Blobs, Celestia, EigenDA : le vrai plancher des frais L2
La disponibilité des données pèse l'essentiel du coût d'une transaction L2. Entre blobs Ethereum, Celestia et EigenDA, voici qui fixera le plancher des frais d'ici 2028.
Le 16 octobre 2026, Celestia a mis en ligne Eden, une chaîne EVM conçue pour des agents d’intelligence artificielle autonomes, qui publie l’intégralité de ses données non pas sur Ethereum mais sur Celestia. Dans la journée, le jeton TIA a bondi d’environ 16 % (certaines sources évoquant jusqu’à 30 %) avant d’en rendre une partie. L’épisode, discret pour le grand public, résume pourtant la question qui gouverne désormais les prévisions de frais sur les réseaux de couche 2 (Layer 2, ou L2) d’Ethereum. Pendant deux ans, on se demandait jusqu’où les frais pouvaient baisser. Depuis la mise à niveau Fusaka et le plancher technique qu’elle a instauré, la vraie question est devenue : qui fixe ce plancher ? Et la réponse ne se joue plus seulement sur la feuille de route d’Ethereum, mais sur un marché, celui de la disponibilité des données.
Pourquoi la disponibilité des données décide de presque tout
Un rollup ne garde pas ses données pour lui. Pour qu’il hérite de la sécurité d’Ethereum, il doit publier quelque part les données de ses transactions, afin que n’importe qui puisse vérifier son état, le reconstruire et, au besoin, sortir ses fonds sans demander la permission au séquenceur. Cette publication porte un nom technique, la disponibilité des données (data availability, ou DA), et une facture : depuis la mise à niveau Dencun de mars 2024, elle représente l’essentiel du coût d’exploitation d’une L2, souvent de l’ordre de 90 % pour un rollup optimiste, selon les analyses de Blockworks.
Le prix que vous payez pour un transfert ou un swap sur Base, Arbitrum ou Optimism se décompose en trois morceaux : le coût de la DA (publier vos données), le coût de l’exécution (calculer la transaction) et la marge du séquenceur (l’opérateur qui ordonne les blocs). Dencun a fait chuter le premier poste en introduisant les blobs, un espace de données temporaire et bon marché. Résultat, prévoir l’évolution des frais revient aujourd’hui, pour l’essentiel, à prévoir le prix de la DA. Et ce prix n’est plus fixé par un seul fournisseur.
C’est le basculement que beaucoup d’analyses ratent. Tant que les blobs d’Ethereum étaient de loin l’option la moins chère, la DA se résumait à Ethereum. Mais un écosystème concurrent a grandi en parallèle (Celestia, EigenDA, Avail), avec des couches dédiées uniquement à stocker et prouver la disponibilité des données, souvent à une fraction du prix. La prévision de frais est donc devenue une prévision de parts de marché : où les rollups vont-ils acheter leur DA, et à quel prix ?
Le plancher est déjà posé : Fusaka, EIP-7918 et la fin des blobs gratuits
Avant d’imaginer des frais quasi nuls, il faut comprendre ce que Fusaka a changé. Activée sur le réseau principal le 3 décembre 2025, cette mise à niveau a apporté PeerDAS (l’EIP-7594), un échantillonnage de la disponibilité des données qui permet aux validateurs de ne vérifier qu’un fragment de chaque blob tout en garantissant que l’ensemble est bien disponible. Concrètement, Ethereum peut transporter beaucoup plus de blobs par bloc sans alourdir chaque noeud, et une série de forks dits BPO (Blob Parameter Only) a relevé ces plafonds par paliers après l’activation.
Mais Fusaka a aussi posé une limite dont on parle moins : l’EIP-7918. Avant elle, quand la demande de blobs était faible, leur prix de base pouvait s’effondrer jusqu’à des niveaux dérisoires, de l’ordre de 0,000000001 Gwei, autrement dit quasi gratuit. L’EIP-7918 instaure un prix plancher : le tarif de base d’un blob ne peut plus descendre en dessous d’environ un seizième du coût d’exécution de la couche 1. Les blobs ne sont donc plus jamais gratuits ; leur prix est arrimé à l’activité d’Ethereum lui-même.
