Rendement réel importé : les bons du Trésor tokenisés en 2026
Le plus gros gisement de rendement réel de la DeFi ne vient d'aucun protocole, mais des bons du Trésor tokenisés. Ce coupon en dollars cache un piège de change pour l'épargnant en euros.
Le débat sur le rendement réel en DeFi se concentre d’habitude sur les protocoles : Hyperliquid et ses buybacks, Aave et son Aavenomics, Uniswap et son fee switch, Sky et son taux d’épargne. Pourtant, le plus gros gisement de rendement réel de 2026 n’est produit par aucun d’eux. Il ne naît pas d’un smart contract, mais d’une salle des marchés à New York et d’une adjudication du Trésor américain.
Environ 15,86 milliards de dollars, soit près de 13,7 milliards d’euros au cours EUR/USD de 1,16, sont aujourd’hui logés dans des bons du Trésor américain tokenisés, d’après les données de rwa.xyz. Ces jetons versent un rendement à sept jours d’environ 3,42 %, se répartissent sur une centaine de produits et comptent plus de 70 000 détenteurs. C’est, de loin, la brique de rendement la plus solide de la finance on-chain. C’est aussi la plus mal comprise, surtout pour un investisseur qui raisonne en euros.
Un rendement réel qui ne vient pas de la DeFi
Pour situer l’ordre de grandeur, il faut comparer ce chiffre à celui des protocoles. Sur trente jours, les trois premières applications de la finance on-chain reversent à elles seules autour de 96 millions de dollars de revenus à leurs détenteurs de jetons, Hyperliquid en tête avec près de 38 % de l’ensemble du marché. Les bons du Trésor tokenisés, eux, pèsent 15,86 milliards de dollars de capital et distribuent un coupon régulier. Ce n’est pas la même échelle, ni la même nature : d’un côté des revenus cycliques liés au volume de trading, de l’autre un intérêt souverain versé quoi qu’il arrive.
C’est ce que nous appelons un rendement importé. Le coupon ne récompense pas une activité crypto : il récompense un prêt à l’État fédéral américain, simplement emballé dans un jeton. La blockchain ne crée pas le rendement, elle le transporte. Pour l’épargnant, la distinction est capitale, parce qu’un rendement importé arrive avec des passagers clandestins : une devise (le dollar), une banque centrale (la Réserve fédérale) et un cadre juridique (le droit des valeurs mobilières) qui n’ont rien à voir avec la DeFi. Les bons du Trésor tokenisés figurent parmi les rares catégories d’actifs du monde réel arrivées à pleine maturité on-chain, comme le souligne le rapport RWA 2026 de CoinGecko.
Cet article passe en revue la mécanique de ces produits, la carte des émetteurs en 2026, la raison pour laquelle le rendement a quitté les stablecoins pour se loger dans des fonds monétaires tokenisés, et surtout le point aveugle d’un investisseur de la zone euro : le taux affiché est un taux en dollars, et le change peut à lui seul effacer toute la performance.
Rappel : le rendement réel survit au token qui tombe à zéro
Le rendement réel désigne un rendement financé par des revenus effectifs (frais, intérêts, funding, coupons), par opposition à un rendement financé par l’émission de nouveaux jetons. Le test le plus simple tient en une phrase : le rendement survivrait-il si le jeton de gouvernance du protocole tombait à zéro ? Si la réponse est oui, c’est du cash-flow ; si la réponse est non, c’est une subvention déguisée en rendement. Nous avons détaillé cette méthode dans notre guide pour auditer le cash-flow d’un protocole DeFi.
À cette aune, le bon du Trésor tokenisé est la forme la plus pure de rendement réel qui existe on-chain. Le coupon ne dépend d’aucun jeton natif, d’aucune émission, d’aucune promesse de croissance. Il provient d’un titre de dette émis par le Trésor américain, l’un des débiteurs les plus solvables au monde. Si l’émetteur du jeton disparaissait demain, les bons sous-jacents continueraient de porter intérêt ; le problème deviendrait alors celui de la récupération, un point sur lequel nous reviendrons.
