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● DeFi & On-chain

Restaking : ce qui reste tient sur deux opérateurs

L'ETH natif restaké sur EigenLayer a fondu de près de 82 % depuis son pic. Ce qui reste est plus concentré que jamais : deux opérateurs en détiennent 61 %.

Le restaking avait une promesse simple et séduisante : prendre la sécurité déjà fournie par les validateurs d’Ethereum, aujourd’hui immobilisée, et la louer à d’autres protocoles. Un marché ouvert, sans permission, où n’importe quel service pouvait acheter de la sécurité et n’importe quel staker la vendre contre un rendement supplémentaire. En octobre 2026, ce marché existe toujours. Le problème, c’est que presque personne n’y loue quoi que ce soit, et que le peu de capital qui reste est tenu par une poignée de noms.

Les chiffres sont brutaux. D’après une enquête on-chain de Bitquery, l’ETH natif restaké sur EigenLayer est passé d’environ 3,5 millions à son pic de juillet 2025 à quelque 643 000 fin septembre 2026, une chute de près de 82 %. Et ce qui subsiste s’est reconcentré : les structures rattachées à Kraken opèrent 43 % de l’ETH restaké restant, P2P.org 18 %, soit 61 % pour les deux premiers opérateurs. En mars, 46 sociétés de nodes détenaient au moins 1 000 ETH restaké ; six mois plus tard, elles n’étaient plus que 27.

L’ironie est difficile à rater. Le restaking s’est vendu comme une couche de sécurité partagée, décentralisée et sans permission. Le grand désengagement de 2026 l’a laissée à la fois plus petite et plus concentrée qu’au départ. Cet article retrace comment on en est arrivé là, ce que cette concentration signifie pour le risque, et qui tient encore debout dans un secteur dont la demande n’est jamais vraiment venue.

Le paradoxe d’octobre : la base a fondu et s’est reconcentrée

Pendant deux ans, le seul chiffre qui comptait dans le récit du restaking était la valeur totale verrouillée, et elle montait. En 2026, le chiffre pertinent est la base d’ETH natif réellement restaké, et il baisse vite. La distinction compte : la TVL exprimée en dollars, autour de 5,1 milliards de dollars (environ 4,5 milliards d’euros) selon DefiLlama, reflète en partie le prix de l’ETH, qui a lui aussi beaucoup bougé. Le nombre d’ETH restaké, lui, ne ment pas sur la demande : il est tombé à 643 000 unités, loin du pic proche de 3,5 millions.

Le plus frappant n’est pas la fuite, c’est la forme qu’elle a prise. Quand ether.fi et les autres gros déposants sont partis, le capital restant ne s’est pas redistribué entre une multitude de petits opérateurs ; il s’est aggloméré. Les nodes rattachés à Kraken tiennent désormais 275 285 ETH (43 %), P2P.org 115 764 ETH (18 %). La raison est économique : faire tourner un opérateur EigenLayer sans revenu d’AVS digne de ce nom est un centre de coûts. Seules les grandes plateformes de staking, déjà diversifiées, peuvent l’absorber. La longue traîne d’opérateurs indépendants est donc partie la première, et la décentralisation affichée s’est vidée de sa substance.

Le tableau ci-dessous résume le mouvement : une base qui fond, un ancien client dominant qui s’efface, un terrain qui se vide et deux noms qui ramassent ce qui reste.

IndicateurPic (2025 / mars 2026)Fin septembre 2026
ETH natif restaké sur EigenLayer~3,5 M (pic juillet 2025)~643 000 (-82 %)
Part d’ether.fi dans l’ETH natif restaké71 % (30 mars 2026)sortie quasi totale (moins de 1 %)
Sociétés de nodes détenant au moins 1 000 ETH46 (mars 2026)27 (septembre 2026)
Premier opérateur (structures rattachées à Kraken)non applicable43 % (275 285 ETH)
Deuxième opérateur (P2P.org)non applicable18 % (115 764 ETH)
TVL EigenLayer (en valeur)22,06 Mds $ (~19,6 Mds €, août 2025)~5,1 Mds $ (~4,5 Mds €)
Sources : enquête on-chain Bitquery ; DefiLlama pour la TVL en valeur.