L’effet a été spectaculaire. L’analyste Kydo (0xkydo) a résumé la bascule d’une formule devenue célèbre dans le milieu : depuis l’entrée en vigueur du plancher, le prix de base des blobs a été multiplié par environ 15 millions par rapport à ses creux d’avant Fusaka. Rien d’alarmant pour l’utilisateur, puisque l’on part de quasi zéro, mais une leçon essentielle pour les prévisions : l’idée de frais L2 tombant à zéro grâce à des blobs infinis et gratuits est fausse. La suite de la compression ne viendra pas de blobs gratuits, mais de l’exécution, de la compression des données, de la marge des séquenceurs, et surtout de la concurrence entre couches de DA. C’est précisément ce que l’EIP-7918 rend inévitable : en plancheisant le prix des blobs, Ethereum s’expose à se faire concurrencer par moins cher.
De Dencun à Fusaka : ce que la compression a déjà produit
Les chiffres de la compression déjà réalisée donnent la mesure du chemin parcouru. Selon Token Terminal, la moyenne des frais des trois plus grandes L2 (Arbitrum, Base, Optimism) est passée d’environ 0,18 $ (près de 0,16 €) au premier trimestre 2024 à 0,0015 $ (environ 0,0013 €) au premier trimestre 2026, soit une chute de 99,16 %. Un travail académique récent, signé Ambrosia et Mizrach, aboutit à un ordre de grandeur voisin, une baisse de la médiane des frais L2 supérieure à 95 % sur la même période, et formule une prévision devenue testable ce mois-ci : les frais médians des L2 devaient passer sous ceux de Solana dès octobre 2026.
Où en est-on concrètement à la mi-octobre 2026 ? Pour un transfert simple, les frais se comptent en fractions de centime. Les données de growthepie et de L2BEAT placent Base autour de 0,018 €, Optimism autour de 0,027 €, Arbitrum One autour de 0,036 €. Les comparateurs qui affichent encore 0,10 € ou davantage reflètent soit des pics ponctuels de congestion, soit des données périmées. C’est ce socle, déjà très bas, qu’il faut garder en tête : toute prévision de nouvelle baisse joue désormais sur des centièmes de centime, pas sur des euros.
| Réseau (L2) | Frais indicatifs d’un transfert simple | Pile technique et DA |
|---|---|---|
| Base | ~0,018 € | OP Stack, blobs Ethereum |
| Optimism | ~0,027 € | OP Stack, blobs Ethereum |
| Arbitrum One | ~0,036 € | Nitro, blobs Ethereum |
| Linea | ~0,036 € | zkEVM, blobs Ethereum |
| zkSync Era | ~0,045 € | ZK Stack, blobs Ethereum |
Le marché de la disponibilité des données : quatre offres, un seul plancher
Quatre fournisseurs se disputent la DA des rollups, avec des philosophies très différentes.
Ethereum (blobs). C’est l’option la plus sûre, puisque les données héritent directement du consensus d’Ethereum, et la plus facile à vérifier pour sortir ses fonds. C’est aussi, depuis l’EIP-7918, celle dont le prix a un plancher. Après Fusaka et les forks BPO, Ethereum vise plusieurs dizaines de blobs par bloc à terme, mais chaque blob reste arrimé au coût d’exécution de la couche 1.
Celestia. Pensée dès l’origine comme une couche de DA pure, Celestia ne fait ni exécution ni règlement : elle se contente d’ordonner et de publier des données, puis d’en prouver la disponibilité par échantillonnage. Sa mise à niveau Matcha, activée fin novembre 2025, a fait passer la taille des blocs de 8 Mo à 128 Mo, avec une cible de débit autour de 21 Mo/s et une feuille de route affichée à 1 Go/s, tout en abaissant l’inflation du jeton de 5 % à 2,5 %. Le résultat est un coût par mégaoctet souvent inférieur de plusieurs dizaines de fois à celui des blobs.
EigenDA. Portée par EigenLayer, elle fait reposer la garantie de disponibilité sur de l’ETH redéposé (restaking) plutôt que sur un jeu de validateurs dédié. Sa version 2, en production sur le réseau principal, revendique 100 Mo/s de débit et plus de 200 opérateurs. C’est l’offre la plus orientée vers le très haut débit.