Mais réel ne veut pas dire à vous, ni sûr pour un Européen. Ces deux nuances, souvent gommées par le marketing, font toute la différence entre un rendement affiché et un rendement encaissé. Le reste de cet article s’attache précisément à ce qui se cache dans cet écart.
Anatomie d’un bon du Trésor tokenisé
Derrière l’étiquette, la structure est presque toujours la même. Un gestionnaire d’actifs crée un fonds, le plus souvent un fonds monétaire ou un compartiment dédié, qui achète des bons du Trésor à court terme, des prises en pension (repo) et du cash. Chaque part du fonds est ensuite représentée par un jeton sur une blockchain. Le jeton n’est pas le bon du Trésor : c’est un certificat de propriété d’une part du fonds qui, lui, détient les titres.
Deux acteurs invisibles font tourner la machine. Un dépositaire (par exemple BNY Mellon pour le fonds BUIDL de BlackRock) conserve les titres hors chaîne, et un agent de transfert (Securitize dans le cas de BUIDL) tient le registre des porteurs et gère les entrées et sorties. Les adresses autorisées passent par une procédure de connaissance du client (KYC) et figurent sur une liste blanche ; un jeton ne peut généralement circuler qu’entre adresses whitelistées, ce qui distingue radicalement ces produits d’un stablecoin ouvert comme l’USDC.
Le coupon se matérialise de deux façons. Soit le jeton est rebasant, son solde augmente chaque jour, comme pour BUIDL qui distribue des jetons supplémentaires ; soit il est capitalisant, le prix du jeton monte à mesure que la valeur liquidative croît, comme pour l’USDY d’Ondo ou l’USYC de Circle. Dans les deux cas, la valeur suit la valeur liquidative (NAV) du fonds. Le rachat en dollars, lui, s’opère selon des fenêtres et des délais fixés par l’émetteur, et non en continu comme un swap sur un DEX.
Le paysage 2026 : qui émet quoi
Le marché s’est concentré autour d’une poignée de grands noms. Le tableau ci-dessous récapitule les principaux fonds début septembre 2026, d’après rwa.xyz. Les montants sont en dollars, la devise native de ces produits.
| Produit | Émetteur / infrastructure | Encours | Accès |
|---|---|---|---|
| BUIDL | BlackRock / Securitize | 2,79 Md$ | Institutionnel, multi-chaînes |
| USYC | Circle (ex-Hashnote) | 2,62 Md$ | Collatéral, intégration USDC |
| USDY | Ondo Finance | 2,20 Md$ | Retail hors États-Unis, sans minimum |
| iBENJI | Franklin Templeton | 1,71 Md$ | Institutionnel / international |
| WTGXX | WisdomTree | 1,22 Md$ | Fonds monétaire tokenisé |
| JTRSY | Janus Henderson / Centrifuge | 810 M$ | Institutionnel |
| JLTXX | JPMorgan | 801 M$ | Institutionnel |
| BENJI | Franklin Templeton | 687 M$ | Multi-chaînes (Stellar à l’origine) |
| USTB | Invesco | 599 M$ | Institutionnel |
BUIDL fait figure de navire amiral. Lancé en mars 2024, il fut le premier fonds tokenisé de BlackRock sur une blockchain publique ; il vit désormais sur huit ou neuf réseaux (Ethereum, Solana, Avalanche, Polygon, Arbitrum, Optimism, Aptos, BNB Chain), avec l’interopérabilité assurée par le pont Wormhole. Surtout, il est accepté comme garantie sur des plateformes comme Binance, Deribit et Crypto.com, ce qui en fait un collatéral institutionnel autant qu’un placement (CoinDesk).
