Trésoreries crypto : MSCI débranche l’acheteur passif
Le 16 octobre, MSCI a adopté une règle qui éjectera Strategy et Metaplanet de ses indices au 30 novembre. Derrière le jargon, c'est un acheteur silencieux et insensible au prix qui s'en va.
Le 16 octobre 2026, un acteur dont on ne parle presque jamais a changé les règles du jeu pour les trésoreries crypto. Ni régulateur, ni gendarme boursier, ni banque centrale : MSCI, le fournisseur d’indices dont les paniers servent de boussole à des milliers de fonds dans le monde. Sa décision tient en une phrase : les sociétés qui ne font guère plus que détenir des cryptomonnaies au bilan n’ont plus leur place dans ses grands indices actions. Derrière le jargon, c’est un acheteur silencieux et insensible au prix qui s’apprête à quitter la table.
Pour Strategy (ex-MicroStrategy), Metaplanet et quelques autres, l’enjeu n’est pas la réglementation MiCA ni le cours du Bitcoin, aujourd’hui autour de 73 000 euros (environ 82 000 dollars, au change de 1,12 dollar pour un euro). L’enjeu, c’est la plomberie du marché actions. L’inclusion dans un indice fonctionne comme une demande automatique, un flux qui achète le titre quelle que soit sa valorisation. Quand cette demande se retire, c’est un robinet caché du financement qui se referme. Voici ce qui a été décidé, ce que cela coûte, et le calendrier à surveiller.
Ce que MSCI a décidé le 16 octobre
Après une consultation ouverte cet été et close fin septembre, MSCI a adopté le 16 octobre son cadre dit des « sociétés non opérationnelles ». Le principe : un indice actions est censé mesurer des entreprises qui produisent, vendent et emploient, pas des véhicules dont l’actif se résume à un stock d’actifs financiers. La nouvelle méthode remplace une mesure provisoire datant d’octobre 2025, qui visait les sociétés dont les actifs numériques représentaient au moins la moitié du bilan. Ce seuil arithmétique cède la place à un test en deux étapes, plus large et volontairement non spécifique à la crypto.
Le calendrier est serré. La liste définitive des sociétés concernées sera publiée le 11 novembre, et la sortie des indices prendra effet à la clôture du 30 novembre, dans le cadre de la revue d’indice de fin de mois. Le périmètre couvre la famille phare de MSCI : les indices ACWI, World, USA et Japan, ceux-là mêmes que répliquent les plus gros fonds passifs de la planète. Lors d’une simulation menée en mai 2026, trois noms étaient déjà ressortis comme candidats à la suppression : Strategy, Metaplanet, et Yellow Cake, un véhicule britannique de détention d’uranium. Ce dernier nom est important : il prouve que la règle n’est pas un décret « anti-crypto » déguisé, mais un filtre générique qui attrape aussi une société d’uranium.
Le marché a réagi tout de suite. L’action Strategy, premier détenteur coté de bitcoins au monde, cotait 151,29 dollars à la clôture du 15 octobre, en recul d’environ 72 % depuis son sommet de 543 dollars de novembre 2024. Metaplanet terminait à 277 yens (environ 1,75 dollar) le 16 octobre, très loin des 1 930 yens atteints en juin 2025. L’exclusion d’un indice n’est pas la cause de cette dégringolade, mais elle en devient un accélérateur potentiel.
Un indice, c’est un acheteur qui ne regarde pas le prix
Pour comprendre l’onde de choc, il faut se rappeler comment fonctionne la gestion passive. Un fonds indiciel ou un ETF qui réplique le MSCI World ne choisit pas ses titres : il détient chaque composant au poids que lui assigne l’indice, et il rééquilibre quand l’indice change. Des milliers de milliards de dollars suivent ainsi les indices MSCI. Quand une société entre dans l’indice, tous ces fonds doivent l’acheter, mécaniquement, sans regarder la valorisation. Quand elle en sort, ils doivent la vendre, tout aussi mécaniquement.