Restaking, mode d’emploi express (et la promesse d’origine)

Un rappel, pour situer l’enjeu. Faire du staking, c’est verrouiller 32 ETH (directement ou via un jeton de staking liquide) pour sécuriser Ethereum et toucher le rendement de base du réseau, aujourd’hui autour de 2,6 % par an. Le restaking, concept popularisé par EigenLayer, consiste à re-engager cet ETH déjà staké pour sécuriser en plus des services tiers, les AVS (Actively Validated Services) : oracles, ponts, couches de disponibilité de données, séquenceurs de rollups. En échange d’un rendement supplémentaire, le staker accepte de nouvelles conditions de slashing, c’est-à-dire de nouvelles façons de perdre une partie de son capital si l’opérateur fautait. Le slashing lié aux AVS est actif sur le mainnet, sur une base volontaire, depuis avril 2025.

Par-dessus cette mécanique s’est greffée une seconde couche, les jetons de restaking liquide (LRT) : eETH et weETH d’ether.fi, ezETH de Renzo, rsETH de Kelp, pufETH de Puffer. Chacun émet un reçu liquide contre le dépôt restaké, reçu lui-même réutilisable ailleurs en DeFi, en collatéral de prêt par exemple. C’est de l’empilement de rendement, mais aussi de l’empilement de risque, puisque le même ETH garantit à la fois Ethereum, un ou plusieurs AVS, et la solvabilité de tout protocole qui accepte le LRT en garantie.

La promesse d’origine était élégante : une sécurité partagée, ouverte et sans permission. Une jeune équipe construisant un pont ou un oracle n’aurait plus à réunir péniblement son propre ensemble de validateurs ; elle louerait une sécurité de qualité Ethereum. Trois ans plus tard, la mécanique fonctionne techniquement. C’est la demande qui manque, et c’est ce vide qui a déclenché le reflux.

La sortie d’ether.fi : 2,25 millions d’ETH en soixante-dix-huit jours

Pour comprendre l’effondrement de la base, il faut regarder un seul acteur. ether.fi n’était pas un client parmi d’autres : son weETH représentait l’essentiel du segment LRT, et au 30 mars 2026, ses dépôts pesaient 71 % de tout l’ETH natif restaké sur EigenLayer, soit 2,26 millions sur 3,18 millions. Autant dire que lorsque ether.fi a décidé que le jeu n’en valait plus la chandelle, ce n’est pas un client qui partait, c’est le marché.

La sortie s’est étalée sur soixante-dix-huit jours, du 21 avril au 8 juillet 2026, par vagues successives, selon le décompte transaction par transaction de Bitquery. Le final a été spectaculaire : dans la nuit du 7 juillet, une seule adresse a envoyé 72 transactions en moins de deux heures pour retirer 745 594 ETH d’un coup. Au total, 2,25 millions d’ETH ont quitté EigenLayer. Dans la foulée, weETH est redevenu un simple jeton de staking liquide, sans restaking ; la fonction de restaking a été isolée dans un jeton distinct et optionnel, weETHs, construit non pas sur EigenLayer mais sur Symbiotic.

Le fondateur et dirigeant d’ether.fi, Mike Silagadze, n’a pas caché le symbole. Au moment de retirer le restaking de weETH, il a lâché à The Defiant : « Fin d’une époque. Triste. Je pense toujours que le restaking reviendra sous une forme ou une autre, c’était juste un peu trop tôt. » Quelques semaines plus tard, il a donné la raison économique, rapportée par Blockhead : « Il n’y avait pas d’opportunités de rendement significatives dans le restaking, et les stakers y percevaient un certain risque ; nous avons donc jugé logique de sortir. »

Pourquoi partir : le rendement n’était pas au rendez-vous

Le mot clé de Silagadze est « significatives ». Les données de revenu l’expliquent crûment. Toujours selon Blockhead, qui s’appuie sur DefiLlama, la catégorie restaking sécurisait environ 10,02 milliards de dollars (près de 8,9 milliards d’euros) mais ne générait que 99 977 dollars de frais par semaine (environ 89 000 euros) début septembre. Dans le même temps, le staking liquide, avec 51,87 milliards de dollars sécurisés, produisait 27,35 millions de dollars de frais hebdomadaires. Ramené au dollar sécurisé, le staking ordinaire rapporte donc environ 53 fois plus que le restaking. Le secteur avait énormément de sécurité à vendre et presque aucun chiffre d’affaires en face.