Avail. Issue de l’écosystème Polygon, elle combine preuves de validité, échantillonnage et engagements polynomiaux, et se positionne comme couche neutre pour relier des rollups de plusieurs écosystèmes via son hub Nexus. Son débit actuel reste modeste (4 Mo par bloc, avec des bancs d’essai à 128 Mo et une cible à 10 Go), et son usage réel demeure en deçà des annonces d’intégration.
| Couche de DA | Débit (ordre de grandeur) | Coût indicatif par Mo | Modèle de sécurité | Utilisateurs notables |
|---|---|---|---|---|
| Ethereum (blobs) | ~6 à 9 blobs/bloc après Fusaka, relevé par les BPO | ~3,83 $ (~3,41 €), très variable | Consensus Ethereum complet | Base, Arbitrum, Optimism, Mantle |
| Celestia | 128 Mo/bloc, cible ~21 Mo/s, cap 1 Go/s | ~0,07 $ (~0,06 €) | Consensus propre, échantillonnage (DAS) | Eden, Eclipse, rollups souverains |
| EigenDA | ~100 Mo/s (V2), 200+ opérateurs | faible (adossé au restaking) | ETH redéposé via EigenLayer | EigenCloud, rollups haut débit |
| Avail | 4 Mo/bloc, bancs d’essai 128 Mo, cible 10 Go | faible | Validité, DAS, engagements KZG | multi-écosystème (usage en deçà des annonces) |
Celestia lance Eden : la demande de DA se déplace en direct
Le 16 octobre 2026, Celestia a offert une démonstration grandeur nature de sa thèse. L’équipe a lancé Eden, une chaîne EVM construite sur sa pile Evolve, qui utilise Celestia exclusivement pour la disponibilité des données tout en gérant elle-même son exécution et son consensus. Les arguments techniques sont taillés pour le bas coût : des blocs toutes les 100 millisecondes (dix par seconde), des frais de gaz pouvant être pris en charge par l’application, et un usage natif du protocole de paiement x402. Selon le compte rendu de Crypto Briefing, le jeton TIA a grimpé d’environ 16 % le jour de l’annonce avant de refluer.
Eden est présentée comme un bac à sable pour le commerce agentique : son premier test, Botfun, est une bêta fermée où des agents d’IA émettent leurs propres jetons et les échangent selon des narratifs générés par d’autres agents, chaque appel d’inférence étant réglé on-chain. Au-delà de l’habillage « intelligence artificielle », ce qui compte pour notre sujet est simple : voici une chaîne flambant neuve, pensée pour un très grand volume de micro-transactions, qui a choisi Celestia plutôt que les blobs d’Ethereum pour sa DA. C’est exactement le type de demande que le marché modulaire veut capter, et exactement celle qu’Ethereum risque de perdre quand son plancher de prix le rend moins compétitif sur les très gros volumes.
La philosophie de prix de Celestia est assumée. Son cofondateur et directeur général, Mustafa Al-Bassam, défend depuis longtemps l’idée que l’espace de données doit être « basically free » (quasi gratuit), tarifé au strict minimum nécessaire pour décourager le spam, l’objectif étant la croissance de l’usage plutôt que la maximisation des revenus, comme il l’a exposé dans un argumentaire public. C’est une stratégie d’inondation : casser le prix de la DA pour attirer les rollups, quitte à ce que le jeton capte peu de valeur à court terme. Reste une inconnue de taille, que l’on abordera plus loin : ce modèle rend aussi la couche de DA difficile à valoriser.
EigenDA : la disponibilité adossée au restaking
L’autre grand concurrent, EigenDA, répond à la même logique de coût par une architecture différente. Plutôt qu’un jeu de validateurs propre, il mobilise l’ETH redéposé via EigenLayer : des opérateurs attestent de la disponibilité des données, et leur caution (le restaking) garantit leur honnêteté. L’approche promet un débit très élevé, revendiqué à 100 Mo/s pour la version 2, avec plus de 200 opérateurs. Pour comprendre les enjeux économiques du restaking, et pourquoi cette sécurité à louer a vu son prix s’effondrer en 2026, nous renvoyons à notre enquête dédiée.
