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● DeFi & On-chain

Restaking : 10 milliards à louer, 100 000 dollars par semaine

Le restaking devait louer la sécurité d'Ethereum. Deux ans après, 10 milliards de dollars de garantie rapportent 100 000 dollars de frais par semaine : le prix s'est effondré.

Pendant deux ans, le restaking a été vendu comme la grande idée suivante d’Ethereum : prendre de l’ETH déjà mis en jeu (staké) et le remettre en garantie pour sécuriser, en plus, des services tiers. Oracles, ponts, couches de disponibilité des données, séquenceurs de rollups, tous pouvaient en théorie louer la sécurité économique d’Ethereum au lieu de bâtir la leur. EigenLayer a popularisé le concept, des dizaines de milliards de dollars s’y sont engouffrés, et une nuée de jetons de restaking liquide (les LRT, pour liquid restaking tokens) a prospéré sur la promesse d’un rendement supplémentaire.

À l’automne 2026, le marché a fini de mettre un prix sur cette promesse, et le chiffre fait mal. D’après des données compilées fin septembre par blockhead.co, l’ensemble du secteur du restaking immobilise environ 10 milliards de dollars de valeur mais ne collecte qu’environ 99 977 dollars de frais par semaine. Le staking liquide, lui, sécurise 51,87 milliards de dollars et encaisse 27,35 millions de dollars sur la même période : environ 53 fois plus par dollar sécurisé. Autrement dit, la sécurité à louer d’Ethereum a trouvé son prix de marché, et ce prix est proche de zéro. Cet article est une autopsie de ce chiffre, de ce qu’il dit du produit, et de ceux qui s’en sortent quand même.

Le chiffre qui résume tout : 100 000 dollars par semaine

Le restaking a longtemps été raconté en unités de TVL, la valeur totale verrouillée (total value locked). C’est l’unité qui flatte : elle a dépassé 22 milliards de dollars au pic d’août 2025. Mais la TVL mesure l’offre de capital, pas le chiffre d’affaires. Quand on regarde ce que ce capital rapporte réellement en frais, la perspective s’inverse brutalement. Près de 100 000 dollars par semaine (environ 90 000 euros), c’est ce que l’ensemble du secteur facture pour sécuriser une dizaine de milliards de dollars d’actifs. Rapporté à l’année, cela représente autour de 5 millions de dollars de frais pour un capital de 10 milliards, soit un rendement de frais de l’ordre de 0,05 pour cent. Ce n’est pas une erreur d’arrondi dans un coin obscur du secteur : c’est le secteur.

Le contraste avec la trajectoire de la valeur verrouillée rend la chose encore plus parlante. EigenLayer, rebaptisé EigenCloud, est passé d’un pic de 22,06 milliards de dollars de TVL en août 2025 à environ 5,10 milliards fin septembre 2026, selon The Defiant. Le secteur entier, toutes plateformes confondues, tourne autour de 10 milliards de dollars contre un pic collectif supérieur à 23 milliards. Le capital a fui, mais le vrai signal n’est pas là : il est dans le fait que le capital restant ne génère quasiment aucun revenu. Une entreprise qui garde ses actifs mais perd son chiffre d’affaires n’a pas un problème de bilan, elle a un problème de produit.

Restaking : que loue-t-on, au juste ?

Pour comprendre pourquoi le loyer est si bas, il faut être clair sur ce qui est mis en location. Au départ, il y a le staking : un validateur immobilise 32 ETH (ou passe par un jeton de staking liquide comme le stETH) pour participer au consensus d’Ethereum et toucher une récompense d’environ 2,5 à 3 pour cent par an. Le restaking ajoute une couche : ce même ETH staké est réengagé pour garantir, en parallèle, des services dits AVS (Actively Validated Services), c’est-à-dire des oracles, des ponts, des couches de disponibilité de données ou des séquenceurs. En échange, l’opérateur espère des frais supplémentaires ; en contrepartie, il accepte des conditions de sanction (slashing) supplémentaires. Les LRT ajoutent encore un étage : ils émettent un jeton liquide représentant le dépôt restaké, réutilisable ailleurs en DeFi.