Côté LRT, la photographie est du même ordre. Les cinq plus gros jetons de restaking liquide (Renzo, Kelp, Swell, Puffer et Bedrock) ont dégagé ensemble 953 350 dollars de profit brut au deuxième trimestre 2026 (environ 849 000 euros), contre 2,18 millions trois trimestres plus tôt. Puffer, à lui seul, a réalisé 21 590 dollars de profit, après avoir levé 23 millions. À cette échelle, ce ne sont plus des marges, ce sont des erreurs d’arrondi.

D’où venait, alors, le fameux rendement supplémentaire qui a attiré des milliards ? Pas des frais payés par des clients, mais des points et des émissions de jetons. La boucle était réflexive : les LRT accumulaient des points EigenLayer, émettaient leurs propres points, les jetons montaient sur l’anticipation d’un futur airdrop, et la TVL gonflait sur la spéculation, pas sur un usage réel. Quand les points se sont convertis en jetons et que les jetons ont chuté, la boucle s’est inversée. EIGEN affiche aujourd’hui une baisse de 95,8 % depuis son plus haut. Le « risque perçu » dont parle Silagadze, c’est précisément le moment où les stakers ont compris qu’ils prenaient un risque de slashing réel pour un rendement largement subventionné.

D’où vient vraiment le rendement d’un validateur

Pour juger si le restaking paie, il faut décomposer le revenu d’un validateur. Trois sources le nourrissent réellement et de façon récurrente : l’émission de base, que le protocole verse pour rémunérer le consensus ; les frais de priorité, que les utilisateurs ajoutent pour être inclus plus vite ; et la MEV, la valeur extraite de l’ordonnancement des transactions. Le tout tourne autour de 2,6 % à 3,3 % par an. Cette dernière composante, la MEV, est devenue une rente à part entière, captée par les validateurs et leurs relais, comme nous l’avons détaillé dans notre analyse de la rente du validateur et du relais de confiance.

Le restaking proposait une quatrième source, conditionnelle : les frais versés par les AVS. En théorie, des clients payants complètent le revenu du validateur. En pratique, les AVS n’ont quasiment pas payé, et cette quatrième source est restée proche de zéro en cash. Ce que les stakers ont touché, ce sont des émissions, pas des flux. Or une émission dilue l’ensemble des détenteurs du jeton pour reverser à quelques-uns : ce n’est pas un chiffre d’affaires, c’est un transfert interne qui finit par s’épuiser.

C’est pourquoi l’avertissement de Sreeram Kannan, cofondateur d’EigenLayer, prend un relief particulier avec le recul. Dès 2023, il déclarait à CoinDesk : « Tout ce que le restaking peut faire, le staking liquide le fait déjà, donc je vois le restaking comme un risque moindre que le staking liquide. » Un risque moindre, peut-être ; mais si le supplément de rendement est une subvention et non un flux, le staker accepte un surcroît de risque de slashing contre une récompense qui n’était jamais garantie de durer.

Les AVS : beaucoup d’offre, peu de clients qui paient

Côté clients, le catalogue d’AVS existe bel et bien. EigenDA, la couche de disponibilité de données d’EigenLayer elle-même, a été la première en production. On y trouve aussi eOracle (oracles), Lagrange (comités d’état à divulgation nulle de connaissance pour les rollups), Omni (interopérabilité entre rollups), Brevis, AltLayer Mach ou Witness Chain. Au total, une petite vingtaine de réseaux de sécurité actifs. Le problème n’est pas leur nombre, c’est qu’une poignée seulement verse des frais substantiels. L’offre de sécurité dépasse de très loin la demande, et un marché déséquilibré à ce point ne fixe pas de prix : il tend vers zéro.

Le cas des oracles résume le malaise. C’est l’usage canonique que l’on cite toujours pour le restaking : louer une sécurité économique pour garantir un flux de prix. Mais les oracles ont déjà des acteurs installés, et une partie de la DeFi se passe désormais d’un oracle externe en lisant directement le prix dans la courbe d’un AMM, une tendance que nous avons décrite dans notre dossier sur le design des AMM quand la courbe devient l’oracle. Quand la demande pour une fonction se réduit, le prix que l’on peut facturer pour la sécuriser se réduit aussi.

Il faut être précis pour ne pas colporter de faux espoirs : aucun AVS phare n’a été lancé fin 2026 qui aurait changé la donne et relancé les paiements aux restakers. Le thermomètre de la demande le confirme. Le nombre d’adresses actives sur EigenLayer est passé d’un pic d’environ 33 000 à la mi-mai à quelques dizaines, voire quelques centaines par jour à la fin de l’été, d’après les relevés de DefiLlama. Un marché où l’offre abonde et où la demande a déserté ne s’équilibre pas ; il se vide.

