Argentine 2027 : quand les portefeuilles votent avant les urnes
En Argentine, l'électorat a dollarisé son épargne en stablecoins bien avant le vote de 2027. Récit d'une élection crypto qui marche à l'envers, de LIBRA au filet de 20 milliards de Washington.
Pendant que les lecteurs européens surveillent le vote de procédure du CLARITY Act au Sénat américain, attendu le 15 septembre, et guettent la prochaine décision de la Réserve fédérale, la démonstration la plus complète de l’effet des élections sur la crypto se joue à onze mille kilomètres au sud. En Argentine, la vraie question n’est pas de savoir si un scrutin fera bouger le marché. Le marché a déjà voté. Depuis des années, des millions d’Argentins convertissent leurs pesos en dollars numériques dès qu’ils touchent un salaire, et ils le font en très grande majorité via des stablecoins. Le rendez-vous présidentiel du 24 octobre 2027 ne déclenchera donc pas l’adoption : il servira de référendum sur l’officialisation d’une pratique déjà généralisée. Bitcoin s’échange autour de 66 200 euros d’après CoinGecko, en hausse d’environ 21 % sur trente jours, mais pour lire l’Argentine, mieux vaut regarder l’ordre dans lequel les choses arrivent plutôt que le cours du jour.
L’expérience qui tourne à l’envers
Dans le modèle américain que nos éditions décryptent depuis des mois, la politique atteint le prix par le haut. Des comités d’action politique financent les campagnes, les élus nomment les régulateurs, et la loi finit, lentement, par suivre. En Argentine, la séquence est inversée. L’adoption vient d’abord, par le bas, poussée par des ménages qui fuient une monnaie qui perd sa valeur chaque mois. La régulation arrive ensuite. Et le bulletin de vote passe en dernier, pour ratifier ou pour renverser un mouvement déjà accompli dans les portefeuilles.
Cette inversion fait de l’Argentine un laboratoire précieux. Là où le débat américain mêle idéologie libertarienne, spéculation et lobbying, le cas argentin isole la variable la plus puissante de toutes : la détresse monétaire. On y voit, à l’état presque pur, ce qui pousse une population entière vers les actifs numériques quand la confiance dans la monnaie nationale s’effondre. Pour un investisseur en euros, habitué à la stabilité d’une zone où l’inflation se compte en unités et non en dizaines, c’est l’occasion d’observer le moteur d’adoption le plus brut, débarrassé du vernis idéologique.
Le paradoxe est que ce pays a porté au pouvoir l’un des dirigeants les plus ouvertement pro-crypto de la planète, tout en produisant le scandale de memecoin le plus retentissant de la décennie. Les deux faces tiennent dans le même homme, Javier Milei, et le scrutin de 2027 tranchera entre elles. Comprendre l’Argentine, c’est donc tenir ensemble ces deux récits contradictoires, sans réduire l’un à l’autre.
94 % : un pays déjà dollarisé par le bas
Le chiffre qui résume tout est tombé fin août. Selon un rapport publié le 30 août 2026 par le fonds a16z crypto, relayé par CryptoBriefing, 94 % du volume d’échange crypto libellé en pesos se dirige désormais vers des stablecoins, la proportion la plus élevée de toutes les grandes monnaies suivies par la société d’analyse Artemis. Autrement dit, quand un Argentin achète de la crypto avec ses pesos, il n’achète presque jamais du Bitcoin pour spéculer : il achète un dollar numérique pour se protéger.
Les autres indicateurs confirment l’ampleur du phénomène. Environ un Argentin sur cinq utilise des actifs numériques, et les téléchargements des quinze principales applications crypto ont bondi de 93 % en 2024. Les paiements en USDC vers des travailleurs indépendants argentins avaient explosé de 289 % sur un an en avril 2024, au plus fort de la crise ; ce rythme a depuis reflué, mais, point crucial, le volume absolu ne s’est pas effondré. Une fois le dollar numérique adopté, on n’y renonce pas. Comme le résume le rapport a16z, les indépendants payés en USDC « ne parient pas sur une hausse des cours, ils choisissent le stablecoin comme mode de rémunération préféré », un choix qui traduit « une profonde défiance envers la monnaie locale ».