Côté offre, le dispositif a parfaitement fonctionné. Les dépôts de restaking sur EigenLayer ont franchi la barre des 5 millions d’ETH, répartis sur environ 18 réseaux de sécurité actifs, rapporte Bitcoinist. Des AVS bien réels existent et tournent : EigenDA pour la disponibilité des données, Lagrange et Brevis pour des preuves, eOracle pour les prix, Omni Network pour l’interopérabilité. Le problème n’a jamais été de trouver de l’ETH prêt à sécuriser des services. Le problème, c’est le nombre de services prêts à payer pour cette sécurité, et le prix qu’ils acceptent de payer.

Pourquoi si peu d’AVS paient-ils ? Parce que la plupart des services qui pourraient louer de la sécurité ont découvert qu’ils pouvaient s’en passer, ou s’en contenter à moindre coût. Un oracle, un pont ou une couche de données se satisfait souvent d’un petit ensemble d’opérateurs réputés et d’une assurance ciblée, sans payer un loyer indexé sur des milliards de dollars de capital restaké dont il n’exploite qu’une fraction. La sécurité mutualisée d’Ethereum est une belle promesse théorique ; en pratique, la plupart des équipes préfèrent un budget de sécurité modeste et prévisible. L’offre a donc été dimensionnée pour un monde où des centaines d’AVS se disputeraient la sécurité restakée. Ce monde n’est pas venu.

Un marché à deux faces qui ne s’est jamais équilibré

Le restaking est, au fond, une place de marché à deux faces : d’un côté des fournisseurs de sécurité (les stakers et les opérateurs), de l’autre des acheteurs de sécurité (les AVS). Comme toute place de marché de ce type, elle ne crée de la valeur que si les deux faces grandissent ensemble. Or elles ne l’ont jamais fait. L’offre a explosé, portée par une mécanique de points et de largages de jetons qui récompensait le simple fait de déposer. La demande, elle, est restée anémique : très peu d’AVS paient des frais substantiels, beaucoup se contentent de subventionner leur sécurité en distribuant leur propre jeton, ce qui ne remonte jamais en chiffre d’affaires pour le secteur.

Les 99 977 dollars de frais hebdomadaires sont, littéralement, la face demande enfin révélée. Pendant la période des points, on pouvait ignorer ce déséquilibre : la valeur des jetons attendus masquait l’absence de revenus réels. Une fois les largages distribués et les jetons effondrés, il ne reste que les frais, et les frais ne mentent pas. Le même constat vaut pour l’activité : le nombre d’adresses actives sur EigenLayer est passé d’un pic de plus de 33 000 au printemps à quelques dizaines par jour à l’été, un effondrement d’usage que la remontée du cours de l’ETH ne change pas. C’est le piège classique des chiffres bruts : une TVL de 10 milliards en dollars peut remonter simplement parce que l’ETH monte, sans qu’un seul client supplémentaire paie quoi que ce soit. Nous avons déjà vu cette distinction entre volume affiché et revenu réel ailleurs dans la crypto, par exemple du côté du volume des exchanges coté en stablecoin.

La période des points : comment l’offre a gonflé pour rien

Pour comprendre comment une offre de sécurité a pu enfler jusqu’à 5 millions d’ETH sans demande solvable en face, il faut revenir à la mécanique des points. En 2024 et 2025, déposer dans EigenLayer ou dans un LRT ne rapportait pas de frais : cela rapportait des points, une unité de compte opaque censée donner droit à un futur largage de jetons. Les LRT ont alors fait du points farming industriel, empilant les points d’EigenLayer sous leurs propres points, et les utilisateurs ont couru après ce rendement fantôme. Rien, dans cette boucle, ne reposait sur un AVS payant un loyer réel ; tout reposait sur la valeur anticipée d’un jeton pas encore distribué.

C’était une boucle réflexive : plus la valorisation attendue du jeton montait, plus les dépôts affluaient, ce qui gonflait la TVL, ce qui justifiait une valorisation encore plus haute. Le largage d’EIGEN a transformé ce rendement virtuel en jetons bien réels, et la boucle s’est inversée du jour au lendemain. Les 96 pour cent perdus par l’EIGEN depuis son record ne sont pas un accident de marché : ce sont les mêmes mathématiques réflexives qui tournent à l’envers. Une fois les points payés, il ne restait que la question repoussée pendant deux ans : qui paie, et combien, pour la sécurité elle-même ?

Combien vaut vraiment un dollar de sécurité louée

Pour prendre la mesure de l’écart, il faut normaliser : combien chaque dollar sécurisé rapporte-t-il en frais ? Le tableau ci-dessous reprend les données de début septembre 2026 compilées par blockhead.co et ramène les revenus à une base comparable.