Juste derrière, l’USYC de Circle vient de l’acquisition de Hashnote, annoncée en janvier 2025 (Circle). Ce fonds investit dans des bons du Trésor et des prises en pension, et Circle l’intègre à l’USDC pour en faire un collatéral porteur de rendement dans les marchés numériques. Ondo, de son côté, joue sur deux tableaux : l’USDY vise le grand public hors États-Unis, sans minimum d’entrée, tandis que l’OUSG, réservé aux investisseurs vérifiés avec un ticket d’environ 100 000 dollars, est lui-même adossé à BUIDL. Franklin Templeton, enfin, exploite l’un des plus anciens fonds du secteur, dont le jeton BENJI circule notamment sur Stellar.
Pourquoi le rendement a fui les stablecoins
Une question revient souvent : pourquoi le rendement se loge-t-il dans un fonds tokenisé et non directement dans un stablecoin comme l’USDC ou l’EURC ? La réponse est réglementaire. En Europe, le règlement MiCA interdit explicitement aux émetteurs de stablecoins de verser un intérêt. L’article 50 vise les jetons de monnaie électronique (les stablecoins adossés à une monnaie comme l’euro ou le dollar), l’article 40 vise les jetons se référant à un panier d’actifs ; les deux prohibent toute rémunération liée à la simple détention.
La définition de l’intérêt est large à dessein : elle englobe les bonus, les récompenses et les produits d’épargne flexible, dès lors que le gain dépend de la durée de détention. Le régulateur européen l’assume : l’objectif est d’empêcher les stablecoins de devenir des réserves de valeur rémunérées qui siphonneraient les dépôts bancaires, comme l’a résumé le cabinet Tokeny dans une note au titre limpide : pas de rendement pour les stablecoins, place aux fonds monétaires tokenisés.
Conséquence directe : un émetteur qui veut offrir du rendement de façon conforme ne peut pas le coller sur le stablecoin lui-même. Il doit le placer dans un instrument distinct, un fonds monétaire tokenisé (BUIDL, USYC) ou une enveloppe de rendement (le sUSDS de Sky, le sUSDe d’Ethena). Le bon du Trésor tokenisé n’est donc pas seulement le plus gros gisement de rendement réel par hasard : c’est la couche où la réglementation a poussé le rendement à s’installer.
3,42 % : l’aimant du taux sans risque et la dépendance à la Fed
Le rendement de ces produits, environ 3,42 % à sept jours, n’est pas fixé par un protocole. Il suit le taux directeur de la Réserve fédérale, aujourd’hui compris entre 3,50 % et 3,75 %. C’est ce que l’on appelle le taux sans risque on-chain : la référence à partir de laquelle tout autre rendement de la DeFi doit être jugé. Un rendement natif de 5 % n’a d’intérêt que s’il bat ce plancher après déduction de ses risques ; sinon, l’investisseur prend du risque de smart contract pour gagner moins qu’un bon du Trésor. Nous avons montré la même logique côté dérivés, où le carry du basis Bitcoin est passé sous le rendement des bons du Trésor.
Le corollaire, c’est une dépendance totale à la Fed. Si la banque centrale baisse ses taux, le coupon de ces fonds baisse mécaniquement ; s’ils montent, il monte. Or le calendrier de 2026 est tout sauf tranquille. Le président de la Fed, Kevin Warsh, a tenu à Jackson Hole le 28 août un discours nettement restrictif, prévenant que la stabilité des prix ne se réalise pas d’elle-même et que l’inflation ne revient pas nécessairement d’elle-même vers sa moyenne. Depuis, la réunion du 16 septembre est devenue un pile ou face : l’outil FedWatch du CME donnait fin août une probabilité de hausse de l’ordre de 56 %, montée jusqu’à 66 % quelques jours plus tard, quand les marchés tablaient une semaine plus tôt sur un maintien.
