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● DeFi & On-chain

MEV 2026 : hors du mempool, dans le séquenceur et le solver

Le mempool public s'est vidé, mais le MEV n'a pas disparu: il a migré vers les séquenceurs L2, les solvers et l'ordre contrôlé par les applications. Enquête sur ses nouveaux refuges.

Pendant des années, l’image du MEV tenait en trois mots: la forêt sombre. Un mempool public où chaque transaction en attente était visible de tous, des bots tapis dans l’ombre, et la morsure quasi certaine du front-running dès qu’un ordre un peu gros apparaissait. En 2026, ce tableau est largement périmé. Le mempool public d’Ethereum s’est vidé de l’essentiel de son flux rentable. Le MEV, lui, n’a pas disparu: il a déménagé.

Il s’est réfugié dans le flux d’ordres privé, sur les séquenceurs des réseaux de couche 2, dans les enchères de solvers qui exécutent les intentions des utilisateurs, et jusque dans l’ordonnancement contrôlé par les applications elles-mêmes. L’extraction est devenue industrielle, discrète, et pour le trader de détail, presque invisible. Cet article suit le MEV jusqu’à ses nouvelles adresses, parce que comprendre où il vit aujourd’hui compte davantage que de réciter, une fois de plus, le catalogue de ses stratégies.

Le calendrier donne au sujet une résonance immédiate. L’upgrade Glamsterdam d’Ethereum a forké le testnet Sepolia le 6 octobre 2026, et les développeurs ont programmé le fork du testnet Hoodi pour le 26 octobre, avec pour pièce maîtresse une séparation proposeur-constructeur inscrite dans le protocole (ePBS) censée retirer l’intermédiaire de confiance qu’est le relais. Côté marché, l’ether se négociait autour de 2 165 EUR et le SOL autour de 93 EUR le 17 octobre, tous deux en léger recul sur la semaine (CoinGecko). Le contexte de prix est calme; la plomberie, elle, bouge vite.

Le MEV en une minute

Le MEV (Maximal Extractable Value) désigne la valeur qu’un producteur de bloc, ou plus précisément quiconque contrôle l’ordonnancement, peut extraire en choisissant l’ordre, l’inclusion ou l’exclusion des transactions dans un bloc. Le terme est né dans l’article Flash Boys 2.0 (Daian, Goldfeder, Kell et leurs coauteurs, 2019), qui parlait alors de Miner Extractable Value et alertait déjà sur un risque d’instabilité du consensus. Après la bascule d’Ethereum vers la preuve d’enjeu, le mot Miner a cédé la place à Maximal, mais l’idée est restée intacte: celui qui décide de l’ordre détient une option, et une option a une valeur.

C’est le point essentiel, et il éclaire tout le reste de cet article: le pouvoir d’ordonnancement est le prix à gagner, où qu’il se trouve. Sur la couche de base d’Ethereum, ce pouvoir est aujourd’hui abstrait derrière une chaîne de production (chercheur, constructeur, relais, proposeur) que l’on détaille plus loin. Mais la même logique vaut pour un séquenceur de couche 2, pour un solver qui remporte une enchère, ou pour une application qui range elle-même ses propres transactions. Partout où quelqu’un décide de la séquence, il y a du MEV à capter. La documentation d’Ethereum en donne une définition de référence et des exemples chiffrés (ethereum.org).

La taxonomie classique, en bref

Avant de suivre le MEV dans ses refuges, rappelons le quoi, car cet article s’intéresse surtout au où. Les grandes familles de stratégies n’ont pas changé; ce sont les lieux où elles s’exécutent qui se sont déplacés. Le tableau ci-dessous les résume, de la plus bénigne à la plus toxique.