La concentration, ce risque que le restaking promettait de réduire

Voici le cœur du paradoxe. Le restaking vendait, entre autres arguments, une forme de décentralisation : beaucoup d’opérateurs, sans permission, mutualisant la sécurité d’Ethereum au profit d’un écosystème de services. Après le reflux, 61 % de l’ETH restaké restant se trouvent chez deux opérateurs. C’est une concentration de risque corrélé : un bug, une mauvaise configuration ou une clé compromise chez les nodes affiliés à Kraken ou chez P2P.org pourrait entraîner un slashing massif et simultané. La concentration est, en elle-même, un point de défaillance unique, exactement ce que la sécurité distribuée était censée éviter.

Ce scénario n’est pas neuf. Vitalik Buterin l’avait anticipé dès mai 2023, dans son texte Don’t overload Ethereum’s consensus, en prévenant qu’étendre les fonctions du consensus augmente « les coûts, la complexité et les risques » liés au fait de faire tourner un validateur. Il redoutait surtout une logique du trop gros pour faire défaut : si un protocole restaké devenait systémique, la communauté Ethereum pourrait se sentir obligée de forker pour réparer sa défaillance, mettant en péril la neutralité du consensus lui-même. Une base restaquée dominée par deux opérateurs rapproche, pas éloigne, de ce genre de dilemme.

L’analogie avec la sécurité matérielle est parlante. Un système concentré est aussi fragile que son maillon le plus compromis : de la même manière qu’une chaîne logistique piégée peut miner des milliers d’utilisateurs d’un coup, comme dans l’affaire des Ledger compromis à la livraison, un ensemble d’opérateurs réduit à deux noms signifie qu’une seule défaillance se propage à la majorité du capital. La décentralisation, présentée comme la caractéristique de sûreté du restaking, en est devenue le talon d’Achille.

Slashing et cascade : le risque n’est pas parti avec la demande

Un point souvent oublié dans l’euphorie du reflux : le risque, lui, n’a pas déserté. Les conditions de slashing restent actives, et surtout le risque de réhypothécation subsiste partout où un LRT est encore accepté en garantie. Un même ETH qui sécurise Ethereum, un AVS et un prêt DeFi crée une chaîne de transmission : un accident sur un maillon peut se propager aux autres.

L’épisode Kelp-Aave d’avril 2026 en a donné l’illustration grandeur nature. Le 19 avril, un attaquant a fabriqué 116 500 rsETH (environ 292 millions de dollars, près de 260 millions d’euros) en exploitant un pont cross-chain, non pas en vidant des dépôts existants mais en gonflant l’offre du jeton, puis les a déposés en collatéral sur Aave pour emprunter, laissant autour de 196 millions de dollars de créance douteuse. Aave a gelé le pouvoir d’emprunt du rsETH. Le trou a fini par être comblé vers juin 2026 par une coalition de projets, et le fondateur d’Aave, Stani Kulechov, a engagé personnellement 5 000 ETH au sauvetage, comme l’a rapporté CoinDesk ; LayerZero a de son côté contesté toute responsabilité, renvoyant au choix de configuration du pont. La leçon est limpide : un LRT accepté en garantie importe dans un marché de prêt le risque du pont qui le fabrique.

C’est très exactement là que le risque atterrit : chez celui qui fournit de la liquidité et accepte ces reçus en collatéral. Nous détaillons ces arbitrages collatéral contre rendement dans notre guide pratique du fournisseur de liquidité. Le tableau suivant situe les principaux acteurs et leur état en 2026.

Protocole (jeton)NatureTaille, ordre de grandeurJeton publicÉtat en 2026
EigenLayer (EIGEN)Restaking ETH et EigenCloud~5,1 Mds $Oui (EIGEN, -95,8 %)Repli, pivot vers l’IA vérifiable
ether.fi (ETHFI)Ancien LRT, désormais LST et neobank~5 Mds $Oui (ETHFI)Sortie d’EigenLayer, pivot banque
Renzo, Kelp, Puffer, SwellLRTcentaines de M$selon le casMarges effondrées
SymbioticSécurité partagée modulaire~0,3 à 1,6 Md $ (contesté)NonRécupère les flux sortants
Babylon (BABY)Restaking Bitcoinautour de 3 Mds $Oui (BABY, -92,1 %)TVL élevée, jeton au plancher
KarakRestaking multi-actifsfaibleincertainMarginalisé
Ordres de grandeur ; les TVL de Symbiotic et Babylon varient fortement selon les agrégateurs et doivent être lues comme des fourchettes.