Cette demande automatique est précisément ce qui rend l’inclusion si précieuse pour une trésorerie crypto. Le modèle de Strategy repose sur l’émission continue d’actions (programme dit « at-the-market ») pour acheter du Bitcoin : tant que l’action se négocie au-dessus de la valeur de ses cryptos (une prime, mesurée par le mNAV), chaque action émise est relutive et finance de nouveaux achats. Or un acheteur passif, présent en permanence et indifférent au prix, absorbe une partie de ces nouvelles actions et soutient le cours dans lequel le programme vend. C’est le lubrifiant discret du fameux « flywheel ». Le cabinet de recherche ZEROBASE le résume ainsi : « le capital passif est devenu une source importante de demande pour ces actions ; toute réduction durable de cette offre d’achat pourrait resserrer la fenêtre d’émission de capital ».
On peut voir ce flux comme une forme de liquidité permanente apportée au titre, un peu comme un fournisseur de liquidité toujours présent sur un carnet d’ordres (le même rôle, dans l’univers on-chain, que décrit notre guide pratique du LP). Sauf qu’ici, ce fournisseur ne fixe pas de prix : il achète ce que l’indice lui dit d’acheter. Retirez-le, et vous ne cassez pas directement le financement de l’entreprise ; vous affaiblissez le cours dans lequel ce financement se fait. La nuance est capitale pour la suite.
La mécanique du test « société non opérationnelle »
Le filtre de MSCI procède en deux temps. Première étape : la société possède-t-elle des actifs d’exploitation substantiels, rattachés à une vraie activité ? Si la réponse est oui, le dossier s’arrête là et la société reste éligible. Si la réponse est non, on passe à la seconde étape, une batterie de cinq ratios financiers portant sur les charges d’exploitation, les flux de trésorerie, les variations de valeur des actifs, et la dépendance au financement externe. Une société qui échoue à au moins quatre de ces cinq ratios est jugée non opérationnelle, donc inéligible.
Le choix de ces critères n’est pas innocent. Une trésorerie crypto typique affiche un chiffre d’affaires d’exploitation minuscule, des flux de trésorerie dominés par les mouvements de ses cryptos, des variations de valeur d’actifs gigantesques d’un trimestre à l’autre, et une dépendance quasi totale au financement externe (émissions d’actions et de dette) pour continuer d’acheter. Elle coche, presque par construction, les cases qui définissent un véhicule d’investissement plutôt qu’une entreprise. C’est pourquoi un simple seuil de 50 % du bilan a été remplacé par une grille qui décrit un comportement financier, pas seulement une composition d’actifs.
MSCI a prévu des tampons pour éviter les allers-retours brutaux. Une société déjà membre n’est retirée que si elle échoue au test sur ses deux dernières périodes annuelles, tandis qu’une nouvelle candidate est bloquée si elle échoue sur l’une ou l’autre. L’idée est d’éviter qu’une entreprise entre et sorte d’un indice au gré d’un trimestre exceptionnel. Mais pour les trésoreries pures, dont le profil financier est stable dans son anormalité, ces tampons ne changent pas l’issue.
Un fournisseur d’indices doit-il juger un bilan ?
La décision rouvre un débat de fond : jusqu’où un fournisseur d’indices peut-il aller dans la définition de ce qu’est une « vraie » entreprise ? Un indice se veut un miroir du marché, neutre et reproductible. En écartant une catégorie d’émetteurs, MSCI ne se contente plus de refléter le marché : il porte un jugement sur la nature des actifs qu’une société a le droit de détenir. C’est exactement l’argument que Strategy a martelé avant la décision.
Dans une lettre signée par son président exécutif Michael Saylor et son directeur général Phong Le, l’entreprise a qualifié la proposition de « discriminatoire, arbitraire et malavisée », et demandé son retrait. Son argument juridique est précis : la distinction entre actifs opérationnels et non opérationnels reposerait sur des termes non définis, étrangers aux principes comptables américains (US GAAP) comme aux normes internationales (IFRS). Autrement dit, MSCI inventerait une catégorie comptable qui n’existe nulle part ailleurs. Strategy a aussi prévenu que la mesure pourrait « nuire profondément à la réputation de neutralité et de fiabilité de MSCI ».