StratégieCe qu’elle faitQui paieNocivité
Arbitrage DEX-DEX (atomique)Aligne les prix entre poolsPersonne directementBénigne
Arbitrage CEX-DEX (non atomique)Capte l’écart entre plateforme centralisée et DEXLe pool, en sélection adverseGrise, dominante
LiquidationsSolde les positions sous-collatéraliséesL’emprunteur liquidéNécessaire
SandwichEncadre l’ordre d’un tiers pour le faire payer plus cherLe trader de détailToxique
JIT liquidityFournit de la liquidité le temps d’un gros swapLes LP passifsGrise
BackrunningSe place juste après une transaction rentableVariableSouvent bénigne
Long-tail / snipingAchète en premier un nouveau token ou une mise à jourLes retardatairesGrise
Cross-domain / reorgExploite l’ordre entre chaînes ou réorganise des blocsLe systèmeRisque systémique

Deux chiffres pour cadrer l’ordre de grandeur: le MEV cumulé extrait sur Ethereum dépasse 1,2 milliard de dollars depuis l’origine, et les sandwiches en ont longtemps représenté plus de la moitié (DEXTools). Mais ces agrégats historiques masquent le vrai basculement de 2026: la stratégie la plus lucrative, l’arbitrage CEX-DEX, ne se voit presque pas sur la chaîne, et les sandwiches les plus visibles ont fui le mempool public. D’où la question qui structure la suite: si les ordres rentables ne transitent plus par la place publique, où passent-ils?

Pourquoi le mempool public s’est vidé

Trois mouvements ont asséché la forêt sombre historique. Le premier est la généralisation du flux d’ordres privé. Les portefeuilles et les agrégateurs routent désormais une large part des swaps par des RPC privés (MEV Blocker, Flashbots Protect, MEV-Share) qui ne publient jamais la transaction dans le mempool public. Ce qui reste visible sur la place publique n’est souvent que le rebut: le flux que personne n’a jugé utile de protéger, parce qu’il n’y avait rien à en tirer.

Le deuxième mouvement est l’adoption massive de la séparation proposeur-constructeur (PBS) via MEV-Boost: plus de 90 % des blocs Ethereum sont aujourd’hui assemblés par cette voie (mev-boost). Le chercheur ne scrute plus un mempool ouvert; il reçoit du flux par des canaux privés et place ses offres dans l’enchère des constructeurs. Le troisième mouvement est la montée des enchères de flux d’ordres (OFA): MEV-Share, lancé par Flashbots en avril 2023, et MEV Blocker renvoient une partie du backrun gagné à l’utilisateur plutôt que de le laisser filer (docs MEV Blocker).

La conséquence est paradoxale: la forêt sombre n’a pas été éclaircie, elle a été privatisée. Le MEV est toujours extrait, mais dans des jardins clos auxquels seuls quelques acteurs ont accès. Robert Miller, chez Flashbots, présentait dès 2023 les OFA comme des matchmakers qui rendent de la valeur aux utilisateurs, tout en reconnaissant que l’opérateur d’enchère hors chaîne risque de devenir, à son tour, un nouveau point de centralisation. C’est exactement la tension que l’on retrouvera dans chacun des refuges que l’on s’apprête à visiter.

Premier lieu: le séquenceur des couches 2

L’essentiel de l’activité DeFi se déroule désormais sur des réseaux de couche 2. Or chaque L2 possède un séquenceur, l’organe qui reçoit les transactions et décide de leur ordre avant de les publier sur Ethereum. Aujourd’hui, la quasi-totalité de ces séquenceurs sont uniques et centralisés: une seule entité, l’équipe du réseau, ordonne tout le trafic d’Arbitrum, de Base ou d’OP Mainnet. Ce que la couche 1 a mis des années à distribuer entre des milliers de validateurs, les L2 l’ont reconcentré dans une seule machine.

La politique d’ordonnancement par défaut varie. Arbitrum a longtemps appliqué le premier arrivé, premier servi (FCFS), ce qui déclenche une course à la latence: les bots inondent le séquenceur de transactions pour arriver une milliseconde avant les autres. Les réseaux bâtis sur l’OP Stack classent plutôt par frais de priorité, ce qui transforme l’ordre en enchère de gas. Dans les deux cas, le séquenceur détient un monopole sur la séquence, et donc, en théorie, la capacité de capter ou de vendre le MEV.