Les survivants : Symbiotic sans jeton, Babylon côté Bitcoin

Qui tient encore ? Les deux acteurs les plus en forme sont aussi les plus atypiques. Symbiotic, d’abord, n’a toujours pas de jeton public, malgré plusieurs années d’existence et une levée de 29 millions de dollars menée par Pantera en avril 2025. Sa version Core V2, lancée le 1er juillet 2026, a pivoté vers des marchés de collatéral composables, et c’est précisément là qu’ont atterri les flux sortants du restaking, puisque le nouveau weETHs d’ether.fi est bâti sur Symbiotic. Son cofondateur Misha Putiatin résumait la bascule dans un communiqué : « Les marchés de collatéral ne sont pas une idée financière nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est de les rendre composables, applicables et efficients en capital on-chain. » Le protocole sans emballage spéculatif est celui qui grandit encore.

Babylon, ensuite, incarne le restaking côté Bitcoin : il permet de verrouiller du BTC via le propre scripting de timelock de Bitcoin, sans wrapping ni pont, pour sécuriser des chaînes à preuve d’enjeu. Sa TVL tourne autour de 3 milliards de dollars (un tableau de bord qui évolue lentement, à lire avec prudence). Et pourtant, le jeton BABY accuse une baisse de 92,1 % depuis son plus haut, pour une capitalisation d’environ 57 millions d’euros. C’est le contre-exemple qui confirme la règle : même un restaking qui attire des capitaux n’arrive pas à faire capter cette valeur par son jeton.

Le fil conducteur est clair. Les survivants n’ont soit pas de jeton du tout (Symbiotic), soit un jeton que le marché traite comme un pari sur l’actif sous-jacent, pas comme un flux de trésorerie. La valeur s’accumule sur l’ETH ou le BTC mis en jeu, pas sur le jeton de la couche de sécurité. C’est une leçon de conception que toute la génération des jetons de restaking a apprise à ses dépens.

EigenCloud, locataire de lui-même

Face à un marché qui ne loue pas sa sécurité, EigenLayer a changé de visage. Le projet s’est rebaptisé EigenCloud et pousse désormais un cloud vérifiable (EigenDA pour les données, EigenVerify et EigenCompute pour le calcul), taillé pour les agents d’intelligence artificielle qui ont besoin de prouver qu’un calcul a bien été exécuté. a16z a investi 70 millions de dollars (environ 62 millions d’euros) dans ce pivot mi-2025, comme l’a rapporté CoinDesk. La lecture stratégique est limpide : si les AVS externes ne veulent pas de votre sécurité, vous fabriquez votre propre demande. EigenLayer devient, en quelque sorte, son propre locataire.

Reste la question de la capture de valeur. La proposition ELIP-012, adoptée en décembre 2025, a instauré un mécanisme de rachat : 20 % des récompenses versées par les AVS, plus la totalité des frais d’EigenCloud une fois les coûts d’opérateur déduits, alimentent un contrat de rachat et de réduction de l’offre d’EIGEN. L’intention est bonne ; l’échelle ne suit pas. Les frais de toute la catégorie restaking, annualisés, se comptent en quelques millions de dollars seulement, à comparer aux déverrouillages mensuels d’EIGEN. Le jeton suit en effet un calendrier d’émission fixe d’octobre 2025 à octobre 2027, et la tranche d’octobre représente à elle seule environ 36,8 millions d’EIGEN (près de 10 millions de dollars), selon DefiLlama. Le rachat est une cuillère à café face à une inondation mensuelle.

Le pivot vers l’IA vérifiable peut très bien réussir sur ses propres mérites. Mais il change la nature de l’objet : EigenLayer n’est plus un marché ouvert et biface de sécurité partagée, c’est une entreprise de calcul vérifiable qui se sert de l’ETH restaké comme filet de sécurité. La thèse initiale, celle d’un marché à deux côtés qui se rencontreraient, ne s’est tout simplement jamais équilibrée.

