Restaking : le grand désengagement, le verdict du marché
En août 2026, ether.fi a retiré le restaking de weETH et quitte presque EigenLayer. Décryptage d'un désengagement qui ressemble fort à un verdict du marché.
Quand le plus gros émetteur de liquid restaking tokens retire le restaking de son produit phare, ce n’est plus une querelle de forum : c’est un verdict. Au cours du mois d’août 2026, ether.fi a débranché l’exposition au restaking de weETH, son jeton principal, pour la confiner dans un actif distinct et optionnel. Le résumé tient en trois mots, ceux de son propre fondateur : « fin d’une ère ».
Le restaking devait être la grande idée de 2024 : réutiliser la sécurité économique d’Ethereum pour garantir des dizaines de services tiers, en échange d’un rendement supplémentaire. Deux ans plus tard, le jeton EIGEN qui l’incarne se traite plus de 96 % sous son sommet, les capitaux refluent des protocoles historiques, et les plus gros acteurs séparent méthodiquement le staking du restaking. Cet article n’est pas un guide de plus pour débutants : c’est une analyse de ce que le marché vient de trancher, de ce qui tient encore debout, et de ce que cela implique pour un investisseur en euros soumis au cadre de l’AMF.
« Fin d’une ère » : ce qu’ether.fi vient d’acter
L’annonce a été confirmée dans le courant du mois d’août 2026. Selon The Defiant, ether.fi a retiré toute exposition au restaking de weETH, qui redevient un simple jeton de liquid staking adossé à des validateurs Ethereum, sans passer par EigenLayer. Le restaking ne disparaît pas du catalogue : il est isolé dans un nouveau jeton, weETHs, construit cette fois sur Symbiotic et non plus sur EigenLayer. Au moment de la bascule, ce weETHs ne pesait qu’environ 9 100 jetons, soit près de 18 millions de dollars (environ 15 millions d’euros), à peine 0,5 % de la base de staking du protocole, quand weETH comptait encore 1,72 million d’unités en circulation.
Le geste est plus qu’un ajustement de gamme. Toujours selon The Defiant, moins de 1 % des actifs d’ether.fi restaient restakés sur EigenLayer à l’été 2026, contre environ la moitié début 2026 ; cette part doit tomber à zéro au troisième trimestre, et les withdrawal credentials des EigenPods, la plomberie qui rattache les validateurs à EigenLayer, doivent être retirées d’ici le quatrième trimestre. Autrement dit, ce n’est pas une pause, c’est une sortie. CoinDesk avait révélé la scission le 7 août, sur fond de débat renouvelé sur la vraie valeur des récompenses de restaking.
Le fondateur et directeur général d’ether.fi, Mike Silagadze, n’a pas cherché à enjoliver : « Fin d’une ère. Triste. Je pense toujours que le restaking reviendra sous une forme ou une autre ; c’était simplement un peu trop tôt », a-t-il reconnu auprès de The Defiant. Venant de l’homme dont la société a bâti son succès sur le mariage staking plus restaking dans un seul jeton, la formule vaut prise de position. Elle résume aussi la thèse de cette analyse : le restaking n’est pas mort, mais le marché vient de le repricer sans ménagement.
Le restaking en bref : le pari de 2024
Pour saisir la portée du désengagement, un rappel s’impose. Le staking classique consiste à immobiliser 32 ETH (ou une fraction, via un pool) pour valider les blocs d’Ethereum et toucher un rendement de base, aujourd’hui autour de 2,7 %. Le liquid staking ajoute une couche : en déposant ses ETH chez Lido ou ether.fi, on reçoit un jeton liquide (stETH, weETH) réutilisable ailleurs pendant que le dépôt continue de produire. Le restaking, lui, va un cran plus loin : il re-engage ces ETH déjà stakés pour garantir aussi des services tiers, les Actively Validated Services (AVS), oracles, ponts, couches de disponibilité de données, séquenceurs de rollups. En théorie, l’opérateur touche un rendement supplémentaire ; en pratique, il accepte de nouvelles conditions de slashing, c’est-à-dire de nouveaux motifs de confiscation d’une partie de son capital.