La question de savoir qui empoche cette marge d’ordonnancement est l’un des débats économiques les plus vifs du secteur, parce qu’elle décide de la rentabilité à long terme des L2 eux-mêmes (nous l’avons disséquée dans notre analyse sur la marge des séquenceurs d’ici 2028). Pour l’instant, la plupart des séquenceurs n’exécutent pas eux-mêmes de MEV, mais le droit d’ordonner leur appartient, et il ne restera pas gratuit indéfiniment. Arbitrum a été le premier à le monétiser ouvertement.

Timeboost, l’enchère qui vend la priorité

Lancé en avril 2025, Timeboost est le mécanisme par lequel Arbitrum vend explicitement la priorité. Plutôt qu’un pur premier arrivé, premier servi, le système ajoute une enchère scellée au second prix, renouvelée chaque minute, pour attribuer une express lane: le gagnant voit ses transactions passer en premier pendant soixante secondes, avec une avance d’environ 200 millisecondes sur le reste du trafic. Les recettes reviennent à la trésorerie du DAO Arbitrum, qui a encaissé environ 2 millions de dollars dès les trois premiers mois (The Block), et entre 20 % et 30 % du volume quotidien des DEX d’Arbitrum emprunte désormais cette voie rapide.

Sur le papier, c’est élégant: on remplace la course au spam par une enchère propre, et on redirige la rente vers la communauté plutôt que de la laisser filer vers des bots. Dans les faits, une étude empirique publiée sur arXiv (référence 2509.22143), signée Johnnatan Messias et Christof Ferreira Torres et révisée en octobre 2026, dresse un bilan sévère. En analysant 48,5 millions de transactions passées en express lane et près de 494 000 enchères entre janvier 2025 et avril 2026, les auteurs constatent que trois entités seulement ont remporté 99,74 % des enchères (arXiv). Environ 30 % des transactions accélérées échouent (revert), signe que le spam n’a pas disparu mais s’est déplacé, et l’usage dominant de la voie rapide reste l’arbitrage CEX-DEX.

La conclusion des chercheurs est que Timeboost, loin de démocratiser l’accès, a reproduit sur la couche 2 l’oligopole que l’on observe sur la couche 1: une poignée d’acteurs capitalisés raflent la priorité, et le marché secondaire censé revendre les droits d’express lane peine à exister faute d’exécution fiable. C’est l’illustration la plus nette du déménagement en cours: le MEV est monté sur le séquenceur, et il y a été transformé en enchère officielle. Ce qui était une rente opaque devient un produit vendu, ce qui est un progrès de transparence, sans régler pour autant la concentration.

Deuxième lieu: les solvers et les intentions

L’autre grande migration ne change pas le lieu d’exécution mais la nature même de l’ordre. Au lieu de signer une transaction précise (quelle route, quel pool, quelle séquence), l’utilisateur signe une intention: je veux vendre tel montant de X contre au moins tel montant de Y. Charge ensuite à un solver, un acteur professionnel, de trouver la meilleure exécution et de rivaliser avec ses pairs pour remporter l’ordre. Le MEV ne disparaît pas; il se mue en concurrence entre solvers, dont une partie revient à l’utilisateur sous forme d’amélioration de prix.

Trois systèmes dominent. UniswapX organise une enchère hollandaise où des fillers se disputent l’ordre; les remplissages sur inventaire ne peuvent pas être sandwichés, et l’arbitrage est restitué au trader sous forme de meilleur prix (Uniswap). CoW Protocol fonctionne par enchères par lots (batch auctions) à prix de clearing uniforme, exploitant les coïncidences de besoins entre ordres et s’appuyant sur des solvers cautionnés; il a réglé 23,3 milliards de dollars sur 2,34 millions de règlements en 2026, et plus de 80 milliards cumulés depuis son lancement (Bitquery). 1inch Fusion combine RFQ et enchère hollandaise. Au total, une trentaine de solvers étaient actifs sur Ethereum début septembre (docs CoW).