Paradoxe : dans ce scénario, le bon du Trésor tokenisé est le grand gagnant. Contrairement à un protocole DeFi dont les revenus se compriment quand les taux montent et que l’appétit pour le risque recule, un fonds de T-bills répercute la hausse directement dans son coupon. Le rendement importé se renforce précisément quand le rendement natif fléchit. C’est la face lumineuse de la dépendance à la Fed ; la face sombre, pour un Européen, tient en trois lettres : USD.
Pourquoi Wall Street pousse la tokenisation
Si ce marché a autant grossi, ce n’est pas grâce à des passionnés de DeFi. Ce sont les plus grands gestionnaires d’actifs de la planète qui poussent. Larry Fink, le patron de BlackRock, a écrit dans sa lettre annuelle 2025 aux investisseurs que « chaque action, chaque obligation, chaque fonds, chaque actif peut être tokenisé » et que, si tel est le cas, « cela révolutionnera l’investissement » (BlackRock). Le même groupe gère près de 14 000 milliards de dollars et détient déjà, avec BUIDL, le plus gros fonds tokenisé du monde.
L’intérêt pour Wall Street est concret. Un titre tokenisé se règle en quelques secondes au lieu de deux jours, se négocie en continu et peut servir de collatéral d’un simple transfert on-chain. Cette mobilité du collatéral est exactement ce qui manque à la finance traditionnelle, et c’est la même logique institutionnelle que celle décrite à propos de l’étage caché du rendement dans les ETF Bitcoin : une fois l’actif à l’intérieur du système, on empile des couches de rendement et de garantie par-dessus.
Pour l’écosystème DeFi, l’arrivée de ces mastodontes est une bénédiction ambiguë. Elle apporte de la profondeur, de la crédibilité et un rendement solide ; elle importe aussi une dépendance à des bilans centralisés (BlackRock, Circle, Franklin Templeton) et à leurs listes blanches, à rebours de l’idéal sans permission de la finance on-chain. Le rendement le plus réel de la DeFi est aussi le moins décentralisé.
Un taux en dollars, un investisseur en euros
Voici le point que la plupart des présentations passent sous silence. Le 3,42 % affiché est un rendement en dollars. Un bon du Trésor américain paie en dollars, un fonds qui les détient calcule sa valeur liquidative en dollars, et le jeton, même s’il circule sur une blockchain neutre, reste une créance libellée en dollars. Pour un investisseur qui vit, dépense et compte en euros, ce détail n’en est pas un : c’est la variable qui domine tout le reste.
Convertir des euros en dollars pour acheter le jeton, encaisser un coupon en dollars, puis reconvertir en euros : à chaque étape, le taux de change EUR/USD s’invite. Et sur un an, ce taux bouge bien plus que 3,42 %. Le rendement importé n’est donc pas un rendement de 3,42 % pour un Européen ; c’est un rendement de 3,42 % en dollars, plus ou moins la variation de l’euro face au dollar. Cette seconde composante est presque toujours la plus grosse.
Le piège de change EUR/USD
Illustrons. Au 7 septembre 2026, l’euro s’échange autour de 1,16 dollar (Trading Economics). Supposons un placement d’un an dans un fonds de bons du Trésor tokenisés à 3,42 %. Le tableau ci-dessous montre ce qu’un investisseur en euros encaisse réellement selon l’évolution du change.
| Scénario EUR/USD sur 1 an | Coupon en USD | Effet de change | Rendement net en EUR |
|---|---|---|---|
| L’euro reste à 1,16 | +3,42 % | 0 % | ~+3,4 % |
| L’euro se déprécie à 1,10 (-5 %) | +3,42 % | favorable | ~+9,1 % |
| L’euro monte à 1,19 (+3 %) | +3,42 % | défavorable | ~+0,8 % |
| L’euro monte à 1,22 (+5 %) | +3,42 % | défavorable | ~-1,7 % |
| L’euro monte à 1,28 (+10 %) | +3,42 % | défavorable | ~-6,3 % |
La leçon saute aux yeux : il suffit que l’euro s’apprécie d’environ 3,4 % sur l’année pour effacer la totalité du coupon, et une hausse de 5 % transforme un placement réputé sans risque en perte. Or l’euro a précisément gagné du terrain en 2026, passant d’environ 1,15 à 1,16 dollar, parce que la Banque centrale européenne mène elle aussi une politique restrictive. Ce n’est pas un pari à sens unique sur la Fed : c’est une course entre deux banques centrales, et l’écart de rendement se referme dès que l’euro prend le dessus.