EigenLayer, la société de Sreeram Kannan, a popularisé le concept et lui a donné son vocabulaire. Par-dessus se sont empilés les liquid restaking tokens (LRT) : ether.fi (weETH), Renzo (ezETH), Puffer (pufETH) et Kelp (rsETH) émettent un jeton liquide représentant le dépôt restaké, lui-même réutilisable comme collatéral. Cette rehypothèque en cascade, un même ETH qui sécurise le consensus, puis un AVS, puis sert de garantie à un emprunt, est précisément ce qui a fait la puissance et la fragilité du modèle. Le pari de 2024 était que la « sécurité louée » deviendrait un marché profond ; le désengagement de 2026 dit que ce marché tarde à naître.
weETH contre weETHs : anatomie d’un divorce
La décision d’ether.fi n’est pas seulement quantitative, elle est architecturale. Jusqu’ici, un détenteur de weETH portait, souvent sans le savoir, deux risques empilés : celui du staking Ethereum (marginal, bien compris) et celui du restaking (nouveau, mal tarifé). En scindant le produit, ether.fi fait du staking pur le réglage par défaut et renvoie le restaking à un choix explicite, via weETHs. C’est l’exact inverse de la logique de 2024, quand le restaking était activé par défaut pour gonfler les rendements affichés et alimenter les programmes de points.
Ce détail compte pour l’investisseur. Un jeton par défaut, c’est celui que la majorité détient, celui qui irrigue les marchés de prêt et sert de collatéral un peu partout. Tant que weETH embarquait du restaking, tout l’édifice DeFi qui l’acceptait en garantie importait, sans le tarifer, le risque de slashing des AVS et le risque de pont des LRT. En ramenant weETH à un simple dérivé de staking, ether.fi retire ce risque du collatéral le plus répandu et le cantonne à ceux qui le veulent vraiment.
Le choix du support n’est pas anodin non plus. weETHs est bâti sur Symbiotic, un concurrent direct d’EigenLayer, et non sur EigenLayer. Même le restaking « rescapé » ne repart donc pas là où il est né. Ce divorce en deux temps, sortir d’EigenLayer, puis rebâtir ailleurs et en option, est le signal le plus clair envoyé par un acteur qui, il y a dix-huit mois encore, incarnait la thèse inverse.
Rendement contre risque : pourquoi séparer maintenant
Pourquoi maintenant ? Parce que l’arithmétique a fini par parler. Le rendement de base du staking Ethereum tourne autour de 2,7 %. Le restaking promettait d’y ajouter la rémunération des AVS ; encore fallait-il que ces services paient réellement pour la sécurité qu’ils louaient. Or, pendant longtemps, la demande réelle est restée théorique : beaucoup d’AVS distribuaient surtout leurs propres jetons et des points, pas des flux de revenus durables. Quand la saison des points s’est refermée, le supplément de rendement s’est dégonflé, mais pas le supplément de risque.
Face à une prime aussi maigre, l’investisseur dispose désormais d’alternatives on-chain moins exotiques. Les marchés de crédit à taux fixe en DeFi offrent des rendements comparables sans empiler une condition de slashing sur une autre. Et le coût caché du restaking, la complexité, est bien réel : chaque AVS ajoute du code, donc de la surface d’attaque, ce qui explique pourquoi des cabinets comme Trail of Bits insistent sur la difficulté d’auditer ces empilements. Séparer le staking du restaking, c’est refuser de faire payer ce coût à tout le monde, par défaut.
Il faut ajouter une dimension psychologique. En 2024, le restaking se vendait sur un récit d’abondance : la sécurité d’Ethereum, sous-utilisée, allait être « recyclée » pour un rendement quasi gratuit. En 2026, après un cycle de slashing activé sur le réseau principal et une contagion spectaculaire (voir plus bas), le même récit se lit à l’envers : la sécurité recyclée, ce sont aussi des risques recyclés. La bascule d’ether.fi acte ce renversement de perception autant qu’un calcul de rendement.