Mesure (données début septembre 2026)RestakingStaking liquide
Valeur verrouillée (TVL)~10,0 Mrd $~51,9 Mrd $
Frais hebdomadaires~99 977 $~27,35 M$
Revenu hebdomadaire par milliard sécurisé~9 980 $~527 000 $
Écart par dollar sécurisé1x~53x

La prime de rendement censée rémunérer le risque de slashing supplémentaire est, en agrégat, presque inexistante. Un dollar confié au staking liquide ordinaire rapporte environ 53 fois plus de frais qu’un dollar confié au restaking, pour un profil de risque pourtant plus léger (pas de conditions de sanction liées à des AVS tiers). On a vendu le restaking comme un surcroît de rendement adossé à un surcroît de risque. Le marché a conservé le surcroît de risque et fait disparaître le surcroît de rendement.

Une objection légitime consiste à dire que les frais sont une mesure instantanée et que la demande pourrait repartir. C’est vrai, mais deux éléments pèsent contre ce scénario. D’abord la tendance : le chiffre de frais a baissé, pas stagné, à mesure que les programmes de points s’éteignaient. Ensuite la structure : les frais collectés ne sont pas seulement faibles, ils sont concentrés sur une poignée d’AVS, de sorte que le service payeur médian est proche de zéro. Un marché où presque tous les acheteurs paient presque rien n’est pas un marché qui attend sa relance ; c’est un marché qui a trouvé son niveau.

Les LRT : du rendement empilé sur une marge en miettes

Si le secteur dans son ensemble facture peu, qu’en est-il des émetteurs de LRT, ces protocoles qui ont bâti des marques et levé des fonds sur l’idée du restaking liquide ? Leur rentabilité raconte la même histoire, en plus cru encore. Au deuxième trimestre 2026, les cinq plus gros émetteurs cumulaient un bénéfice brut dérisoire.

Émetteurs de LRTJetons associésBénéfice brut T2 2026 (approx.)
Top 5 cumulés (Renzo, Kelp, Swell, Puffer, Bedrock)ezETH, rsETH, rswETH, pufETH, uniETH~953 350 $
Puffer Finance (à lui seul)pufETH~21 590 $
Rappel : trois trimestres plus tôtmêmes émetteurs~2,18 M$

Environ 953 350 dollars (près de 851 000 euros) de bénéfice brut trimestriel pour les cinq premiers acteurs du restaking liquide réunis, en baisse par rapport aux 2,18 millions de dollars de trois trimestres plus tôt. Puffer Finance, à lui seul, a dégagé environ 21 590 dollars sur le trimestre, d’après blockhead.co. Ce sont des montants de PME locale pour des protocoles jadis valorisés en milliards. Le modèle des LRT reposait sur la réhypothécation : prendre un dépôt restaké, émettre un jeton liquide dessus, puis le réutiliser comme collatéral ailleurs, en empilant les couches de rendement. Mais le rendement empilé était fait de points et d’émissions, pas de frais. Une fois les émissions taries, il ne reste presque rien à distribuer.

ether.fi débranche : la sortie du leader comme verdict

Rien n’illustre mieux ce verdict que la décision du plus gros émetteur de LRT. ether.fi a retiré le restaking de son jeton phare, le weETH, qui redevient un simple jeton de staking liquide sans exposition à EigenLayer. Le restaking est désormais isolé dans un jeton distinct et optionnel, le weETHs, construit non pas sur EigenLayer mais sur Symbiotic ; il ne pèse qu’environ 9 136 jetons, soit à peu près 18 millions de dollars, autour de 0,5 pour cent de la base de staking du protocole. Moins de 1 pour cent des actifs d’ether.fi reste restaké, avec un objectif de zéro au troisième trimestre 2026 et un retrait des identifiants de EigenPod prévu au quatrième, selon The Defiant.

Le fondateur et PDG d’ether.fi, Mike Silagadze, a résumé l’affaire d’une formule devenue l’épitaphe officieuse du secteur : « End of an era. Sad. » (la fin d’une époque, triste), ajoutant qu’il pensait que le restaking reviendrait un jour, qu’il était simplement arrivé un peu trop tôt. Fin septembre, il a été plus précis sur la raison économique : il n’y avait, selon ses propos rapportés par blockhead.co, « pas d’opportunités de rendement significatives dans le restaking et un risque perçu par les stakers, donc nous avons décidé qu’il était logique de sortir ».