L’avantage d’EigenDA est aussi sa fragilité : la disponibilité n’y est garantie que par la valeur et l’honnêteté des opérateurs, pas par le consensus complet d’Ethereum. Un rollup qui publie sa DA sur EigenDA ou Celestia n’est plus, au sens strict, un rollup : c’est un validium, ou un rollup souverain, doté d’un modèle de sécurité et de sortie des fonds différent. Pour l’utilisateur, la nuance est invisible tant que tout va bien ; elle devient cruciale le jour où il faut forcer une sortie sans la coopération de l’opérateur, un risque de la même famille que ceux qui frappent les ponts (voir notre autopsie d’un hack de pont à mint infini). C’est le vrai arbitrage de la DA bon marché : on échange une partie des garanties d’Ethereum contre des frais plus bas.
EigenLayer a d’ailleurs élargi son offre au-delà de la seule DA, avec EigenCloud, qui vise le calcul vérifiable et des cas d’usage comme les produits dérivés ou les marchés de prédiction. Ce positionnement, à la croisée de la DA et du calcul vérifiable, recoupe directement l’expérience Eden de Celestia : la bataille de la disponibilité des données se double d’une bataille pour héberger la prochaine vague d’applications, agents autonomes compris.
Mantle revient aux blobs : le contre-courant que peu avaient anticipé
Si le récit selon lequel la DA externe est toujours moins chère, donc gagnante, était complet, il n’expliquerait pas le mouvement le plus instructif de l’année. Mantle, longtemps présenté comme le plus grand rollup adossé à EigenDA, a fait le chemin inverse. Dès janvier 2026, le réseau a annoncé une migration vers les blobs d’Ethereum comme couche de disponibilité principale, un virage rendu possible précisément par Fusaka et ses blobs plus abondants. Mantle est ainsi passé d’une configuration de type validium à une architecture de rollup ZK à part entière, sécurisée directement par Ethereum, devenant le premier OP Stack à se lancer comme rollup de validité ZK (via le zkVM SP1 de Succinct). Sa mise à niveau Arsia, le 16 avril 2026, a retiré le code EigenDA, et L2BEAT le classe désormais comme un rollup ZK utilisant Ethereum pour la DA, selon le communiqué de Mantle.
Mantle n’a pas rompu avec EigenLayer pour autant : il continue d’utiliser EigenCloud pour des usages spécialisés (perpétuels, marchés de prédiction, infrastructure d’agents IA). Mais le signal est clair. Une fois Fusaka passé, les blobs d’Ethereum sont devenus assez abondants et assez bon marché pour qu’un acteur majeur préfère la sécurité maximale d’Ethereum à l’économie d’une couche externe. C’est le contre-argument décisif au scénario du grand exode hors des blobs : pour beaucoup de rollups à forte valeur, la prime de sécurité d’Ethereum vaut bien quelques centièmes de centime de plus.
La prévision de frais se résume donc à une tension, pas à une tendance unique. D’un côté, des chaînes à très haut volume et faible valeur par transaction (jeux, micro-paiements, agents IA comme Eden) ont intérêt à aller chercher la DA la moins chère, chez Celestia ou EigenDA. De l’autre, des rollups financiers à forte valeur (DeFi, trésoreries, acteurs institutionnels) ont intérêt à rester sur Ethereum, plancher de prix compris. Le plancher des frais ne sera donc pas unique : il y en aura un par segment, selon l’arbitrage entre coût et sécurité.
Glamsterdam : le prochain moteur, c’est l’exécution, pas la DA
Puisque le prix des blobs a un plancher, d’où viendra la prochaine baisse côté Ethereum ? De l’exécution, et c’est l’objet de la mise à niveau suivante, Glamsterdam. Son calendrier s’est précisé : lors de la réunion des développeurs ACDE #247, le 8 octobre 2026, le fork de test sur le réseau Hoodi a été fixé au 26 octobre 2026 (à 17 h 42 UTC), avec une cible de limite de gaz portée à 200 millions. Le déploiement sur le réseau principal, lui, n’a pas de bloc d’activation confirmé ; les développeurs visent le début décembre, plusieurs dates (1er, 8 et 9 décembre) ayant été évoquées sans être arrêtées, comme l’a rapporté crypto.news.