Ce dollar numérique n’est pas exactement un dollar. C’est une reconnaissance de dette privée, adossée en principe à des liquidités et à des bons du Trésor américain. L’Argentin qui détient de l’USDT ou de l’USDC obtient la stabilité du billet vert sans en toucher le rendement, lequel revient à l’émetteur ; nous avons détaillé cette mécanique du rendement réel importé via les bons du Trésor tokenisés. Le pays s’est donc dollarisé sans que l’État argentin n’émette quoi que ce soit : la substitution monétaire s’est faite sur des rails privés.
Pourquoi des stablecoins, et pas du Bitcoin
La distinction est décisive et souvent mal comprise en Europe. L’Argentin moyen ne cherche pas l’exposition à la volatilité de Bitcoin : il veut précisément échapper à la volatilité, celle du peso. Un actif qui peut perdre un tiers de sa valeur en une semaine ne remplit pas la fonction recherchée, qui est de conserver du pouvoir d’achat entre deux courses au supermarché. Le stablecoin adossé au dollar, lui, remplit cette fonction. C’est pourquoi le volume se concentre sur l’USDT et l’USDC plutôt que sur les cryptos à cours flottant.
Cette préférence a une conséquence directe : ce que régule ou dérégule un gouvernement argentin, ce n’est pas d’abord un marché spéculatif, c’est l’accès à un dollar privé. La question de 2027 n’est pas « faut-il autoriser Bitcoin », elle l’est déjà, mais « jusqu’où laisser les ménages substituer une monnaie étrangère privée à la monnaie nationale ». Le risque, pour le détenteur, se déplace du prix vers l’émetteur et le régulateur : solvabilité des réserves, gel réglementaire, restrictions de rachat. C’est la même interrogation que celle qui traverse le débat sur l’origine du rendement des stablecoins, entre modèles surcollatéralisés et dette souveraine, que nous avons opposés dans notre comparaison Sky contre Ethena.
Il faut aussi noter le contexte réglementaire local. En avril 2025, les autorités ont assoupli les restrictions d’achat de dollars, le fameux « cepo » cambiaire, et la prime du dollar numérique sur le taux officiel s’est resserrée autour de 4 % fin août 2026. Moins de friction pour accéder au dollar officiel n’a pas fait reculer les stablecoins : ils offrent une rapidité, une portabilité et une résistance à la saisie que le compte en dollars d’une banque locale n’égale pas.
Milei, le président le plus crypto du monde
Javier Milei n’est pas seulement favorable à la crypto : sa doctrine économique la rend presque inévitable. Économiste ultralibéral, il considère la banque centrale comme la source de l’inflation et défend une « concurrence des monnaies » où le peso et le dollar, entre autres, cohabiteraient librement. Le 30 juillet 2026, son gouvernement a annoncé une réforme de la charte organique de la banque centrale (BCRA) qui, selon Rio Times, revient à un mandat unique, préserver la valeur de la monnaie, et interdit explicitement à l’institution de financer l’État, à tous les niveaux.
Sa vision de la dollarisation est « endogène » : pas de décret imposant le dollar du jour au lendemain, mais un processus par lequel, le contrôle des changes levé, les citoyens adoptent d’eux-mêmes la devise de leur choix, jusqu’à ce que le peso s’efface. Interrogé sur l’horizon de cette transition, Milei a livré une formule restée célèbre, rapportée par Ámbito : « À un moment donné, il y aura tellement de dollars dans l’économie que ce jour-là nous pourrons peut-être fermer la Banque centrale. Et ce jour-là, si je suis encore au gouvernement, n’ayez aucun doute, je la fermerai. »
Pour la crypto, l’alignement est structurel. Un chef d’État qui rêve d’abolir la banque centrale et de laisser le dollar l’emporter travaille, qu’il le veuille ou non, dans le même sens que l’adoption des stablecoins. Chaque salarié qui bascule son épargne en dollars numériques rapproche l’économie du scénario que Milei appelle de ses voeux. C’est la première fois qu’un champion politique aussi explicite de la substitution monétaire dirige un pays du G20, et les marchés le savent.
Et le scandale qui le poursuit : LIBRA
Le revers de la médaille porte un nom : LIBRA. Le 14 février 2025, Milei a relayé sur son compte un token baptisé LIBRA, présenté comme un projet de financement de l’économie argentine. En quelques heures, la capitalisation a flambé jusqu’à environ 4 milliards de dollars, avant de s’effondrer d’à peu près 95 %. Selon les données de Nansen reprises par CoinDesk, 86 % des traders ont perdu de l’argent, pour un total de 251 millions de dollars évaporés.