On peut couvrir ce risque de change, mais la couverture n’est pas gratuite. Par le mécanisme de la parité des taux d’intérêt couverte, le coût d’une couverture EUR/USD est proche de l’écart de taux entre les deux zones, soit environ 1,25 à 1,5 point aujourd’hui. Une fois la couverture payée, le rendement net d’un Européen retombe autour du taux sans risque en euros, c’est-à-dire le taux de dépôt de la BCE (de l’ordre de 2,25 %) ou le rendement du Bund allemand. Autrement dit, l’essentiel du surcroît de rendement du dollar n’est pas un cadeau : la couverture reprend d’une main ce que le coupon donne de l’autre.
Comment la DeFi recycle le coupon du Trésor
Le rendement importé ne reste pas dans son coin. Il irrigue toute la DeFi, souvent sans que l’utilisateur s’en rende compte. Sky (l’ex-MakerDAO) a placé plusieurs milliards de dollars de ses réserves dans des bons du Trésor tokenisés et d’autres actifs du monde réel, un rendement qui alimente le Sky Savings Rate, fixé autour de 3,75 % (sky.money). Quand un utilisateur dépose des USDS pour toucher ce taux, il perçoit en réalité, pour une bonne part, un coupon du Trésor américain relayé par le protocole.
Ethena procède de même avec son fonds de réserve. Dès octobre 2024, le protocole a réparti son coussin de sécurité entre le BUIDL de BlackRock, l’USDS de Sky, l’USTB de Superstate et l’USDM de Mountain (CoinDesk). Son fondateur, Guy Young, assume d’ailleurs la comparaison avec la finance traditionnelle en présentant son dollar rémunéré comme une « obligation internet » (Internet Bond) plutôt que comme un simple stablecoin (CoinDesk). À mesure que le rendement du basis des perpétuels se comprimait, la brique bons du Trésor a gagné en importance dans son modèle, un glissement que nous avons suivi à propos du taux de funding des perpétuels que Wall Street veut réguler.
Enfin, ces jetons servent de collatéral. Un investisseur peut déposer des bons du Trésor tokenisés et emprunter des stablecoins par-dessus, une brique décrite dans notre guide pour emprunter contre ses cryptos. L’attrait est évident : garder un actif qui rapporte 3,42 % tout en libérant de la liquidité. Le revers l’est tout autant : on empile alors le risque de l’émetteur, le risque de la plateforme de prêt et le risque de liquidation sur un actif que l’on croyait sans risque.
Les risques que le mot Trésor masque
Le mot Trésor rassure, et c’est bien le problème. Le sous-jacent est peut-être l’actif le plus sûr du monde, mais entre lui et l’investisseur s’empilent plusieurs couches de risque que le rendement de 3,42 % ne rémunère pas toujours.