Deux précisions tempèrent l’enthousiasme. D’abord, la limite de gaz à 200 millions est optionnelle : les clients ne l’activent pas d’office, et les opérateurs doivent la régler manuellement, si bien que le triplement de capacité (contre environ 60 millions aujourd’hui) se fera progressivement, pas le jour J. Ensuite, la baisse ne sera pas uniforme. L’EIP-2780 rend un transfert d’ETH standard entre comptes existants jusqu’à 71 % moins cher, mais l’EIP-8037 renchérit la création d’un nouveau compte (envoyer de l’ETH à une adresse jamais utilisée coûtera plus), et l’EIP-8038 ajuste le prix de l’accès à l’état. Autrement dit, l’hypothèse commode du transfert à 21 000 unités de gaz, constante depuis des années, saute avec Glamsterdam.
Glamsterdam embarque aussi l’EIP-7732 (ePBS, la séparation entre proposeur et constructeur inscrite dans le protocole) et l’EIP-7928 (listes d’accès au niveau du bloc, pour une exécution parallèle). Ces changements touchent surtout l’ordonnancement et le MEV, pas directement le prix de base. Pour l’utilisateur d’une L2, l’effet net est indirect mais réel : une couche 1 moins chère à l’exécution, c’est un règlement moins cher pour les rollups ZK qui y publient preuves et données. L’exécution reprend donc le relais de la DA comme moteur de compression, mais un moteur plus lent, plus graduel et plus hétérogène que le choc Dencun.
La tension de la valeur : des données moins chères, moins d’ETH brûlé
La compression des frais a un revers pour Ethereum lui-même. Chaque transaction qui ne passe plus par la couche 1, et chaque blob vendu au prix plancher, c’est moins d’ETH brûlé via le mécanisme de l’EIP-1559. Les chiffres de Fidelity Digital Assets illustrent l’ampleur du transfert. Sur un an, Base a payé environ 5,2 M$ (près de 4,6 M€) de frais de blobs à Ethereum, tout en encaissant quelque 94 M$ (environ 84 M€) de revenus utilisateurs. L’EIP-7918, si elle avait été en vigueur depuis Dencun, aurait redirigé environ 78,6 M$ (près de 70 M€), soit à peu près 24 641 ETH, vers les détenteurs d’ETH à l’échelle du réseau, selon Fidelity Digital Assets.
C’est pour cela que le plancher de l’EIP-7918 n’est pas qu’un détail technique : il est aussi une tentative de restaurer un peu de capture de valeur pour l’ETH. Reste que le compte n’y est pas. Depuis Dencun, l’émission nette d’ETH est repassée légèrement positive, et le récit de la monnaie ultrasonore (un ETH structurellement déflationniste) a cédé. À l’inverse, publier sa DA hors d’Ethereum revient à soustraire définitivement cette demande au burn : chaque rollup qui part chez Celestia ou EigenDA est un rollup qui ne brûle plus d’ETH. Blockworks décrit à ce titre les frais de DA comme le dernier bastion de la capture de valeur pour Ethereum.
Et les jetons des couches concurrentes, captent-ils cette valeur à la place ? Pas vraiment. TIA, le jeton de Celestia, s’échange autour de 0,54 € à la mi-octobre 2026 (données CoinGecko), pour une capitalisation d’environ 598 M$, soit près de 97 % sous son record de février 2024. Le paradoxe de la DA est là : la couche qui rend les frais quasi nuls est aussi celle dont le jeton peine le plus à capter de la valeur. Pour l’investisseur, DA moins chère et jeton de DA en hausse sont deux paris très différents, parfois même contradictoires.
Combien coûteront les frais L2 d’ici 2028 ? Trois scénarios
Mettons tout cela en prévision. Plutôt qu’un chiffre unique (toujours faux), voici trois scénarios pour un transfert simple sur une grande L2 à l’horizon 2028, selon l’issue de la bataille de la DA et le rythme de Glamsterdam.
Scénario 1, la reconquête d’Ethereum. Fusaka, les forks BPO et Glamsterdam rendent les blobs si abondants et si bon marché que la DA externe reste marginale, à l’image du retour de Mantle. Les frais des grandes L2 glissent sous 0,005 € pour un transfert, et l’ETH récupère un peu de burn via le plancher EIP-7918. C’est le scénario le plus favorable à la valeur d’Ethereum.