Le contre-argument est tout aussi solide. Un indice large est vendu aux investisseurs comme une exposition diversifiée à l’économie productive. Y glisser un véhicule dont la performance n’est, au fond, qu’un pari sur un seul actif revient à vendre du Bitcoin déguisé en action d’entreprise, sans que l’épargnant l’ait choisi. Vu sous cet angle, MSCI ne décide pas ce qu’une société a le droit de posséder ; il décide ce que ses propres clients ont acheté quand ils ont acheté « le marché ». Les deux lectures sont défendables, et c’est bien pourquoi l’affaire fera jurisprudence.
Qui tombe, qui reste : Strategy, Metaplanet, SharpLink, et le cas BitMine
La ligne de partage ne passe pas par le type d’actif détenu, mais par le revenu d’exploitation. La simulation de mai 2026 avait signalé Strategy, Metaplanet et Yellow Cake ; la couverture de la décision d’octobre ajoute SharpLink, une trésorerie en Ethereum de plusieurs centaines de milliers d’ETH, intégralement stakés. Ni le Bitcoin ni l’Ethereum ne sont visés en tant que tels : c’est le profil financier de la société qui déclenche le filtre.
Le cas le plus parlant est celui de BitMine. Avec environ 6,04 millions d’ETH et 15,1 milliards de dollars de crypto et de liquidités, c’est de loin la plus grosse trésorerie Ethereum du marché, et pourtant elle ne figure pas parmi les noms signalés. L’explication la plus probable tient en un mot : le staking. Les validateurs de BitMine génèrent un revenu récurrent, de l’ordre de 309 millions de dollars annualisés, qui se lit comme un véritable chiffre d’affaires d’exploitation ; l’action vit par ailleurs dans le Russell 1000, hors du périmètre MSCI visé ici. Deux trésoreries Ethereum, deux verdicts opposés, parce que les flux de trésorerie de l’une ressemblent à ceux d’une entreprise.
C’est la leçon pratique du test : une trésorerie qui greffe une activité réelle sur son bilan (minage, staking vendu comme service, logiciel) peut rester dans l’indice ; un pur véhicule de détention, non. Le tableau ci-dessous résume l’état des lieux au moment de la décision.
| Société | Indice MSCI concerné | Signalée ? | Lecture |
|---|---|---|---|
| Strategy (MSTR) | World, USA, ACWI | Oui | Réserve Bitcoin = quasi tout l’actif, chiffre d’affaires d’exploitation marginal |
| Metaplanet | Japan | Oui | Trésorerie Bitcoin, activité hôtelière résiduelle |
| SharpLink (SBET) | Segments actions US | Oui | Trésorerie Ethereum, staking jugé insuffisant comme activité |
| Yellow Cake | UK | Oui | Véhicule de détention d’uranium (preuve que la règle n’est pas « anti-crypto ») |
| BitMine (BMNR) | Russell 1000 (hors périmètre visé) | Non | Revenu de staking (~309 M$/an) lu comme un chiffre d’affaires opérationnel |
Combien de ventes forcées ? Le chiffrage de JPMorgan
Les analystes de JPMorgan ont tenté de mettre un chiffre sur l’onde de choc. Si MSCI agit seul, l’exclusion de Strategy déclencherait environ 2,8 milliards de dollars (près de 2,5 milliards d’euros) de ventes passives. Un point mérite d’être martelé, parce qu’il rassure sur un malentendu fréquent : ces ventes portent sur l’action MSTR, pas sur le Bitcoin que la société détient. Les bitcoins restent au bilan ; ce sont les fonds indiciels qui se délestent du titre. L’effet de premier ordre frappe donc le cours de l’action et la prime (le mNAV), pas directement le marché du Bitcoin.