L’intérêt pour le trader est réel: l’intention le protège structurellement du sandwich, puisqu’il n’expose jamais d’ordre exécutable dans un mempool ouvert. Le revers est le même que partout ailleurs: le pool de solvers peut se concentrer, et un oligopole de solvers poserait exactement les mêmes questions qu’un oligopole de constructeurs. Nous avons détaillé cette bascule de la courbe vers le solver dans notre enquête sur la formation du prix on-chain en 2026. À noter enfin que la logique d’intention s’étend au cross-chain avec le standard ERC-7683, porté par Uniswap Labs et Across, qui laisse entrevoir un marché de solvers unifié entre dizaines de chaînes.

Les nouveaux lieux du MEV, en un tableau

Avant de poursuivre, une carte. Le MEV n’a pas un seul nouveau domicile mais plusieurs, chacun avec sa mécanique, son bénéficiaire et son niveau de protection pour l’utilisateur. Les lire ensemble fait apparaître une direction commune.

LieuMécaniqueQui capte le MEVProtection utilisateurRisque principal
Couche 1 (PBS / MEV-Boost)Enchère de constructeursConstructeur et proposeurRPC privéOligopole de constructeurs
Séquenceur L2 (Timeboost)Enchère scellée, express laneDAO et gagnants de l’enchèrePartielleCentralisation de la voie rapide
Solvers / intentionsEnchère hollandaise ou par lotsSolver, puis utilisateurForte (anti-sandwich)Concentration des solvers
Ordre applicatifSéquenceur d’app ou hook V4LP et applicationForteRisque de hook, de confiance

Ce tableau montre une tendance de fond: plus on descend dans la liste, plus la valeur est rendue à l’utilisateur ou à l’application, et moins elle remonte vers la poignée d’acteurs qui tiennent le goulot d’étranglement de la couche 1. Le troisième lieu, l’ordre contrôlé par l’application, est le plus récent, et sans doute le plus prometteur pour qui se soucie du trader final.

Troisième lieu: l’ordre appartient à l’application

La piste la plus ambitieuse consiste à retirer le pouvoir d’ordonnancement aux intermédiaires pour le rendre à l’application qui génère le flux. L’idée: plutôt que de laisser le MEV remonter vers les constructeurs, l’application organise elle-même sa séquence et restitue la valeur captée à ses fournisseurs de liquidité. C’est ce que les chercheurs appellent l’ordonnancement spécifique à l’application.

Angstrom, développé par Sorella Labs, en est l’exemple le plus abouti: un séquenceur propre à l’application, bâti sur les hooks d’Uniswap V4, organise une enchère à chaque bloc, exclut les sandwiches et renvoie le MEV capté aux LP du pool (Sei Research). Unichain, la couche 2 d’Uniswap, s’appuie sur un ordonnancement prioritaire exécuté dans un environnement matériel sécurisé (TEE) pour réduire le MEV et en reverser une part. Enfin, la réforme UNIfication d’Uniswap vend des réductions temporaires de frais et brûle le produit, réorientant une rente qui, hier, s’évaporait purement et simplement (Uniswap).

Le profil de MEV dépend aussi de la forme du marché. Un pool de stablecoins, dont la courbe est pensée pour maintenir l’ancrage autour d’un pour un, offre une surface d’attaque différente d’un pool volatil, et les enchères par lots de CoW y neutralisent presque entièrement le sandwich (nous avons expliqué pourquoi un dollar exige une autre courbe AMM). Le fil conducteur de ce troisième lieu est limpide: internaliser l’ordre pour cesser de fuir de la valeur vers le haut de la chaîne, et transformer un coût subi en revenu pour ceux qui fournissent la liquidité.

Sous tout cela, l’oligopole des constructeurs

Quels que soient les refuges, un fait demeure: tout finit par se régler sur la couche 1 d’Ethereum, via la séparation proposeur-constructeur, et la construction de blocs s’y est fortement concentrée. Les données en direct du suivi des relais, au 17 octobre 2026, donnent la mesure du phénomène.