De l’autre côté du registre, une poignée d’adresses a raflé la mise. The Block rapporte que les « snipers » les plus rapides ont empoché environ 180 millions de dollars, et que Hayden Davis, la figure publique du projet, ainsi que Kelsier Ventures, revendiquaient près de 100 millions. Le nombre de détenteurs uniques a chuté de plus de 50 000 à moins de 36 000 en quelques jours. Structurellement, LIBRA a fonctionné comme un rug pull : quelques initiés se font payer pendant que la foule éponge les pertes, un schéma dont nous avons cartographié l’économie des intermédiaires.
L’affaire n’est pas refermée. Une commission d’enquête de la chambre basse a conclu, selon le Buenos Aires Herald, que Milei avait utilisé sa fonction présidentielle pour propager une « arnaque présumée », relevant qu’un dispositif quasi identique (le token KIP) avait été promu deux mois plus tôt par les mêmes intervenants, et évoquant un projet d’accord de 5 millions de dollars. La commission a cherché à convoquer sa soeur, Karina Milei, secrétaire générale de la présidence. Le président, lui, se défend d’avoir voulu inciter à l’achat : il affirme avoir simplement voulu « faire connaître » le projet. Il n’a pas été condamné à ce stade.
| LIBRA en chiffres | Donnée |
|---|---|
| Lancement | 14 février 2025 (chaîne Solana) |
| Pic de capitalisation | Environ 4 milliards de dollars |
| Effondrement | Environ 95 % en quelques heures |
| Traders en perte | 86 %, soit 251 millions de dollars |
| Gains des « snipers » | Environ 180 millions, dont près de 100 pour Davis et Kelsier Ventures |
| Statut judiciaire | Enquête ouverte, commission parlementaire à charge, pas de condamnation |
Ce que LIBRA a enseigné, du sniper au signal présidentiel
Au-delà du scandale politique, LIBRA a livré deux leçons de marché qui dépassent l’Argentine. La première tient à la réflexivité. L’endossement d’un chef d’État est devenu, en temps réel, un signal négociable. Les acteurs les plus outillés ont lu la transaction dès le premier bloc et ont devancé la foule, exactement le type de comportement que nous décrivons quand nous expliquons que la baleine sait qu’on la regarde. Sur une chaîne publique, la trace est permanente : on peut reconstituer, adresse par adresse, qui a gagné et qui a perdu.
La seconde leçon touche à la confiance. Un memecoin sans substance a pu emprunter, l’espace d’un message, la crédibilité d’une présidence. Le petit porteur n’avait presque aucun moyen de distinguer un soutien officiel d’un simple relais d’enthousiasme. C’est le même mécanisme de façade que celui des faux audits qui vendent un label de sécurité : le vernis de légitimité vaut, pour un temps, autant que la légitimité elle-même. LIBRA a montré qu’en crypto, la caution la plus dangereuse est celle que l’on ne peut pas vérifier.
Politiquement, LIBRA est le contrepoids exact de l’image de Milei en champion de la crypto. L’opposition l’utilisera en 2027 comme preuve que la révolution numérique du président a d’abord enrichi des initiés étrangers. Surtout, l’affaire a politisé la crypto en Argentine d’une manière qu’aucune publicité de comité d’action politique n’a réussie aux États-Unis : elle a lié, dans l’opinion, le mot « crypto » au nom du président et à un autre mot, « arnaque ».
Les canaux par lesquels le vote atteint le prix
Pour un lecteur habitué au décryptage américain, il est utile de cartographier par où, concrètement, un scrutin argentin se transmet aux actifs numériques. Contrairement aux États-Unis, où les canaux dominants sont l’argent de campagne et le pouvoir de nomination des régulateurs, l’Argentine fait passer l’essentiel par le canal macro-monétaire, parce que la demande de crypto y est une fonction directe de la défiance envers le peso.
| Canal | Comment il agit en Argentine | Intensité |
|---|---|---|
| Macro et monétaire | Inflation et sort du peso pilotent directement la demande de stablecoins | Élevée |
| Réglementaire | Registre PSAV de la CNV, régime anti-blanchiment, accès aux dollars | Moyenne |
| Adoption | Substitution monétaire déjà installée, difficile à inverser | Structurelle |
| Géopolitique | Soutien du Trésor américain au peso (ligne de swap de 20 milliards) | Élevée mais réversible |
| Confiance | Héritage LIBRA, risque de scandale, crédibilité présidentielle | Variable |
Ce tableau explique pourquoi une élection argentine ne se lit pas comme une élection américaine. Le prix de Bitcoin en euros ne réagira quasiment pas à un ballottage à Buenos Aires ; en revanche, la demande locale de dollars numériques, elle, dépend intégralement de qui gagne et de ce qu’il fait du peso.