Le chiffre gonfle si l’exemple fait des émules. Si FTSE Russell et S&P Dow Jones adoptaient à leur tour des règles comparables, les sorties mécaniques pourraient atteindre jusqu’à 8,8 milliards de dollars (environ 7,8 milliards d’euros). Ce montant reste un scénario, pas une certitude : ni FTSE Russell ni S&P Dow Jones n’ont ouvert de consultation formelle, et le chiffre suppose une convergence progressive des fournisseurs sur la doctrine MSCI. Dans la foulée de la décision, l’action Strategy a prolongé une série de semaines de baisse déjà bien entamée.
Pourquoi cela compte au-delà du gros titre : des ventes forcées compriment la prime, et une prime comprimée est exactement ce qui enraye la machine à émettre des actions. Même si le Bitcoin n’est pas touché, le moteur qui transforme l’émission d’actions en achats de Bitcoin tourne plus lentement. C’est un problème de carburant, pas de réserve.
| Scénario | Fournisseurs d’indices | Sortie passive estimée | Ce qui est vendu |
|---|---|---|---|
| MSCI seul | Indices MSCI (GIMI) | ~2,8 Mds $ (~2,5 Mds €) | Actions MSTR, pas le Bitcoin |
| Convergence | MSCI + FTSE Russell + S&P Dow Jones | jusqu’à ~8,8 Mds $ (~7,8 Mds €) | Actions MSTR |
| Attentisme | FTSE Russell / S&P pas encore en consultation | incertain | Dépend de l’adoption |
Le quatrième robinet du financement
Les trésoreries crypto se financent classiquement par trois robinets : l’émission d’actions au fil de l’eau (ATM), les obligations convertibles, et les actions de préférence perpétuelles. Nous avons déjà disséqué cette pile de financement et la question, devenue centrale cet automne, de savoir qui peut encore lever du capital et à quel prix. L’inclusion indicielle n’est pas un quatrième robinet au même sens : on ne tire pas dessus pour encaisser de l’argent. C’est plutôt la pression dans la canalisation, la demande de fond qui soutient le cours dans lequel le robinet ATM déverse ses nouvelles actions.
Cette distinction éclaire pourquoi la décision de MSCI ne se confond pas avec l’épreuve de crédit qui a dominé le début de l’automne. Là, il s’agissait de l’accès à la dette et de la capacité à convertir ses réserves en liquidités pour honorer ses engagements. Ici, c’est la fenêtre d’émission d’actions qui est visée, et elle seule. Une trésorerie peut parfaitement garder un bilan solide, des réserves intactes, et voir malgré tout son principal canal de croissance se gripper parce que l’acheteur passif a disparu du carnet.
Le mécanisme est réflexif. Un cours élevé facilite l’émission d’actions, qui finance l’achat de Bitcoin, qui nourrit le récit, qui soutient le cours. La prime (le mNAV) est au cœur de cette boucle : c’est un prix qui se nourrit en partie de lui-même, une référence qui se forme pour moitié en circuit fermé. Le flux passif alimentait la jambe « cours élevé » de la boucle sans jamais porter de jugement sur la valeur. En le retirant, MSCI ne coupe pas la boucle, mais il en relâche la tension.
L’ironie des 20,9 milliards de dollars
Le minutage de la décision a quelque chose de cruel pour Strategy. Quelques jours avant, l’entreprise avait annoncé pour le troisième trimestre 2026 un gain de 20,91 milliards de dollars (environ 18,6 milliards d’euros) sur ses actifs numériques, effaçant d’un coup la perte comptable du deuxième trimestre. Au 30 septembre, la valeur comptable de ses bitcoins atteignait 70,82 milliards de dollars (environ 63 milliards d’euros) pour un coût d’acquisition de 63,95 milliards, selon son dépôt réglementaire, avec une charge d’impôt différé de 1,88 milliard associée au gain.