ConstructeurPart des blocs (24 h)
Titan51,5 %
Quasar19,7 %
BuilderNet12,8 %
Eureka11,5 %
Bombora2,0 %

Autrement dit, un seul constructeur, Titan, assemble plus de la moitié des blocs, et les trois premiers en concentrent près de 84 % (relayscan.io). Côté relais, le marché est un peu moins resserré (ultrasound 32,7 %, titanrelay 31,9 %, bloxroute 16,8 %, aestus 15,6 %), mais la dynamique d’intégration verticale est la même: Titan opère son propre relais, et la fusion chercheur-constructeur écrase la marge des chercheurs indépendants jusqu’à la ramener près de zéro. Celui qui voit le flux, le range et le valide sous un même toit n’a plus de concurrent viable.

La réponse de l’écosystème s’appelle BuilderNet: un constructeur multi-opérateurs (Flashbots, Beaverbuild, Nethermind) tournant dans des environnements matériels sécurisés, qui rembourse l’utilisateur au prorata de son flux d’ordres. Sa mission affichée est de créer un terrain de jeu équitable où des chercheurs indépendants obtiennent les mêmes résultats financiers et la même confidentialité que les chercheurs-constructeurs intégrés (buildernet.org). Reste le sujet de la censure: une part des relais filtre certaines transactions sous contrainte réglementaire (listes OFAC depuis l’affaire Tornado Cash), ce qui ajoute une dimension politique au goulot d’étranglement purement technique.

Based rollups et séquenceurs partagés

Si le problème tient à ce qu’un séquenceur unique capte et centralise le MEV, deux architectures proposent de le redistribuer à la racine. Les based rollups, dont Taiko est le porte-drapeau, délèguent le séquencement aux proposeurs de la couche 1: le MEV remonte alors vers Ethereum et hérite de la neutralité et de la décentralisation de la couche de base, au prix d’une perte de préconfirmations rapides et de revenus de séquençage pour le rollup (Four Pillars).

Les séquenceurs partagés, portés par Espresso ou Astria, proposent au contraire qu’un ensemble décentralisé de séquenceurs serve plusieurs rollups à la fois, offrant un ordonnancement atomique entre chaînes et supprimant le monopole d’un opérateur unique (Espresso). Les deux approches restent jeunes et leurs compromis sont réels, mais elles dessinent la vraie bataille des prochaines années: non pas comment extraire le MEV, mais qui a le droit d’ordonner, et comment ce droit se partage. C’est un débat de gouvernance autant que de technique.

Pourquoi, alors, la plupart des L2 conservent-ils un séquenceur unique? Parce que le monopole d’ordonnancement finance le réseau: les frais de séquençage et le MEV capté paient les preuves, les subventions et parfois le jeton. Abandonner ce levier, c’est renoncer à une source de revenus au moment précis où les L2 cherchent leur rentabilité. Les based rollups et les séquenceurs partagés déplacent donc une question technique vers une question de modèle économique: combien un réseau est-il prêt à sacrifier en revenus pour gagner en neutralité et en résistance à la censure? La réponse variera d’un projet à l’autre, et c’est précisément ce qui rendra les prochaines années instructives.

Ce que ça coûte réellement au trader de détail

Derrière la plomberie, il y a une facture, et elle est souvent invisible. La forme la plus spectaculaire reste le sandwich sur les swaps publics: fin avril 2026, le bot JaredfromSubway a encadré un échange d’environ 4 dollars signé par Vitalik Buterin avec plus de 1,14 million de dollars de WETH de volume, pour un gain final dérisoire (CoinDesk). Ironie de l’histoire, ce même bot s’est fait vider d’environ 7,5 millions de dollars deux mois plus tard, preuve que la forêt sombre dévore aussi ses propres prédateurs.