Le détail qui tue se cache dans la comptabilité. Au moment de la décision, le restaking restait la deuxième ligne la plus rentable d’ether.fi, avec environ 2,87 millions de dollars, alors même que le bénéfice brut global du protocole chutait de 47 pour cent entre le troisième trimestre 2025 (18,71 millions) et le deuxième trimestre 2026 (9,99 millions). Autrement dit, ether.fi a quitté une activité encore bénéficiaire parce que le mince rendement ne justifiait plus le risque perçu. Quand votre meilleur client potentiel ferme une ligne qui gagne pourtant de l’argent, le message n’est pas sur la rentabilité, il est sur le rapport risque/récompense. Le jeton ETHFI, lui, se traite autour de 0,5993 dollar (0,5344 euro) pour une capitalisation d’environ 578 millions de dollars (près de 516 millions d’euros), en recul de 92,9 pour cent sous son record et de 16 pour cent sur sept jours, d’après CoinGecko ; ce qui tient encore le jeton, c’est le virage d’ether.fi vers la néobanque, pas le restaking.

Ce virage mérite qu’on s’y arrête, car il complète le verdict. ether.fi, la marque qui incarnait le restaking, gagne désormais sa vie en vendant des services bancaires : actions et métaux tokenisés, prêts adossés au portefeuille, cartes de paiement, rampes d’accès en monnaie fiat, le tout pour quelques centaines de milliers d’utilisateurs. Le protocole qui devait prouver que le restaking était l’avenir du rendement a conclu que l’avenir, pour lui, était la banque. Quand le pionnier d’un secteur réoriente son modèle de revenus loin de ce secteur, ce n’est pas un signal faible.

EIGEN pris en étau : les rachats ne font pas le poids face aux déblocages

Si le restaking ne génère presque pas de frais, son jeton de référence ne peut presque pas capter de valeur. L’EIGEN se négocie autour de 0,2266 dollar (0,2030 euro), pour une capitalisation d’environ 221 millions de dollars (près de 197 millions d’euros) et un rang autour de la 170e place, en baisse de 96 pour cent par rapport à son record de décembre 2024, selon CoinGecko. Ce n’est pas qu’une question d’ambiance de marché : c’est un problème structurel de conception.

La fondation a bien tenté de relier le jeton aux revenus. La proposition ELIP-012, adoptée fin 2025, crée un contrat d’émission qui dirige 20 pour cent des frais versés par les AVS et 100 pour cent des frais de la partie cloud vers un mécanisme de rachat et de réduction de l’offre d’EIGEN. Le principe est sain. Le problème est arithmétique : si l’ensemble du secteur facture autour de 100 000 dollars par semaine, la part destinée au rachat se compte en milliers de dollars, à mettre en face de déblocages de jetons autrement plus lourds. Le calendrier de déblocage d’EIGEN, qui court d’octobre 2025 à octobre 2027, libère chaque mois près de 39 millions de jetons (autour de 4 à 4,5 pour cent de l’offre en circulation) au profit des investisseurs et des premiers contributeurs, comme le détaille DefiLlama. L’offre en circulation est d’ailleurs passée d’environ 741 millions de jetons avant août à près de 974 millions aujourd’hui. Un rachat financé par quelques millions de dollars de frais annuels ne fait tout simplement pas le poids face à plusieurs millions de dollars de nouvelle offre chaque mois. La mécanique joue contre le prix.

Les gagnants n’ont pas de jeton : Symbiotic et Babylon

Voici le paradoxe le plus instructif de 2026 : les acteurs qui se portent le mieux dans le restaking sont ceux qui n’ont jamais vendu de jeton spéculatif. Symbiotic, le concurrent direct d’EigenLayer, n’a pas de jeton public coté. Son modèle est volontairement plus modulaire : il accepte n’importe quel collatéral ERC-20, laisse chaque application fixer sa propre tolérance au risque, et a pivoté le 1er juillet 2026 avec sa version Core V2 vers des marchés de collatéral. Détail savoureux : c’est précisément sur Symbiotic qu’ether.fi a reconstruit son restaking optionnel (le weETHs), de sorte que la fuite d’EigenLayer alimente en partie son rival. Misha Putiatin, cofondateur de Symbiotic, le formulait ainsi lors de la sortie de Core V2 : les marchés de collatéral ne sont pas une idée financière nouvelle, ce qui est nouveau, c’est de les rendre composables, exécutables et efficients en capital directement on-chain (GlobeNewswire).

