitcoin. Sur Arc, ce marché applique un seuil de liquidation de 86 %.

Circle est-il devenu une banque ou un prêteur ?

Non, pas au sens strict. Circle fournit la chaîne (Arc), le jeton de collatéral (cirBTC) et l’interface (Circle Mint), mais ne fixe ni les taux ni les seuils de liquidation et ne porte pas directement le risque de crédit, qui s’exécute sur Morpho. L’entreprise se présente comme une infrastructure neutre, même si l’EBA souhaite désormais encadrer ces intermédiaires qui donnent accès au prêt décentralisé.

Quels sont les risques d’emprunter des USDC contre du Bitcoin sur Arc ?

Les risques se cumulent par étage : liquidation automatique si le Bitcoin chute, oracle de prix erroné ou manipulé, erreurs de paramétrage des curateurs, perte de parité ou défaillance de garde du cirBTC, et dépendance à une chaîne permissionnée. S’y ajoute une forte concentration, puisque 86 % de l’activité tient à un seul marché. Aucun fonds de garantie des dépôts ne couvre ces prêts.

Le crédit DeFi est-il régulé en Europe et par l’AMF ?

Pas encore directement. MiCA couvre les prestataires de services sur crypto-actifs et le marché au comptant, pas l’activité de crédit, et l’AMF supervise en France les acteurs agréés CASP depuis la fin de la période transitoire PSAN le 1er juillet 2026. Le 24 septembre 2026, l’EBA a toutefois recommandé d’encadrer le prêt de crypto-actifs, DeFi comprise, ce qui pourrait changer la donne.

Par Julien Mercier, HOGE Wire.

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