L’état du secteur LRT à l’été 2026
Le désengagement d’ether.fi ne se lit pas dans le vide. Le secteur des LRT, qui pesait plus de 10 milliards de dollars au sommet, s’est contracté et concentré. Les chiffres ci-dessous varient sensiblement d’un agrégateur à l’autre, comme le rappelle régulièrement BeInCrypto ; ils donnent un ordre de grandeur, pas une mesure au dollar près. Ils sont convertis au cours d’environ 0,85 euro pour un dollar.
| Protocole | Jeton | TVL approximative | Statut restaking (été 2026) |
|---|---|---|---|
| ether.fi | weETH / weETHs | ~2,8 Md EUR (bras staking, ~3,3 Md$) | Restaking sorti de weETH, isolé dans weETHs (Symbiotic) ; sortie d’EigenLayer quasi totale |
| Renzo | ezETH | ~0,9 Md EUR (~1,1 Md$) | Toujours orienté EigenLayer, exposition multi-protocoles |
| Kelp | rsETH | ~0,4 Md EUR (~455 M$) | Reconstitué après l’incident d’avril 2026 |
| Puffer | pufETH | ~0,2 Md EUR (~240 M$) | LRT maintenu, positionnement prudent |
Deux enseignements ressortent. D’abord, ether.fi domine toujours largement, ce qui donne d’autant plus de poids à sa volte-face : ce n’est pas un acteur marginal qui déserte, c’est le leader. Ensuite, Kelp a survécu à l’un des pires épisodes de l’histoire récente de la DeFi et affiche de nouveau plusieurs centaines de millions de collatéral, preuve que le secteur n’est pas en effondrement pur, mais en assainissement. Le mot juste n’est pas « faillite », c’est « dégonflement ».
EIGEN et ETHFI : le verdict en chiffres
Le marché des jetons résume tout cela plus brutalement que n’importe quel communiqué. Le tableau ci-dessous s’appuie sur les cours relevés le 20 août 2026 sur CoinGecko.
| Actif | Prix (20 août 2026) | Capitalisation | Recul depuis le sommet |
|---|---|---|---|
| EIGEN (EigenLayer) | 0,16 EUR (0,19 $) | ~143 M EUR (167,5 M$) | -96,6 % (sommet déc. 2024) |
| ETHFI (ether.fi) | 0,48 EUR (0,56 $) | ~490 M EUR (573 M$) | -93,4 % (sommet mars 2024) |
| ETH (référence) | 1 949 EUR (2 283 $) | ~275 Md$ | ~-54 % (sommet août 2025) |
EIGEN capture mal la valeur qu’il est censé représenter : sa capitalisation, autour de 143 millions d’euros, se compare à plusieurs milliards de dépôts sécurisés par le protocole. EigenLayer a bien tenté de corriger ce défaut : la proposition ELIP-012, adoptée fin 2025, crée un contrat d’émission qui doit rediriger 20 % des récompenses d’AVS subventionnées et 100 % des frais d’infrastructure d’EigenCloud vers des rachats d’EIGEN, pour arrimer le jeton aux revenus plutôt qu’à l’inflation. Le problème, c’est que ces revenus restent trop faibles, de l’ordre de quelques millions de dollars par mois, pour que le mécanisme de rachat pèse réellement. Le jeton dit donc ce que le secteur peine à admettre : sans demande payante, un rachat programmé ne suffit pas à créer de la valeur.
Le contraste avec ETHFI est instructif. Le jeton d’ether.fi a chuté de plus de 93 % depuis son sommet, mais sa société finance désormais des rachats programmés d’ETHFI à partir de revenus bien réels, ceux de son activité de paiement et de banque (voir plus loin). Deux jetons, deux drawdowns comparables, mais deux moteurs de valeur très différents : l’un attend une demande de sécurité qui ne vient pas, l’autre encaisse déjà des commissions d’utilisateurs.
Le « rebond » du TVL, surtout un effet prix de l’ETH
Un contre-argument circule : la valeur totale verrouillée (TVL) d’EigenLayer serait repartie à la hausse. Cryptopolitan évoquait mi-août un TVL autour de 12,9 milliards de dollars, en hausse de 11 % sur une semaine. Le chiffre est réel, mais sa lecture demande de la prudence, car le TVL du restaking est libellé en ETH.
Or, sur la même période, l’ETH est passé d’environ 1 900 dollars à 2 283 dollars, soit près de 20 % de hausse (CoinGecko). Une bonne partie de la « remontée » du TVL n’est donc pas de l’argent frais qui entre, mais la même quantité d’ETH revalorisée en dollars. Pendant ce temps, l’activité on-chain, mesurée en adresses actives, a nettement reflué par rapport à son pic du printemps, tombant à quelques dizaines ou centaines d’utilisateurs quotidiens au cœur de l’été, selon les données de DefiLlama. Le nombre d’ETH réellement restakés stagne, voire décline.