Babylon, de son côté, propose le restaking du Bitcoin via les scripts de verrouillage temporel de Bitcoin lui-même, sans wrapping ni pont. Son jeton BABY a chuté de plus de 90 pour cent sous son record, mais sa valeur verrouillée se maintient autour de 3 milliards de dollars selon DefiLlama, un grand écart de valorisation qui rappelle, là encore, que le jeton et le produit sont deux choses distinctes. Le tableau suivant résume le paysage.

ProtocoleJeton publicModèleÉtat fin 2026
EigenLayer / EigenCloudEIGEN (-96 % vs record)restaking d’ETH, AVS, cloud vérifiableTVL ~5,1 Mrd $, pivot vers l’IA
Symbioticaucuncollatéral modulaire, tout ERC-20récupère les flux sortants (weETHs)
BabylonBABY (-90 %+ vs record)restaking Bitcoin natif (timelock)TVL ~3 Mrd $
Karakaucun cotérestaking multi-actifsmarginal

Le détail des modèles renforce le point. La version Core V2 de Symbiotic s’ouvre à des gérants de collatéral institutionnels (parmi lesquels Fasanara Capital) et à des applications de couverture on-chain comme Nexus Mutual, en se présentant moins comme une usine à rendement que comme une infrastructure de marchés de collatéral. Babylon, lui, revendique une autre forme de solidité : sa sécurité vient directement du Bitcoin verrouillé, l’actif le plus liquide et le moins volatil du secteur, ce qui séduit des chaînes en quête de garantie neutre. Dans les deux cas, la proposition de valeur ne dépend pas d’un jeton qu’il faudrait soutenir à coups de rachats.

La leçon est brutale pour la thèse d’investissement d’origine. Le jeton n’était pas le produit : c’était l’enveloppe spéculative posée sur le produit. Là où cette enveloppe a été émise tôt et abondamment (EIGEN, BABY), elle a servi d’aimant à la vente une fois les points distribués. Là où elle n’existe pas (Symbiotic, Karak), il n’y a tout simplement rien à faire chuter de 96 pour cent.

EigenCloud, ou l’art de louer sa sécurité à soi-même

Que fait un fournisseur de sécurité quand personne ne veut la louer ? Il devient son propre client. C’est, en substance, la stratégie derrière le changement de nom d’EigenLayer en EigenCloud et son pivot vers le calcul vérifiable et l’IA (EigenCompute, EigenAI, par-dessus la couche de données EigenDA). L’idée affichée est d’offrir un cloud à vérifiabilité cryptographique pour des agents d’IA et des applications ; l’idée implicite est de fabriquer la demande qui a manqué, en construisant des services qui, eux, consommeront la sécurité restakée. a16z a d’ailleurs réinvesti 70 millions de dollars dans ce virage, selon CoinDesk.

Le pari peut réussir techniquement et échouer économiquement, ou l’inverse. Mais tant que les revenus de la partie cloud restent modestes, ce pivot ressemble à une entreprise qui, faute de clients, se facture ses propres services pour alimenter ses statistiques d’usage. À comparer avec des protocoles qui, eux, encaissent de vrais frais à grande échelle : un DEX de perpétuels comme Hyperliquid génère chaque semaine des revenus sans commune mesure avec les 100 000 dollars de tout le restaking réuni. La différence tient en un mot : des clients qui paient parce qu’ils veulent le produit, pas parce qu’on les subventionne pour l’utiliser.

Il y a une logique défendable derrière ce pivot : si la sécurité restakée ne trouve pas preneur sur un marché ouvert, autant l’employer à sécuriser des produits maison à forte valeur ajoutée, comme la vérification de calculs d’IA. Mais cela change la nature du pari. On ne vend plus de la sécurité à un marché ; on parie qu’une équipe saura bâtir, à partir de zéro, des applications cloud assez populaires pour justifier a posteriori la couche de sécurité qui les porte. C’est un pari de capital-risque classique, très éloigné de la promesse initiale d’un revenu passif tiré de la location de sécurité. Les détenteurs d’EIGEN qui avaient acheté la première histoire se retrouvent exposés à une seconde, bien plus incertaine.