Mais le coût dominant est beaucoup moins voyant. L’arbitrage CEX-DEX, un jeu de latence non atomique, consiste à capter l’écart de prix entre une plateforme centralisée et un DEX, un peu comme on capte la base entre un prix spot et un prix à terme (nous avons analysé ce type de carry dans notre papier sur la base des futures à l’approche de la Fed). Ce sont des teneurs de marché professionnels (Wintermute, SCP et quelques autres) qui l’exécutent; il représente l’essentiel de la valeur extraite, et l’utilisateur ne le voit jamais passer, car il se matérialise comme une sélection adverse contre les pools, pas comme un prélèvement visible sur son ordre. C’est le MEV le plus lourd et le plus silencieux à la fois.

Pour un particulier, la défense tient en trois gestes: router ses swaps par un RPC privé (MEV Blocker, Flashbots Protect), privilégier les DEX à intention (CoW, UniswapX) qui neutralisent le sandwich, et discipliner sa tolérance au slippage, car un slippage trop large est une invitation ouverte. Aucune de ces protections n’est parfaite, mais ensemble elles font passer l’utilisateur du statut de proie à celui de cible peu rentable, ce qui suffit souvent à décourager le bot.

Solana: pas de mempool, mais des bundles

Solana n’a pas de mempool global: les transactions sont transmises directement au leader du moment. Le MEV y passe donc par l’ordonnancement local du validateur et, surtout, par les bundles de Jito. Le client Jito-Solana fait tourner plus de 95 % du stake; les chercheurs paient des tips pour qu’un bundle soit inclus de façon atomique, et le jeton de staking liquide JitoSOL recycle ces pourboires en rendement supplémentaire (Chainstack).

Le marché s’est structuré avec BAM (Block Assembly Marketplace), qui concentre autour d’un tiers du stake, tandis que les revenus liés au MEV de Jito ont fortement reculé au deuxième trimestre 2026 (environ moitié moins en rythme trimestriel) à mesure que l’activité se calmait; le rendement de JitoSOL restait néanmoins supérieur au staking de base (Solana Compass). Surtout, Solana a tranché sur les sandwiches: en 2024, la Fondation Solana a retiré plus de trente validateurs de son programme de délégation pour avoir opéré des mempools de sandwich contre les particuliers. Tim Garcia, responsable des relations avec les validateurs, a présenté cette purge comme définitive (CryptoSlate). La leçon vaut pour toutes les chaînes: même sans mempool, la valeur d’ordonnancement existe, et elle se concentre dans le client dominant.

Le vide réglementaire: AMF, MiCA et l’abus de marché

Le MEV ressemble à s’y méprendre à des pratiques que la finance traditionnelle encadre depuis longtemps: front-running, manipulation de l’ordre, exploitation d’une information privilégiée sur le flux. Le règlement MiCA prévoit d’ailleurs un titre VI sur l’abus de marché (articles 86 à 92: opérations d’initié, divulgation illicite, manipulation de marché), et l’AMF en est l’autorité compétente en France. Un prestataire de services sur crypto-actifs (CASP) qui front-runnerait ses propres clients pourrait donc, en théorie, tomber sous le coup de ce régime.

Le problème est que le bot anonyme qui sandwiche sur un DEX permissionless ne ressemble en rien à un CASP: il n’a pas de client, pas de siège, pas d’agrément, et n’entre dans aucune case du règlement. C’est le vrai trou dans la raquette. La période transitoire pour les prestataires français s’est achevée le 1er juillet 2026, et le marché passe désormais son temps à négocier le calendrier réglementaire plutôt que son principe (nous avons suivi ce compte à rebours). L’AMF, de concert avec ses homologues italien et autrichien, a d’ailleurs plaidé pour une supervision directe des grands CASP par l’ESMA (AMF).

Aux États-Unis, la première affaire pénale visant explicitement le MEV, celle des frères Peraire-Bueno, s’est soldée fin 2025 par un procès sans verdict (jury dans l’impasse), et le droit reste suspendu à un éventuel nouveau procès. Le constat est le même des deux côtés de l’Atlantique: le MEV est d’abord un problème de structure de marché, que le droit de l’abus de marché effleure à peine dès lors que les rails sont permissionless et les acteurs pseudonymes. La réponse la plus crédible viendra sans doute moins des tribunaux que du protocole lui-même.