Le jeton EIGEN et le prix d’une sécurité sans revenu

Le marché a tranché, et le verdict se lit dans les cours. EIGEN s’échange autour de 0,2100 euro (0,2359 dollar), pour une capitalisation d’environ 204 millions d’euros (230 millions de dollars) et un 174e rang, selon CoinGecko. Soit 95,8 % sous son plus haut de 5,65 dollars atteint en décembre 2024, et 59,1 % au-dessus de son plancher d’avril 2026. C’est le prix que paie une couche de sécurité qui ne dégage presque aucun revenu.

Le contraste avec ether.fi est instructif. Le jeton ETHFI tient relativement bien, autour de 0,6328 euro (0,7094 dollar) pour une capitalisation proche de 610 millions d’euros et un 95e rang, selon CoinGecko. Mais ce n’est pas le restaking qui le soutient : c’est le pivot vers la neobank. ether.fi a ajouté des actions et des métaux tokenisés, des prêts sur portefeuille adossés à Aave autour de 4 %, et revendique environ 500 000 utilisateurs pour 150 000 cartes actives. Les frais de carte sont passés de 17 % à 46 % du revenu mensuel entre janvier et juillet, et l’entreprise affirme que le revenu de la neobank a entièrement remplacé celui perdu avec le restaking. ETHFI est devenu un pari sur une banque, pas sur une couche de sécurité.

JetonPrix (21 oct. 2026)CapitalisationDepuis l’ATHCe que le marché price
EIGEN0,2100 € (0,2359 $)~230 M$ (~204 M€)-95,8 %Une couche de sécurité sans revenu
ETHFI0,6328 € (0,7094 $)~685 M$ (~610 M€)-91,7 %Le pivot neobank, pas le restaking
BABY0,01165 € (0,01310 $)~64 M$ (~57 M€)-92,1 %De la TVL Bitcoin, peu de capture
Symbioticpas de jeton publicnon applicablenon applicableLe produit, sans wrapper spéculatif
Cours relevés le 21 octobre 2026 sur CoinGecko. Conversions en euros indicatives (1 USD proche de 0,89 EUR).

Dernière précaution de lecture : les rebonds ponctuels d’EIGEN ou d’ETHFI ces dernières semaines suivent surtout l’ETH et le climat macro, pas un retour de la demande de restaking. Le jeton de sécurité se comporte comme un bêta de l’ETH, ce qui est une autre manière de dire qu’il ne capte pas de valeur propre.

La prime a aussi fondu face au taux sans risque

Il existe une explication plus froide à la désertion de la demande, et elle tient au coût de l’argent. La prime d’AVS, lorsqu’elle existait, ajoutait au mieux un ou deux points au rendement de base d’environ 3 %. Encore faut-il que ce rendement batte le taux sans risque. Or la Réserve fédérale a relevé ses taux à 3,75-4,00 % en septembre, le taux de dépôt de la Banque centrale européenne est à 2,50 %, et des équivalents sans risque existent désormais on-chain : bons du Trésor tokenisés autour de 3,6 %, Sky Savings Rate autour de 3,6 %, le tout sans aucun slashing. Quand on peut toucher 3,6 % sur la chaîne sans risque de pénalité, personne ne paie de prime pour un rendement exposé au slashing.

Le prochain jalon est le FOMC du 28 octobre, dont nous analysons les enjeux dans notre dossier sur la réaction crypto quand décembre décide. Pause ou nouvelle hausse, la décision fixe la barre que le restaking doit franchir. Pour l’instant, cette barre est haute, et le restaking ne la franchit pas.

AMF, MiCA et la frontière entre custodial et DeFi

Pour un investisseur français, le cadre réglementaire n’est pas un détail. Depuis le 1er juillet 2026, la période transitoire française pour les anciens PSAN est close : seuls les prestataires agréés CASP peuvent servir le marché, et l’AMF est l’autorité de référence, comme elle le rappelle dans sa note de fin de période transitoire MiCA.

La ligne de partage est celle du custodial. Un service de restaking-as-a-service, où une plateforme stake et restake pour vous en gérant les clés, relève très probablement du périmètre CASP, avec les obligations qui l’accompagnent. En revanche, l’interaction directe avec un protocole décentralisé, où vous gardez vos clés, se situe largement hors de MiCA : pas de test d’adéquation, pas de fonds d’indemnisation, pas de recours auprès de l’AMF si le contrat tourne mal. L’investisseur porte seul le risque de smart contract et de slashing.