Ce résultat spectaculaire découle de la norme comptable ASU 2023-08, qui oblige depuis 2025 à valoriser les cryptos à leur juste valeur, les gains comme les pertes passant directement par le compte de résultat. Et c’est là que réside l’ironie : ce profit de 20,9 milliards ne vient d’aucune vente, d’aucun produit, d’aucun client. Il vient de la seule réévaluation du Bitcoin. Le compte de résultat de Strategy est donc, pour l’essentiel, un miroir du cours du Bitcoin, ce qui est précisément la définition que MSCI donne d’une société non opérationnelle. La comptabilité qui a permis d’afficher un gain record fournit à MSCI la preuve dont il avait besoin.
Le prix de revient, lui, reste le juge de paix. Avec un coût moyen d’environ 75 400 dollars par bitcoin (son coût d’acquisition rapporté à ses réserves), Strategy est confortablement au-dessus de l’eau tant que le marché tient ses niveaux actuels ; d’autres trésoreries, entrées plus tard et plus cher, sont encore sous leur coût d’acquisition. Cette obsession du prix moyen d’entrée, que nous avons explorée à propos des nouvelles baleines au capital jeune et cher, vaut aussi pour les sociétés : elle sépare celles qui peuvent encaisser un choc de celles qui vendraient à perte.
Metaplanet : de la validation à l’exclusion en vingt mois
Aucune société n’illustre mieux le retournement que Metaplanet. À la clôture du 28 février 2025, la japonaise rejoignait l’indice MSCI Japan, et son dirigeant Simon Gerovich saluait publiquement l’événement comme une consécration : visibilité accrue auprès des investisseurs mondiaux, afflux de capitaux passifs, reconnaissance de la stratégie. L’inclusion indicielle était alors vécue, à juste titre, comme une étape d’adoubement par le grand marché.
Vingt mois plus tard, le même fournisseur d’indices s’apprête à l’éjecter. Metaplanet est devenue l’une des toutes premières trésoreries Bitcoin cotées au monde, mais son action terminait à 277 yens le 16 octobre, un monde la sépare des 1 930 yens de juin 2025, et le titre se négocie désormais sous la valeur de ses propres bitcoins. Les afflux passifs que Gerovich accueillait avec fierté sont sur le point de s’inverser en sorties passives. La boucle réflexive, qui amplifie à la hausse, amplifie tout aussi fidèlement à la baisse.
Ce que ça change pour l’épargnant français
C’est le volet le plus concret pour un lecteur français, et le plus méconnu. Le MSCI World est l’indice de référence des fameux « ETF Monde », colonne vertébrale de l’épargne en actions dans l’Hexagone. On les retrouve dans les PEA, les contrats d’assurance-vie et les comptes-titres. Comme le PEA exige au moins 75 % d’actions européennes, les ETF MSCI World éligibles au PEA sont synthétiques : ils détiennent un panier d’actions européennes et échangent, via un contrat d’échange (swap), la performance de l’indice mondial. Les trois principaux sont le WPEA d’iShares, l’Amundi PEA Monde et le CW8 d’Amundi.
Or Strategy fait partie du MSCI World. Autrement dit, un épargnant qui détient un « ETF Monde » possède, directement s’il s’agit d’un fonds physique, ou par le jeu du swap s’il s’agit d’un fonds synthétique, une fraction de l’action MSTR, et donc une exposition au Bitcoin, le plus souvent sans le savoir. À la clôture du 30 novembre, l’indice retire Strategy, et chaque fonds qui le réplique cesse mécaniquement d’y être exposé. La petite dose de Bitcoin cachée dans l’épargne mondiale de millions de Français disparaît alors en silence, en même temps que s’évapore l’acheteur passif qui soutenait le titre.