Le risque n’est pas parti avec la demande

Le plus pervers dans cette histoire, c’est que la demande s’est évaporée mais pas le risque. Les frais ont disparu ; les conditions de sanction et la réhypothécation, elles, sont restées. L’épisode Kelp/Aave d’avril 2026 en reste l’illustration la plus coûteuse. Un attaquant a profité d’une faille du pont inter-chaînes de Kelp pour émettre 116 500 rsETH indus (environ 292 millions de dollars, près de 261 millions d’euros), puis a déposé ces jetons comme collatéral sur Aave pour emprunter, laissant derrière lui environ 190 millions de dollars de créance douteuse sur le marché de prêt. Une coalition de protocoles, baptisée DeFi United, a dû se former pour recapitaliser le trou, le fondateur d’Aave Stani Kulechov engageant personnellement 5 000 ETH, comme l’a rapporté CoinDesk.

La morale est limpide : un LRT accepté comme collatéral importe silencieusement le risque de son pont et de son protocole sous-jacent dans tout l’édifice DeFi. C’est exactement ce que Silagadze appelle le « risque perçu » qui ne valait plus le mince rendement. Quand la prime de rendement est de 0,05 pour cent et que la queue de risque peut coûter des centaines de millions, le calcul ne tient pas. Ce genre d’arbitrage entre sécurité réelle et rendement affiché est devenu le cœur du métier des cabinets d’audit crypto, dont l’activité ne faiblit pas, elle.

Le taux sans risque à 4 % achève l’équation

Pourquoi maintenant ? Parce que le coût de l’argent a changé de régime. La Réserve fédérale américaine a relevé ses taux à 3,75-4,00 pour cent en septembre 2026, sous la présidence de Kevin Warsh, sa première hausse depuis 2023 (Federal Reserve). Un indice des prix plus chaud que prévu publié le 14 octobre a fait reculer l’ETH d’environ 5 pour cent sur la séance, d’après CoinGecko, et ravivé les paris sur une nouvelle hausse. À l’approche de la réunion du 28 octobre, les marchés de prédiction penchent pour un statu quo, tout en gardant une probabilité de hausse non négligeable, autour de 25 à 35 pour cent (Crypto Briefing).

Dans ce contexte, la prime de rendement du restaking ne tient plus face à la concurrence. Quand un bon du Trésor tokenisé ou une épargne on-chain comme le Sky Savings Rate rapportent autour de 3,5 à 4 pour cent sans aucun risque de slashing (Sky), personne ne paie de prime pour un rendement exposé aux sanctions qui, en agrégat, avoisine 0,05 pour cent. La mort de la demande que les précédents articles décrivaient n’est donc pas un mystère : elle est la conséquence logique d’un coût du capital redevenu élevé. Nous avons détaillé cette bascule dans nos perspectives de fin d’année et dans notre lecture de la réaction du marché aux décisions de la Fed.

Pour un investisseur en euros, le calcul est encore plus net. La Banque centrale européenne a ramené son taux directeur en territoire nettement positif, et les fonds monétaires en euros offrent un rendement sans risque que le restaking ne bat pas une fois le risque de slashing et l’absence de recours pris en compte. Ajoutez le fait que les jetons de restaking se comportent surtout comme un bêta de l’ETH, montant et descendant avec lui (comme l’a montré leur repli dans le sillage de la chute de 5 pour cent de l’ETH le 14 octobre), et l’argument du rendement supplémentaire s’effondre : on endosse un risque de crédit et de slashing pour toucher, net, moins qu’un placement sans risque.

Ce que Vitalik et Kannan avaient prévu

Le plus troublant, c’est que ce dénouement était écrit, et par les bonnes personnes. Dès mai 2023, dans un billet intitulé « Don’t overload Ethereum’s consensus », Vitalik Buterin mettait en garde : « toute extension des devoirs du consensus d’Ethereum augmente les coûts, la complexité et les risques liés au fait de faire tourner un validateur ». Son inquiétude portait sur la fragilité systémique et la logique du « trop gros pour faire défaut », pas sur l’économie des frais, mais le fil est le même : charger le consensus de tâches supplémentaires crée des risques sans garantie de revenus en face.