Scénario 2, le marché modulaire. Celestia (porté par des chaînes comme Eden), EigenDA et Avail captent une part durable de la demande, surtout sur les très gros volumes. La course au coût tire les frais vers le prix du fournisseur de DA le moins cher, autour de 0,001 à 0,003 €, mais Ethereum perd du burn et les jetons de DA restent volatils. C’est le scénario le moins cher pour l’utilisateur, le plus incertain pour la valeur d’ETH.
Scénario 3, le plateau. Le plancher EIP-7918 est déjà atteint, Glamsterdam glisse (son bloc de réseau principal n’est toujours pas fixé) et la limite de gaz optionnelle met des mois à être adoptée. Les frais ne baissent presque plus et stagnent autour de 0,01 à 0,02 €, pas très loin d’aujourd’hui. Les séquenceurs gardent l’essentiel de la marge. C’est le scénario de la déception, et il n’est pas le moins probable à court terme.
| Scénario | Hypothèse sur la DA | Frais d’un transfert (2026 puis 2028) | Gagnant de la valeur |
|---|---|---|---|
| 1. Reconquête d’Ethereum | Blobs abondants (Fusaka, BPO, Glamsterdam), DA externe marginale | ~0,02 à 0,04 € puis < 0,005 € | ETH (burn via le plancher) |
| 2. Marché modulaire | Celestia, EigenDA, Avail captent une part durable | ~0,02 à 0,04 € puis ~0,001 à 0,003 € | Utilisateurs ; jetons de DA, en partie |
| 3. Plateau | Plancher déjà atteint, Glamsterdam retardé, limite de gaz lente à adopter | ~0,02 à 0,04 € puis ~0,01 à 0,02 € | Statu quo ; séquenceurs |
Ce que des frais proches de zéro débloquent (et ce qu’ils ne règlent pas)
À quoi bon se battre pour quelques centièmes de centime ? Parce que le prix ne fait pas que baisser : il change la nature des usages possibles. En dessous d’un certain seuil, des cas d’usage impensables deviennent routiniers. La fourniture de liquidité en DeFi, par exemple, n’a de sens que si rééquilibrer une position ou récolter des frais ne coûte pas plus cher que le gain espéré ; c’est tout l’objet de notre guide pratique du fournisseur de liquidité. De même, la formation du prix on-chain, longtemps réservée aux gros montants, devient viable pour des ordres modestes dès lors que l’exécution coûte une fraction de centime, un basculement que nous avons décrit en passant de la courbe au solveur.
Les micro-paiements et le commerce entre agents autonomes, précisément ce que vise Eden, relèvent de la même logique : ils n’existent que si chaque transaction coûte quasi rien et se règle en une fraction de seconde. C’est là que la DA bon marché prend tout son sens, et c’est pourquoi la bataille entre Celestia, EigenDA et les blobs n’est pas qu’un débat d’ingénieurs : elle décide quelles applications seront économiquement possibles d’ici 2028.
Attention toutefois à ne pas confondre frais de gaz quasi nuls et gratuité. D’autres coûts, invisibles, subsistent. Le MEV (la valeur extraite par l’ordonnancement des transactions) reste une taxe implicite que la compression des frais n’efface pas, et qui peut même devenir proportionnellement plus visible à mesure que le gaz s’efface. Les délais et coûts de sortie (les sept jours d’un rollup optimiste, ou la confiance accordée à une couche de DA externe) ne disparaissent pas non plus. Et pour un particulier qui convertit en euros, le vrai coût reste souvent l’écart de change et la rampe de sortie, pas le gaz. Des frais L2 proches de zéro sont une condition nécessaire, pas suffisante.
Cadre réglementaire : AMF, MiCA et la neutralité des couches
Où se place le régulateur dans tout cela ? Largement en dehors de la technique. MiCA, comme l’AMF en France, encadre les prestataires de services sur actifs numériques (les PSAN, désormais CASP), pas les protocoles ni les couches de disponibilité des données. Déployer un rollup, publier des données sur Celestia ou activer l’EIP-7918 ne relève d’aucun agrément : ce sont des briques d’infrastructure neutres. La période transitoire française des PSAN s’est achevée le 1er juillet 2026, et l’AMF a rappelé que les acteurs non conformes doivent organiser une sortie ordonnée, dans sa communication de fin de régime transitoire.