C’est un piège classique de lecture, cousin de celui que nous avons déjà décrit à propos du faux volume crypto : le chiffre affiché en dollars grimpe alors que la réalité sous-jacente, en unités, se tasse. Pour juger de la santé d’un protocole de restaking, le bon indicateur n’est pas le TVL en dollars, c’est le nombre d’ETH restakés, la demande payante des AVS et le nombre d’opérateurs actifs. Sur ces trois plans, le tableau reste terne.
Kannan et Buterin avaient prévenu
La grande ironie de ce désengagement, c’est qu’il donne raison, avec deux ans de retard, à deux voix qui avaient posé les bonnes questions dès le départ. La première est celle du créateur du concept lui-même. En septembre 2023, Sreeram Kannan déclarait à CoinDesk : « Tout ce que le restaking peut faire, le liquid staking le fait déjà », ajoutant qu’il considérait « le restaking comme un risque moindre que le liquid staking ». En ramenant weETH à un pur produit de liquid staking, ether.fi ne fait, au fond, qu’appliquer la hiérarchie de risque que l’inventeur d’EigenLayer décrivait déjà.
La seconde voix est celle de Vitalik Buterin. Dans son billet « Don’t overload Ethereum’s consensus » du 21 mai 2023, il prévenait : « Toute extension des fonctions du consensus d’Ethereum augmente les coûts, la complexité et les risques liés au fait de faire tourner un validateur » (vitalik.eth.limo). Le désengagement en cours peut se lire comme une validation de cette mise en garde : plus on charge un validateur de missions annexes, plus on fragilise l’ensemble, jusqu’à ce que les acteurs rationnels choisissent de décharger. Le marché, ici, a fini par ratifier l’intuition des sceptiques.
Kelp-Aave, un an après : la facture du recyclage
Si le restaking a mauvaise presse en 2026, c’est aussi à cause d’un accident devenu cas d’école. Le 19 avril 2026, un attaquant a exploité le pont inter-chaînes de Kelp pour émettre 116 500 rsETH factices, d’une valeur d’environ 292 millions de dollars (près de 255 millions d’euros), puis les a déposés comme collatéral sur Aave pour emprunter, laissant derrière lui près de 196 millions de dollars de créances douteuses. CoinDesk en a fait le plus gros exploit de l’année ; la TVL d’Aave a reculé de plusieurs milliards en un week-end avant que le protocole ne gèle le jeton.
Le mécanisme est exactement celui que le divorce weETH / weETHs cherche désormais à désamorcer : un LRT accepté comme collatéral sans que le risque de son pont soit tarifé. La rehypothèque a transformé un incident de sécurité localisé en risque systémique pour un marché de prêt tout entier. La récupération, menée par une coalition d’acteurs (Lido, ether.fi, Consensys et le fondateur d’Aave Stani Kulechov, qui avait personnellement engagé 5 000 ETH), a fini par restaurer le collatéral quelques mois plus tard, mais la leçon est restée. Nous en avions détaillé la méthode dans notre anatomie du post-mortem d’exploit : ce ne sont presque jamais les mathématiques du protocole qui cèdent, mais la plomberie autour, ponts, oracles et clés.
Ramener weETH à un simple jeton de staking, c’est retirer cette poudre de la cave collective. Le collatéral le plus liquide du marché ne transporte plus, par défaut, le risque de pont d’un LRT. C’est une réponse directe, un an plus tard, à la facture d’avril.
Symbiotic ramasse la mise
Une nuance importante empêche de conclure trop vite à la mort du restaking : l’argent qui quitte EigenLayer ne s’évapore pas forcément, il se déplace. Symbiotic, le principal concurrent, a vu ses actifs verrouillés grimper autour de 1,5 milliard de dollars à la mi-août, selon les relevés de DefiLlama, à contre-courant du reflux d’EigenLayer. Et le weETHs d’ether.fi, on l’a vu, est précisément bâti sur Symbiotic.