Le canal macro : une désinflation encore fragile
Le grand argument de Milei pour 2027 est l’inflation. Après une hausse des prix à trois chiffres il y a dix-huit mois, l’inflation annuelle est retombée à 33,8 % en juillet 2026. Mais le mois de juillet a aussi marqué un accroc : la hausse mensuelle est remontée à 2,1 %, contre 1,9 % en juin, mettant fin à trois mois de ralentissement, la banque centrale visant tout de même une clôture d’année autour de 29,8 %, d’après le Buenos Aires Times. Le dernier kilomètre, celui qui ramène une inflation chronique vers un seul chiffre, est toujours le plus difficile.
Pour la crypto, la dynamique est contre-cyclique mais surtout collante. Quand l’inflation flambe, la ruée vers les stablecoins s’accélère ; quand elle reflue, la croissance de ces flux ralentit, sans que le stock ne se vide. Le rapport a16z le montre bien : le rythme d’adoption a baissé avec l’inflation, pas le volume absolu. Une population qui a appris à vivre en dollars numériques ne revient pas au peso au premier trimestre de calme.
La conséquence électorale est double. Si la désinflation tient jusqu’au vote, le récit de la « dollarisation naturelle » de Milei gagne en crédibilité et son dossier de réélection se renforce. Si elle dérape, le mécontentement grossit. Mais dans les deux cas, la demande structurelle de stablecoins persiste : elle prospère dans la crise, et elle survit à l’accalmie. C’est précisément ce qui rend le cas argentin instructif pour qui veut comprendre le plancher d’adoption d’un actif numérique.
Le canal géopolitique : le filet de 20 milliards de Washington
La stabilité du peso, dont dépend en partie l’intensité de la ruée vers les stablecoins, ne se joue pas qu’à Buenos Aires. Le 9 octobre 2025, le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent a annoncé une ligne d’échange de devises pouvant atteindre 20 milliards de dollars avec la banque centrale argentine, puisée dans le Fonds de stabilisation des changes. D’après Al Jazeera et une note du service de recherche du Congrès, Buenos Aires avait tiré 2,5 milliards fin octobre 2025, montant depuis intégralement remboursé.
Ce filet est un canal politique à part entière, et il relie directement l’Argentine aux urnes américaines. Un Trésor favorable soutient le peso et achète du temps à Milei ; un Trésor hostile pourrait couper le robinet. Or ce robinet est déjà contesté à Washington : la sénatrice Elizabeth Warren a demandé à Scott Bessent de mettre fin à ce swap de 20 milliards, jugeant qu’un soutien de cette ampleur à un gouvernement étranger n’avait pas lieu d’être, comme l’a rapporté Bloomberg.
La boucle se referme ici : les mêmes élections de mi-mandat américaines du 3 novembre 2026 que nos lecteurs suivent pour le sort du CLARITY Act décideront aussi de la composition du Sénat qui, demain, pourra maintenir ou retirer le coussin en dollars sous le peso. Le risque politique argentin est, pour partie, un risque politique américain déplacé.
Le canal réglementaire : la CNV argentine face à l’AMF
L’Argentine a formalisé son marché crypto en un temps record. La loi 27.739, sanctionnée le 14 mars 2024, a intégré les prestataires de services sur actifs virtuels (PSAV) au dispositif anti-blanchiment et créé un registre auprès de la Commission nationale des valeurs (CNV). La résolution générale 994/2024 a ouvert l’enregistrement, et la RG 1058/2025 y a ajouté des règles de fonctionnement, de conservation, de gouvernance, de cybersécurité et de reporting, l’essentiel du chapitre III devenant exigible pour les acteurs déjà enregistrés au 31 décembre 2025, selon CryptoSlate.
Le contraste avec la France est éclairant. Chez nous, le régime transitoire des prestataires de services sur actifs numériques (PSAN) s’est éteint le 1er juillet 2026 : exercer sans agrément CASP relève désormais du délit, passible de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende, comme le rappelle l’AMF. Les dérivés crypto, eux, relèvent des CFD sous MiFID II, avec un effet de levier plafonné à 2 pour 1 pour le grand public.