| Type de risque | En clair |
|---|---|
| Contrepartie / émetteur | Vous détenez une créance sur un fonds et son émetteur, pas le bon du Trésor lui-même |
| Dépositaire | Les titres sont conservés hors chaîne par un dépositaire (ex. BNY Mellon) ; sa défaillance vous concerne |
| Rachat / liquidité | Le remboursement en dollars passe par des fenêtres, des délais et un KYC, pas en continu |
| Smart contract / pont | Le jeton et ses ponts inter-chaînes (ex. Wormhole) peuvent être exploités |
| Décrochage (NAV) | Sur le marché secondaire, le jeton peut s’écarter de sa valeur liquidative |
| Liste blanche / censure | L’émetteur peut, en droit, geler ou blacklister une adresse |
| Concentration | Une poignée d’acteurs (BlackRock, Circle, Franklin) dominent l’offre |
Ces risques ne sont pas théoriques. Un fonds tokenisé repose sur une liste blanche que l’émetteur contrôle : il peut, contractuellement, geler des jetons. Le pont inter-chaînes qui permet à BUIDL d’exister sur huit ou neuf réseaux ajoute une surface d’attaque supplémentaire. Et quand ces jetons servent de collatéral, une simple décote ou un gel peut déclencher une cascade de liquidations sur les protocoles qui les acceptent, exactement le type d’enchaînement qui transforme un incident local en choc systémique. Le rendement réel est bien réel ; le risque zéro, lui, n’existe pas.
Instrument financier, pas crypto-actif : le cadre AMF
Un point juridique change tout, et il est presque toujours mal compris. Une part de fonds monétaire tokenisée n’est pas un crypto-actif au sens de MiCA : c’est un instrument financier au sens de la directive MiFID II. Le règlement MiCA exclut d’ailleurs explicitement de son champ, à son article 2, les actifs qui sont déjà des instruments financiers. La tokenisation ne change pas la nature juridique de l’actif : un titre reste un titre, comme l’a confirmé l’ESMA dans ses lignes directrices finales du 17 mars 2025 sur la qualification des crypto-actifs en instruments financiers (ESMA).
Les conséquences sont lourdes pour un investisseur français. Le régulateur compétent n’est pas le régime CASP de la crypto, mais l’Autorité des marchés financiers dans son rôle de superviseur des instruments financiers, avec tout ce que cela implique (prospectus, intermédiaires agréés, protection de l’investisseur). L’Union européenne a d’ailleurs prévu un bac à sable dédié, le régime pilote DLT, pour tester l’émission et la négociation de titres tokenisés.
À ne pas confondre, donc, avec l’échéance MiCA qui occupe l’AMF par ailleurs : la période transitoire des prestataires français (l’ancien régime PSAN) s’achève le 1er juillet 2026, date après laquelle une pleine autorisation CASP est requise (AMF). Mais cette échéance concerne les crypto-actifs au sens strict ; un fonds de bons du Trésor tokenisé relève, lui, du droit des valeurs mobilières. En pratique, la plupart de ces produits ne sont pas librement commercialisés auprès du grand public français : l’accès est le plus souvent réservé aux investisseurs qualifiés ou aux non-résidents américains, précisément à cause de ce statut de titre financier.
Fiscalité française : PFU 30 % et la zone grise
Côté impôts, il faut distinguer deux régimes qui ne se recouvrent pas. Pour un particulier, la cession d’actifs numériques contre une monnaie ayant cours légal relève du prélèvement forfaitaire unique de 30 % (12,8 % d’impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux), au titre de l’article 150 VH bis du Code général des impôts. Les échanges crypto contre crypto ne sont pas imposables tant qu’il n’y a pas de conversion en euros, et les cessions annuelles inférieures à 305 euros sont exonérées.
Mais dès lors que le jeton est juridiquement une part de fonds, donc un instrument financier, ce n’est plus le régime des actifs numériques qui s’applique, mais celui des valeurs mobilières et des revenus de capitaux mobiliers. Le coupon peut alors être traité comme un revenu distribué, et la plus-value de cession comme une plus-value sur titres. Le rendement lui-même, versé au fil de l’eau, reste une zone grise selon la forme exacte du produit et son mode de distribution.
Le message n’est pas de trancher ici (ces situations dépendent du produit précis et de votre résidence fiscale), mais de retenir un principe : la fiscalité suit la nature juridique de l’actif, pas son emballage technologique. Un rendement réputé sans risque peut donc arriver avec une complexité fiscale supérieure à celle d’un simple stablecoin. En cas de doute, un conseil professionnel s’impose.