Le modèle de Symbiotic diffère sur des points que le marché semble désormais valoriser : collatéral flexible (pas seulement de l’ETH restaké, mais une large gamme d’ERC-20), slashing et arbitrage des litiges configurables, et surtout une adhésion pensée comme une option et non comme un réglage imposé par défaut. Là où EigenLayer avait tout misé sur un standard unique et un jeton, Symbiotic avance sans jeton public et laisse chaque application définir sa propre tolérance au risque.
Le message du marché n’est donc pas « le restaking ne sert à rien », mais « pas à n’importe quel prix, ni sous n’importe quelle forme ». Le primitif survit ; c’est l’emballage financier de 2024, restaking par défaut, points, rehypothèque généralisée, qui est en train de tomber.
Babylon : l’autre moitié du récit, côté Bitcoin
Le restaking ne se résume pas à Ethereum. Sa branche Bitcoin, portée par Babylon, suit une trajectoire différente. Le principe : un détenteur de BTC verrouille ses coins grâce aux scripts de timelock natifs de Bitcoin, sans pont ni wrapping, et ce BTC verrouillé sécurise des chaînes en preuve d’enjeu qui choisissent d’en bénéficier. Le tableau de bord de Babylon Labs affiche depuis des mois plusieurs dizaines de milliers de BTC déposés, ce qui en fait le plus grand système de staking Bitcoin par cette mesure.
Pourquoi cette moitié du récit résiste-t-elle mieux ? Parce que la promesse y est plus lisible : le Bitcoin ne rapportait rien à l’immobilisation, le restaking lui offre un premier rendement natif, et le verrouillage on-chain évite la couche de pont qui a fait tomber Kelp. L’intégration prévue avec Aave V4, qui permettrait d’utiliser du BTC natif comme collatéral de prêt, reste toutefois au stade des tests, soumise à une revue de sécurité lourde avant tout déploiement en production. Le restaking Bitcoin illustre ainsi la thèse générale à l’envers : quand la valeur ajoutée est claire et le risque contenu, les capitaux restent ; quand elle est floue et le risque diffus, ils partent.
Le pivot d’ether.fi : du restaking à la néobanque
Le plus révélateur n’est pas seulement ce qu’ether.fi abandonne, c’est ce vers quoi il court. Le 13 août 2026, The Block détaillait l’expansion de son offre « néobanque » : actions et métaux tokenisés via xStocks, emprunts adossés au portefeuille grâce à une intégration Aave (autour de 4 % de taux), rails de paiement fiat élargis à plus de 30 devises et méthodes (dont Apple Pay et Cash App), et rachats programmés du jeton ETHFI. La société revendique environ 500 000 utilisateurs et 150 000 cartes actives.
Mike Silagadze ne s’en cache pas : « Notre objectif est de remplacer la banque traditionnelle pour la plupart des utilisateurs », en donnant accès à « des outils et des avantages jusqu’ici réservés aux institutions et aux grandes fortunes ». La plateforme se veut délibérément « moins crypto », tournée vers un public grand public. Au passage, ether.fi a réaffecté environ 3 milliards de dollars d’ETH à ETHGas au titre de la « liquidité des validateurs », signe que le capital libéré du restaking cherche d’autres emplois.
Ce pivot dit quelque chose de profond sur la localisation de la valeur en 2026. La marque qui incarnait le restaking gagne désormais sa vie en vendant des services bancaires, du crédit et des paiements, c’est-à-dire en se rapprochant du crédit on-chain institutionnel et de la finance traditionnelle plutôt que de la sécurité louée. Quand le meilleur élève d’une catégorie décide que son avenir est ailleurs, ce n’est pas un détail de communication, c’est une réallocation stratégique.
Restaking, MiCA et l’AMF : le cadre pour l’investisseur français
Pour un lecteur français, la question pratique reste : dans quel cadre tout cela s’inscrit-il ? La réponse tient en une distinction. Le protocole de restaking lui-même, en tant que code décentralisé, n’est pas directement encadré. Mais dès qu’un intermédiaire s’interpose, garde des clés, propose du staking ou du restaking pour le compte de tiers, promet un rendement, il entre dans le champ du règlement européen MiCA et de la supervision de l’AMF.