La logique du livre de règles est identique des deux côtés de l’Atlantique sud : enregistrer l’intermédiaire, imposer le contrôle d’identité, surveiller les flux. Mais le décor monétaire est opposé. L’AMF encadre un marché d’investissement dans une zone à monnaie stable ; la CNV encadre, elle, l’infrastructure d’une substitution monétaire de survie. Le même outil réglementaire ne joue pas le même rôle social selon qu’il s’applique à un placement ou à un radeau de sauvetage.
Un détail a son importance pour le lecteur français tenté de copier la recette argentine. Sous MiCA, tous les stablecoins ne se valent pas aux yeux du régulateur : les jetons adossés à l’euro comme l’EURC et certains jetons dollar comme l’USDC ont reçu le feu vert, tandis que plusieurs stablecoins dollar, l’USDT en tête, précisément le plus utilisé en Argentine, ont été retirés des plateformes de détail européennes faute d’autorisation. Le radeau de sauvetage argentin n’est donc pas librement accessible dans la zone euro, non parce que le dollar y manquerait, mais parce que l’Europe encadre l’émetteur là où l’Argentin, lui, se contente de fuir sa propre monnaie. La différence de décor monétaire produit une différence de droit : là où l’Argentine formalise l’accès à un dollar privé, l’Union européenne filtre les émetteurs pour protéger la souveraineté de l’euro.
Le miroir inversé : Argentine contre modèle américain
Mis côte à côte, les deux pays dessinent les deux extrémités d’un même tuyau. Les États-Unis exportent le prix : la liquidité en dollars y fixe la valeur mondiale de Bitcoin. L’Argentine importe le dollar : elle aspire, via les stablecoins, la monnaie que la première fabrique. Le tableau ci-dessous résume l’inversion.
| Dimension | États-Unis | Argentine |
|---|---|---|
| Moteur d’adoption | Idéologie et spéculation | Survie monétaire |
| Sens du flux | Haut vers bas (PAC, loi, nominations) | Bas vers haut (portefeuilles des ménages) |
| Actif dominant | Bitcoin, ETF, produits institutionnels | Stablecoins adossés au dollar |
| Rôle de l’élection | Choisir les arbitres et écrire la loi | Ratifier ou renverser la dollarisation |
| Marchés prédictifs | Liquidité profonde (Polymarket, Kalshi) | Peu pertinents, faible couverture |
Cette symétrie a une implication pratique. Le lecteur européen qui veut jauger l’effet politique sur la crypto ne doit pas chercher le même signal des deux côtés. Aux États-Unis, il surveille un vote, un texte, une nomination. En Argentine, il surveille un taux d’inflation, une prime de change et la santé d’une ligne de swap. Ce sont deux grammaires différentes de la même phrase.
2027 : un référendum sur la dollarisation
L’élection générale argentine est fixée au 24 octobre 2027 : présidence, vice-présidence, une partie du Congrès et de nombreux gouverneurs. Milei a confirmé qu’il briguerait un second mandat, rapporte UPI. Sa cote de popularité est pourtant sous la ligne de flottaison, autour de 37 % d’opinions favorables contre plus de 60 % de défavorables dans une enquête de fin juillet. Son parti, La Libertad Avanza, domine la plupart des sondages de 2027 quand on interroge sur l’étiquette, mais l’avance se réduit à moins d’un point dès que l’on teste des candidats nommés.
Le précédent qui sert de boussole est le scrutin de mi-mandat d’octobre 2025, que NPR a décrit comme un triomphe de Milei « suivi de près par Washington ». Les marchés savent depuis lors qu’un vote argentin peut valider ou fragiliser tout le programme monétaire. Le Buenos Aires Times esquisse trois trajectoires pour 2027 : une réélection de Milei si l’économie s’améliore concrètement, un retour du péronisme si le plan n’atteint pas le portefeuille des électeurs, ou l’émergence d’une troisième voie centriste maintenant le cap avec des ajustements.
| Scénario 2027 | Déclencheur | Effet sur la crypto locale |
|---|---|---|
| Milei réélu | Désinflation tenue, économie perçue en amélioration | Concurrence des monnaies ratifiée, économie stablecoin consolidée |
| Retour du péronisme | Le plan n’atteint pas les revenus réels | Retour possible du « cepo », ce qui doperait paradoxalement la demande de dollars numériques |
| Troisième voie | Usure du duel, offre centriste crédible | Cap maintenu, dérégulation plus lente et plus prudente |
L’ironie du référendum est là. Une victoire de Milei officialiserait la substitution par le dollar et, avec elle, l’écosystème stablecoin. Mais une victoire péroniste, souvent présentée comme le scénario anti-crypto, pourrait rétablir le contrôle des changes, lequel a historiquement suralimenté la demande d’actifs numériques. En Argentine, resserrer l’accès au dollar officiel n’éteint pas l’appétit pour le dollar : il le pousse sur les rails privés.