Cinq questions pour juger un rendement importé
Avant de courir après un coupon en dollars, cinq questions permettent de savoir ce que l’on achète vraiment.
- Le coupon est-il réel ? Vient-il d’un intérêt souverain effectivement perçu, ou d’une émission de jetons ? Un bon du Trésor tokenisé passe le test ; un rendement payé en points ou en jetons de gouvernance, non.
- Sur quel bilan repose-t-il ? Vous détenez une créance sur un émetteur et un dépositaire. Sont-ils identifiés, régulés, audités ?
- Pouvez-vous sortir ? Quelles sont les conditions de rachat : KYC, montant minimum, délais, liquidité sur le marché secondaire ?
- Quel est votre risque de change ? Le taux est en dollars. Quelle variation de l’EUR/USD efface votre coupon, et pouvez-vous vous couvrir sans manger tout le gain ?
- Quel est votre vrai taux de référence ? Comparez au taux sans risque en euros (BCE, Bund), pas à zéro. Le bon écart n’est pas 3,42 % moins zéro, mais 3,42 % en dollars moins votre plancher en euros, couverture comprise.
Répondre honnêtement à ces cinq questions, c’est souvent découvrir que le rendement importé le plus sûr du marché offre, pour un Européen non couvert, un profil de risque et de rendement bien moins évident que son étiquette ne le laisse croire. Réel ne veut pas dire acquis.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’un bon du Trésor tokenisé ?
C’est un jeton, émis sur une blockchain, qui représente une part d’un fonds détenant des bons du Trésor américain à court terme, des prises en pension et du cash. Le jeton n’est pas le bon lui-même : c’est un certificat de propriété d’une part du fonds, dont la valeur suit la valeur liquidative et qui distribue le coupon des titres sous-jacents. Les principaux exemples en 2026 sont BUIDL (BlackRock), USYC (Circle) et USDY (Ondo).
Quel rendement rapportent-ils, et est-il sûr ?
Le rendement tourne autour de 3,42 % à sept jours début septembre 2026 et suit le taux directeur de la Réserve fédérale. Le sous-jacent est très solvable, mais le rendement affiché est en dollars : pour un investisseur en euros, une appréciation de l’euro de plus de 3 % environ sur un an peut effacer tout le coupon. S’y ajoutent des risques d’émetteur, de dépositaire, de rachat et de smart contract.
Pourquoi le rendement n’est-il pas versé directement sur un stablecoin ?
Parce que le règlement européen MiCA l’interdit : ses articles 40 et 50 prohibent toute rémunération liée à la détention d’un stablecoin. Le rendement doit donc se loger ailleurs, dans un fonds monétaire tokenisé ou une enveloppe dédiée comme le sUSDS de Sky ou le sUSDe d’Ethena, et non sur le stablecoin lui-même.
Un investisseur français peut-il en acheter ?
Rarement en direct. Ces jetons sont juridiquement des instruments financiers (relevant de la MiFID II et de l’AMF, pas du régime crypto MiCA), et la plupart sont réservés aux investisseurs qualifiés ou aux non-résidents américains via une procédure KYC. L’exposition passe le plus souvent, indirectement, par des protocoles DeFi qui utilisent ces fonds dans leurs réserves.
Comment sont-ils imposés en France ?
Tout dépend de la qualification. Une part de fonds tokenisée relève en principe du régime des valeurs mobilières et des revenus de capitaux mobiliers, tandis qu’un actif numérique classique relève du prélèvement forfaitaire unique de 30 % sur la cession contre euros. Le traitement du rendement au fil de l’eau reste incertain selon la forme du produit ; un conseil fiscal personnalisé est recommandé.
Par Yuki Tanaka, rédaction DeFi, HOGE Wire.