Côté supervision, la situation est un bel exemple de la frontière tracée par MiCA. L’enveloppe de l’épargnant (l’ETF UCITS, le PEA, l’assurance-vie) relève de l’AMF et du droit européen des fonds. Mais le Bitcoin inscrit au bilan de Strategy, lui, échappe au périmètre MiCA : l’entreprise n’est ni un prestataire de services sur crypto-actifs (PSCA), ni un émetteur de crypto-actifs au sens du règlement. L’exposition crypto de l’épargnant arrive donc par un véhicule actions parfaitement régulé, tout en pointant vers un actif que MiCA n’encadre qu’au niveau des prestataires et des émetteurs. Rappelons au passage que la période transitoire des PSAN français s’est achevée le 1er juillet 2026, sous le contrôle de l’AMF.
« De minimis » ou bid structurel ?
Tout le désaccord tient dans l’ampleur réelle du choc. Michael Saylor minimise. Il a jugé la décision « pas si importante que ça pour nous », estimant qu’elle ne concerne qu’un montant de capital négligeable (« a de minimis amount of capital »), tout en déplorant que MSCI « impose des valeurs partiales aux actifs numériques ». Sur le plan arithmétique, il n’a pas tout à fait tort : les fonds indexés sur MSCI ne détiennent qu’une part modeste du flottant de MSTR, et Strategy dispose d’autres canaux de financement, plus profonds que ce seul bid passif.
Le camp d’en face, résumé par ZEROBASE, répond que ce n’est pas la taille absolue qui compte, mais la position : le capital passif est devenu l’acheteur marginal, et c’est l’acheteur marginal qui fixe le prix et entrouvre ou referme la fenêtre d’émission. Dans un carnet d’ordres tendu, le départ de l’acheteur marginal pèse bien plus lourd que sa part du capital, une mécanique que l’on retrouve dans les dynamiques de levier autour de la base des futures. Savoir qui a raison revient à trancher une question simple : ces quelques pour cent du flottant, est-ce négligeable, ou est-ce précisément la dose qui tient le cours ? La réponse dépend de l’état du marché le jour du rééquilibrage.
L’effet domino : FTSE Russell et S&P Dow Jones
Le vrai risque de queue n’est pas MSCI seul, mais l’imitation. L’écart entre les 2,8 milliards de dollars du scénario MSCI et les 8,8 milliards du scénario de convergence mesure exactement ce que coûterait un alignement de FTSE Russell et de S&P Dow Jones sur la doctrine du « non opérationnel ». Pour l’instant, aucun des deux n’a ouvert de consultation formelle, et il serait prématuré de tenir cet alignement pour acquis. Mais les fournisseurs d’indices ont une fâcheuse tendance à converger sur leurs méthodologies, sous la pression concurrentielle comme réglementaire.
Il y a là un paradoxe savoureux. La porte du S&P 500 est historiquement restée fermée à Strategy, notamment parce que l’indice phare américain regarde la rentabilité comptable cumulée (les résultats publiés selon les normes GAAP), un critère qu’une pure trésorerie peine à satisfaire à partir de son activité. Or la norme ASU 2023-08, celle-là même qui a produit le gain de 20,9 milliards, pourrait paradoxalement rapprocher Strategy de ce seuil comptable au moment précis où MSCI lui claque la porte. Une porte se ferme, une autre s’entrouvre, et les deux mouvements dépendent de la même règle de juste valeur.
Le calendrier et la grille de lecture
Le calendrier est désormais balisé. Le 11 novembre, MSCI publie la liste définitive ; à la clôture du 30 novembre, la sortie devient effective. Entre les deux, le marché va faire ce qu’il sait faire de mieux devant une échéance connue : la négocier à l’avance, anticiper les flux de rééquilibrage, se positionner avant les fonds passifs contraints d’agir le jour J. C’est exactement la dynamique du marché qui négocie la date, que nous avons décrite à propos du compte à rebours réglementaire.