Ce que l’investisseur en euros doit en retenir
Quatre enseignements se dégagent pour un portefeuille libellé en euros. Premièrement, l’adoption crypto la plus robuste naît de la détresse monétaire, pas de l’euphorie de marché : le signal d’adoption le plus fiable est une monnaie qui se délite, pas un cours qui grimpe. Deuxièmement, le « dollar » que détiennent les Argentins est un stablecoin privé, une créance sur des réserves ; son risque est réglementaire et de contrepartie, pas de prix. Troisièmement, le risque politique dans un marché émergent est d’abord une histoire de demande de stablecoins.
Quatrièmement, pour l’Europe, la transmission reste indirecte. La détresse argentine ne fait presque jamais bouger le cours de Bitcoin en euros ; elle offre en revanche un test grandeur nature de ce que la zone euro, précisément parce que sa monnaie est stable, n’a jamais à éprouver. Regarder l’Argentine, c’est voir en creux de quoi une monnaie de réserve protège.
Un mot de prudence méthodologique pour finir. L’outil naturel pour chiffrer les probabilités de 2027, un marché prédictif comme Polymarket, est inaccessible en France : l’Autorité nationale des jeux en a ordonné le blocage. Le lecteur européen doit donc se contenter des sondages, moins réactifs et plus bruités, et se garder d’extrapoler une expérience nationale singulière à toute la classe d’actifs. L’Argentine ne prouve pas que la crypto remplacera les monnaies partout ; elle montre ce qui arrive quand une monnaie cesse de remplir son office, et que des citoyens votent, un virement après l’autre, bien avant d’entrer dans l’isoloir.
Foire aux questions
Pourquoi les Argentins utilisent-ils autant les stablecoins ?
Parce que le peso perd sa valeur trop vite pour servir de réserve. Face à une inflation longtemps à trois chiffres, les ménages convertissent leurs revenus en dollars numériques pour préserver leur pouvoir d’achat. Selon a16z crypto, 94 % du volume d’échange crypto en pesos passe désormais par des stablecoins, un choix de protection plus que de spéculation.
Qu’est-ce que le scandale LIBRA et Milei a-t-il été condamné ?
LIBRA est un memecoin que Javier Milei a relayé le 14 février 2025. Après un pic proche de 4 milliards de dollars, il s’est effondré de près de 95 %, faisant perdre 251 millions de dollars à 86 % des traders. Une commission parlementaire a conclu que le président avait utilisé sa fonction pour promouvoir une arnaque présumée, mais Milei nie et n’a pas été condamné à ce jour.
L’Argentine va-t-elle vraiment se dollariser ?
Milei ne vise pas une dollarisation par décret mais une concurrence des monnaies : le contrôle des changes levé, les citoyens adopteraient d’eux-mêmes le dollar jusqu’à ce que le peso s’efface. Il a même conditionné la fermeture de la banque centrale à ce basculement. Le rythme dépendra de la confiance retrouvée dans le peso et de l’issue du vote de 2027.
Quand a lieu l’élection présidentielle argentine de 2027 ?
Le scrutin général est fixé au 24 octobre 2027 (présidence, Congrès partiel, gouverneurs). Milei a confirmé sa candidature à un second mandat. Son parti mène la plupart des sondages sur l’étiquette, mais l’avance devient très serrée dès que l’on teste des candidats nommés, sur fond de cote de popularité inférieure à 40 %.
Comment suivre le risque politique argentin depuis l’Europe ?
Les marchés prédictifs comme Polymarket étant bloqués en France, il faut s’appuyer sur les sondages et sur trois indicateurs macro : le taux d’inflation mensuel, la prime du dollar numérique sur le taux officiel, et la santé de la ligne de swap de 20 milliards de dollars avec le Trésor américain. Ces variables pilotent la demande locale de stablecoins bien plus que le cours mondial de Bitcoin.
Julien Marchand est rédacteur en chef adjoint chez HOGE Wire et couvre les marchés crypto pour l’édition française.