Deux rappels pour finir. Les dérivés crypto (perpétuels, contrats à terme) relèvent de la directive MiFID II, pas de MiCA. Côté fiscal, les récompenses de staking et de restaking sont en principe imposables en France, le prélèvement forfaitaire unique s’appliquant aux cessions, tandis que la qualification et le moment d’imposition des récompenses restent délicats (un professionnel reste de rigueur) ; et depuis le 1er janvier 2026, la directive DAC8 renforce la transparence fiscale de ces flux à l’échelle européenne. Aux États-Unis, la SEC a estimé le 29 mai 2025 que le staking de protocole était une activité administrative, non une transaction sur titres, dans une prise de position qui reste toutefois réversible.

Ce qu’il faut surveiller d’ici la fin de l’année

Le secteur n’est pas mort, mais il attend un déclencheur. Quelques signaux à suivre :

  • Un vrai AVS payant : le seul signal qui renverserait la thèse serait un service générant des frais récurrents et substantiels pour les restakers.
  • Un chiffre de revenu EigenCloud : si le pivot vers l’IA vérifiable monétise réellement, le rachat ELIP-012 pourrait enfin mordre.
  • La fin du retrait des identifiants EigenPod d’ether.fi, attendue d’ici la fin de l’année, qui rendra la sortie juridiquement complète.
  • La trajectoire de la concentration : Kraken et P2P.org consolident-ils encore, ou de nouveaux opérateurs reviennent-ils rééquilibrer la base ?
  • Les FOMC du 28 octobre puis de décembre, qui fixent le taux sans risque et donc la barre que le rendement du restaking doit franchir.

En l’état, le restaking de 2026 ressemble à une agence de sécurité qui aurait recruté une armée de gardes, perdu presque tous ses clients, et confié ce qui reste de ses rondes à deux sociétés. La technologie fonctionne, la promesse de décentralisation s’est retournée, et la demande reste introuvable. Silagadze a peut-être raison sur un point : le restaking reviendra sans doute, mais sous une autre forme, et à un moment où un vrai client sera prêt à payer pour la sécurité, pas seulement à toucher des points en attendant un airdrop.

Foire aux questions

Qu’est-ce que le restaking en crypto ?

Le restaking consiste à réengager de l’ETH déjà staké (directement ou via un jeton de staking liquide) pour sécuriser en plus des services tiers appelés AVS, comme des oracles, des ponts ou des couches de données, en échange d’un rendement supplémentaire et de nouvelles conditions de slashing. Le concept a été popularisé par EigenLayer.

Pourquoi la TVL du restaking a-t-elle chuté en 2026 ?

Parce que la demande des AVS payants n’est jamais venue : la catégorie sécurisait environ 10 milliards de dollars mais ne générait que près de 100 000 dollars de frais par semaine. Le rendement supplémentaire venait d’émissions de jetons, pas de flux réels ; quand les jetons ont chuté, le principal client, ether.fi, a retiré 2,25 millions d’ETH et la base s’est effondrée de près de 82 %.

Qui contrôle l’ETH restaké aujourd’hui ?

Après le grand désengagement, l’ETH restaké restant est très concentré : les structures rattachées à Kraken en opèrent environ 43 % et P2P.org environ 18 %, soit 61 % pour les deux premiers opérateurs. Le nombre de sociétés détenant au moins 1 000 ETH restaké est tombé de 46 en mars à 27 en septembre 2026.

Le restaking est-il risqué ?

Oui. Il ajoute des conditions de slashing, et les jetons de restaking liquide utilisés en collatéral propagent le risque à d’autres protocoles, comme l’a montré l’exploit Kelp-Aave d’avril 2026 (environ 292 millions de dollars). La concentration actuelle sur deux opérateurs crée en outre un risque corrélé : une seule défaillance toucherait la majorité du capital restant.

EigenLayer et EIGEN peuvent-ils rebondir ?

EigenLayer a pivoté vers EigenCloud, un cloud vérifiable pour l’IA, afin de créer sa propre demande. Mais le jeton EIGEN reste 95,8 % sous son plus haut, car les frais du protocole sont trop faibles pour que le rachat prévu par ELIP-012 ait un effet notable. Un rebond durable supposerait un vrai client payant ou un revenu EigenCloud significatif.

Par Yuki Tanaka, pôle DeFi et on-chain de HOGE Wire.

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