Au-delà du 30 novembre, la vraie question devient : qui achète à la place ? Avec les trésoreries d’entreprise, et les États, en retrait comme acheteurs marginaux, le principal moteur de prix revient aux flux des ETF au comptant, comme le soutient Geoffrey Kendrick, responsable de la recherche sur les actifs numériques chez Standard Chartered, qui table sur une consolidation du secteur plutôt que sur des ventes paniques. La toile de fond macro pèsera aussi : la décision de la Fed du 28 octobre et le sort de décembre, que nous avons passés au crible dans notre analyse du FOMC du 28 octobre, fixeront l’appétit pour le risque dans lequel tombera le rééquilibrage.
Pour s’y retrouver, six questions suffisent à jauger n’importe quelle trésorerie cotée face à ce nouveau risque indiciel :
- La société figure-t-elle dans un grand indice (MSCI World, USA, ACWI, Russell, S&P) ? Son éviction retirerait un acheteur passif.
- A-t-elle un vrai chiffre d’affaires d’exploitation (minage, staking vendu comme service, logiciel) ? C’est le laissez-passer du test MSCI.
- Traite-t-elle au-dessus ou en dessous de sa valeur nette d’actifs (mNAV) ? Une prime rend les émissions d’actions relutives ; une décote les rend dilutives.
- Quel est son prix de revient moyen ? Très au-dessus de l’eau, elle encaisse un choc ; sous l’eau, elle vendrait à perte.
- Quelle est sa dépendance aux émissions d’actions ? Plus elle en dépend, plus la perte du bid passif fait mal.
- FTSE Russell et S&P suivent-ils MSCI ? C’est le facteur qui transforme 2,8 milliards en 8,8.
La décision de MSCI ne déplace pas un seul satoshi. Elle retire un soutien discret sous toute une catégorie d’actions, et elle acte une idée qui aurait semblé saugrenue il y a deux ans : détenir des cryptos ne suffit plus pour mériter un siège dans les grands indices mondiaux. Le test grandeur nature, ce sera la clôture du 30 novembre ; la vraie inconnue, c’est de savoir si les autres fournisseurs emboîteront le pas.
Foire aux questions
Pourquoi MSCI exclut-il Strategy et Metaplanet de ses indices ?
Depuis le 16 octobre 2026, MSCI applique un test dit « société non opérationnelle » : une société sans actifs d’exploitation substantiels qui échoue à au moins quatre de cinq ratios financiers devient inéligible. Strategy, Metaplanet et d’autres trésoreries crypto, dont le bilan est dominé par leurs réserves, tombent sous ce couperet. La liste définitive est publiée le 11 novembre et l’exclusion prend effet à la clôture du 30 novembre 2026.
Quand l’exclusion MSCI prend-elle effet ?
MSCI publie la liste définitive des sociétés concernées le 11 novembre 2026, et la sortie des indices est effective à la clôture du 30 novembre 2026, dans le cadre de la revue d’indice de novembre.
Combien de ventes forcées l’exclusion peut-elle déclencher ?
JPMorgan estime à environ 2,8 milliards de dollars les sorties passives si MSCI agit seul, et jusqu’à environ 8,8 milliards si FTSE Russell et S&P Dow Jones adoptent des règles comparables. Ces ventes portent sur l’action (MSTR), pas sur le Bitcoin détenu par la société.
Un épargnant français est-il exposé via son ETF Monde ?
Oui, indirectement. Strategy figure dans le MSCI World, l’indice de référence des « ETF Monde » logés en PEA, en assurance-vie ou en compte-titres. À la clôture du 30 novembre, les fonds qui répliquent l’indice cesseront d’y être exposés, ce qui retire un acheteur insensible au prix.
BitMine est-elle aussi menacée d’exclusion ?
BitMine ne figurait pas parmi les sociétés signalées. L’explication la plus probable est que son revenu de staking (de l’ordre de 309 millions de dollars annualisés) se lit comme un chiffre d’affaires opérationnel, là où SharpLink, autre trésorerie Ethereum, a été signalée. La ligne de partage passe par le revenu d’exploitation, pas par le type d’actif.
Par Liam Brennan, rédacteur marchés, HOGE Wire.