La feuille de route: ePBS, FOCIL et mempools chiffrés

La réponse protocolaire s’appelle Glamsterdam. Après le fork du testnet Sepolia le 6 octobre 2026, les développeurs ont programmé celui du testnet Hoodi pour le 26 octobre, le déploiement sur le réseau principal restant attendu pour la fin 2026 sans date ferme (Blockchain.News). La pièce maîtresse est l’ePBS (EIP-7732), qui inscrit la séparation proposeur-constructeur dans le protocole: les constructeurs obtiennent une identité on-chain et soumettent des offres signées, et un comité de validateurs (le Payload Timeliness Committee) vérifie que le constructeur gagnant a bien livré son bloc à temps. Fini, en principe, le relais de confiance et son maillon exploitable (ethereum.org).

Mais l’ePBS ne suffit pas, et Vitalik Buterin l’a dit sans détour. Dans son plan présenté le 2 mars 2026, il soutient que la seule séparation enchâssée laisse subsister une pression centralisatrice, et qu’il faut y ajouter FOCIL (EIP-7805, des listes d’inclusion tirées au sort pour contrer la censure), des mempools chiffrés et un routage anonymisé (CoinDesk). La logique des mempools chiffrés est d’une simplicité désarmante: si le constructeur ne voit pas le contenu des transactions, il ne peut tout simplement pas les sandwicher.

La conclusion honnête est que la feuille de route réduit la confiance et la censure à la base, sans faire disparaître le MEV. L’option d’ordonner garde une valeur; ce qui change, c’est qu’on la redistribue et qu’on la rend plus équitable, lieu par lieu. Le mempool public s’est vidé; la vraie question de 2026 n’est plus de savoir si le MEV existe, mais de savoir qui tiendra le crayon qui range les transactions, et à qui il rendra des comptes.

Foire aux questions

Qu’est-ce que le MEV en crypto?

Le MEV (Maximal Extractable Value) est la valeur qu’un acteur peut extraire en contrôlant l’ordre, l’inclusion ou l’exclusion des transactions dans un bloc. Il recouvre l’arbitrage, les liquidations, les sandwiches et l’arbitrage CEX-DEX, et se chiffre en milliards de dollars cumulés sur Ethereum.

Le MEV a-t-il disparu avec le mempool public?

Non. Le mempool public s’est vidé parce que le flux rentable est passé en privé, mais le MEV est toujours extrait. Il a simplement migré vers le flux d’ordres privé, les séquenceurs des couches 2, les enchères de solvers et l’ordonnancement contrôlé par les applications.

Qu’est-ce que Timeboost sur Arbitrum?

Timeboost est un mécanisme lancé en avril 2025 qui vend, via une enchère scellée au second prix renouvelée chaque minute, une voie rapide (express lane) offrant environ 200 millisecondes d’avance. Une étude de 2026 montre que trois entités ont remporté 99,74 % des enchères, signe d’une forte centralisation.

Comment un particulier peut-il se protéger du MEV?

En routant ses swaps par un RPC privé (MEV Blocker, Flashbots Protect), en utilisant des DEX à intention comme CoW Protocol ou UniswapX qui neutralisent le sandwich, et en réglant soigneusement sa tolérance au slippage. Ces protections ne sont pas parfaites mais réduisent fortement le coût subi.

L’ePBS de Glamsterdam va-t-il supprimer le MEV?

Non. L’ePBS (EIP-7732) retire le relais de confiance et réduit la censure, mais le MEV subsiste. Vitalik Buterin estime qu’il faut y ajouter FOCIL, des mempools chiffrés et un routage anonymisé pour limiter vraiment l’extraction et la centralisation.

Par Camille Roche, rédactrice en chef adjointe chez HOGE Wire. Analyse pour le cluster defi-on-chain; prix et parts de marché vérifiés en direct le 17 octobre 2026 et susceptibles d’évoluer rapidement.

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