Plus frappant encore, le cofondateur d’EigenLayer lui-même avait relativisé la thèse. Dans un entretien à CoinDesk en septembre 2023, Sreeram Kannan déclarait : « tout ce que le restaking peut faire, le staking liquide le peut déjà, donc je vois le restaking comme un risque moindre que le staking liquide ». Il présentait le restaking comme un cas d’usage particulier du staking liquide, pas comme une catégorie supérieure. Trois ans plus tard, les données de frais lui donnent raison à l’envers : le staking liquide ne fait pas que mieux gérer le risque, il gagne aussi environ 53 fois plus d’argent par dollar sécurisé.

AMF, MiCA et ce que le restaking ne fournit pas

Pour un épargnant français, la dimension réglementaire ajoute une couche de prudence. Depuis la fin de la période transitoire pour les ex-PSAN, le 1er juillet 2026, seuls les prestataires agréés CASP peuvent servir le marché français, et l’AMF est l’autorité compétente (AMF). Un service de restaking géré par un intermédiaire, qui prend vos clés et gère les dépôts pour vous, relève vraisemblablement de ce périmètre CASP. En revanche, l’interaction directe avec un protocole décentralisé ressemble à de la DeFi pure : largement hors champ de MiCA, donc sans test d’adéquation, sans fonds d’indemnisation et sans recours auprès de l’AMF en cas de perte. Les produits dérivés crypto, eux, restent sous MiFID II, pas sous MiCA.

Le mode d’emploi pratique tient en une question : le rendement affiché vient-il de frais réels ou d’émissions de jetons ? Si le chiffre de frais du secteur entier est de 100 000 dollars par semaine, aucun produit de restaking grand public ne peut distribuer un rendement durable issu de vrais revenus ; ce qui reste, ce sont des émissions, c’est-à-dire une dilution déguisée en rendement. Ajoutez-y la queue de risque du slashing et de la réhypothécation, l’absence de recours, et un taux sans risque autour de 4 pour cent facilement accessible, et le rapport risque/récompense penche nettement du mauvais côté pour un détenteur prudent.

Le restaking n’est pas mort en tant que technologie. Babylon sécurise des chaînes avec du Bitcoin, Symbiotic ramasse les flux sortants, EigenCloud tente sa reconversion dans l’IA vérifiable. Mais en tant que produit de rendement vendu au grand public, il a été repricé à près de zéro, et ce sont ses propres chiffres de frais qui l’actent. Silagadze a peut-être raison : le restaking reviendra sans doute, sous une forme ou une autre. Il était simplement arrivé trop tôt, et surtout trop cher pour ce qu’il rapportait.

Foire aux questions

Le restaking est-il mort en 2026 ?

Pas la technologie, mais le produit de rendement grand public. Les frais hebdomadaires du secteur, environ 100 000 dollars pour près de 10 milliards de dollars de valeur verrouillée, montrent que louer la sécurité d’Ethereum ne rapporte presque rien ; EigenCloud et Symbiotic survivent en changeant de modèle plutôt qu’en vendant du rendement.

Pourquoi le staking liquide rapporte-t-il 53 fois plus que le restaking ?

Parce que le staking liquide vend un produit que des millions d’utilisateurs veulent, du rendement ETH liquide, alors que le restaking vend de la sécurité à des services (les AVS) dont très peu paient réellement. L’offre de sécurité dépasse massivement la demande, donc son prix s’effondre.

Pourquoi ether.fi quitte-t-il EigenLayer ?

Selon son PDG Mike Silagadze, il n’y avait «pas d’opportunités de rendement significatives» dans le restaking face à un risque perçu. ether.fi a reconverti son jeton weETH en simple jeton de staking liquide et isolé le restaking dans le weETHs, construit sur Symbiotic, avec une sortie complète d’EigenLayer visée pour fin 2026.

Le jeton EIGEN peut-il remonter grâce aux rachats ?

Le mécanisme ELIP-012 affecte une partie des frais à des rachats d’EIGEN, mais avec environ 100 000 dollars de frais hebdomadaires le montant est dérisoire face aux déblocages mensuels de près de 39 millions de jetons. La mécanique d’offre joue structurellement contre le prix.

Le restaking relève-t-il de l’AMF et de MiCA ?

Un service de restaking géré par un intermédiaire (custodial) relève probablement du statut CASP sous MiCA, supervisé en France par l’AMF depuis la fin de la période transitoire le 1er juillet 2026. L’interaction directe avec un protocole décentralisé reste largement hors champ, sans test d’adéquation, sans fonds de garantie et sans recours.

Par Yuki Tanaka, pôle DeFi et on-chain de HOGE Wire.

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