Là où le régulateur entre en jeu, c’est sur les jetons et les plateformes. La qualification de TIA, d’EIGEN ou d’AVAIL (jeton utilitaire, actif négociable, voire instrument financier selon le montage) détermine les obligations de ceux qui les listent ou les conservent pour des clients français. Pour l’investisseur, c’est la vraie variable réglementaire à surveiller, bien davantage que l’architecture DA elle-même. Et comme souvent en crypto, l’incertitude sur le calendrier (celui de Glamsterdam comme celui des textes) fait partie du prix : le marché, là aussi, négocie la date, un thème développé dans notre compte à rebours réglementaire.
Un dernier mot sur la valeur, qui est le fil rouge de cette prévision. Vitalik Buterin a esquissé en 2026 une refonte en profondeur d’Ethereum, parfois appelée Lean Ethereum, qu’il présente comme la troisième grande itération du protocole, le Merge (la Fusion) ayant été la deuxième, avec une refonte des jetons ERC-20 façon UTXO censée réduire leurs frais « de plus de dix fois » sur environ cinq ans, propos rapportés par The Defiant. Si cette trajectoire se concrétise, Ethereum pourrait reprendre à la DA externe une partie du terrain perdu sur les frais. D’ici là, le plancher restera un champ de bataille, pas une ligne fixe.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la disponibilité des données et pourquoi fixe-t-elle les frais L2 ?
La disponibilité des données (data availability, ou DA) désigne la publication des données de transaction d’un rollup afin que n’importe qui puisse vérifier et reconstruire son état. Depuis la mise à niveau Dencun de mars 2024, cette publication représente l’essentiel du coût d’exploitation d’une L2, souvent autour de 90 %. C’est donc le prix de la DA, plus que l’exécution, qui détermine le plancher des frais payés par l’utilisateur.
Les frais des L2 peuvent-ils tomber à zéro ?
Non. La mise à niveau Fusaka a introduit l’EIP-7918, qui ancre le prix de base des blobs à environ un seizième du coût d’exécution de la couche 1. Les blobs ne peuvent donc plus rester quasi gratuits en continu. Toute baisse supplémentaire viendra de l’exécution (Glamsterdam), de la compression des données ou de la concurrence entre couches de disponibilité, pas d’un blob gratuit.
Celestia et EigenDA sont-ils moins chers que les blobs d’Ethereum ?
En général oui, souvent de l’ordre de plusieurs dizaines de fois selon les périodes, mais l’écart varie fortement et le choix ne se résume pas au prix. Publier ses données hors d’Ethereum (validium ou rollup souverain) modifie le modèle de sécurité et de sortie des fonds. Certains réseaux, comme Mantle, sont d’ailleurs revenus aux blobs d’Ethereum après Fusaka.
Qu’est-ce que Glamsterdam va changer pour les frais L2 ?
Glamsterdam, dont le fork de test Hoodi est fixé au 26 octobre 2026 et le déploiement sur le réseau principal visé pour décembre, agit sur l’exécution. L’EIP-2780 rend un transfert standard entre comptes existants jusqu’à 71 % moins cher, mais l’EIP-8037 renchérit la création de nouveaux comptes : la baisse ne sera pas uniforme, et la limite de gaz à 200 millions reste optionnelle pour les opérateurs.
Faut-il investir dans les jetons de disponibilité des données comme TIA ?
Cet article n’est pas un conseil en investissement. Les jetons de DA comme TIA n’ont, jusqu’ici, pas capté la valeur qu’ils permettent, TIA restant très loin de son record. Des frais plus bas érodent aussi le burn d’ETH. En France, l’AMF rappelle que les prestataires (CASP) sont régulés, pas les protocoles ; la classification de ces jetons sous MiCA reste la vraie variable à surveiller.
Par Priya Reddy, rédactrice chez HOGE Wire, où elle couvre l’infrastructure Ethereum et l’économie des couches 2.