Le calendrier a son importance. La période transitoire pour les anciens PSAN français s’est achevée le 1er juillet 2026 : depuis cette date, seuls les prestataires agréés CASP peuvent servir légalement le marché français, et l’ESMA comme l’AMF ont rappelé leurs attentes aux professionnels comme aux particuliers (amf-france.org). Un service de restaking custodial, packagé et distribué en France, relève donc probablement d’un agrément CASP. À l’inverse, interagir en direct avec un protocole décentralisé, sans intermédiaire, reste largement hors du périmètre de MiCA : pas de test d’adéquation, pas de fonds d’indemnisation, pas de recours auprès de l’AMF en cas de perte. Enfin, les dérivés crypto (contrats à terme, perpétuels) relèvent non de MiCA mais de la directive MiFID II. Autrement dit, plus le produit se présente comme « clé en main », plus il est régulé ; plus il est « pur DeFi », plus l’investisseur est seul face au risque.
Faut-il enterrer le restaking ?
Non, et c’est tout l’intérêt de la citation de Silagadze : le restaking « reviendra sous une forme ou une autre », mais il était « trop tôt ». Ce que le marché vient d’enterrer, ce n’est pas le primitif technique, c’est son emballage de 2024. La sécurité mutualisée reste une idée solide pour un oracle, un pont ou une couche de disponibilité de données qui ne peut pas s’offrir son propre jeu de validateurs. Ce qui a échoué, c’est l’hypothèse d’une demande immédiate, massive et payante, et l’habitude d’imposer ce risque par défaut à tout le collatéral.
À quoi ressemblerait un restaking mature ? À un service choisi, pas subi (le modèle weETHs). À des AVS qui paient en flux réels, pas en points. À un collatéral où le risque est isolé et tarifé, pas dilué dans le jeton le plus répandu. À des jetons dont la valeur suit des revenus, pas une inflation. Les briques existent déjà : Symbiotic pour la flexibilité, Babylon pour un cas d’usage lisible, ELIP-012 pour l’arrimage aux revenus. Il leur manque la seule chose qui ne se décrète pas : une demande de sécurité qui paie son prix.
En attendant, le désengagement d’ether.fi restera comme le moment où le récit a changé de main. Pendant deux ans, ce sont les promoteurs qui parlaient. En août 2026, c’est le marché qui répond, et sa réponse n’est ni un rejet ni une consécration : c’est un repricing. Pour l’investisseur, la consigne est simple : traiter le restaking comme ce qu’il est redevenu, une option de rendement risquée et de niche, et non comme le réglage par défaut d’un portefeuille Ethereum.
Foire aux questions
Pourquoi ether.fi retire-t-il le restaking de weETH ?
En août 2026, ether.fi a fait de weETH un simple jeton de liquid staking et a déplacé le restaking vers un actif distinct et optionnel, weETHs, bâti sur Symbiotic. L’objectif est de retirer le risque de slashing des AVS du collatéral le plus répandu et de n’y exposer que les utilisateurs qui le choisissent explicitement. Moins de 1 % des actifs du protocole restaient restakés sur EigenLayer, une part appelée à tomber à zéro courant 2026.
Le restaking est-il mort en 2026 ?
Non, mais il est fortement recalibré. Le jeton EIGEN se traite plus de 96 % sous son sommet et les capitaux ont reflué, pourtant Symbiotic progresse et le restaking Bitcoin via Babylon continue de croître. Le marché n’a pas enterré le restaking ; il a repricé qui doit le faire, à quel prix et avec quel risque.
Quelle est la différence entre staking, liquid staking et restaking ?
Le staking immobilise des ETH pour valider Ethereum contre un rendement de base d’environ 2,7 %. Le liquid staking rend ce dépôt liquide via un jeton (stETH, weETH) réutilisable ailleurs. Le restaking re-engage ces ETH déjà stakés pour sécuriser aussi des services tiers (AVS), en échange d’un rendement supplémentaire et de nouvelles conditions de confiscation (slashing).
Quels sont les risques du restaking et des LRT ?
Les principaux risques sont le slashing lié aux AVS, la complexité et les bugs de smart contracts, le risque de pont des LRT et la rehypothèque en cascade, quand un même ETH garantit plusieurs couches à la fois. L’affaire Kelp-Aave d’avril 2026, où un jeton restaké a propagé près de 196 millions de dollars de créances douteuses, en reste l’illustration la plus nette.
Le restaking est-il régulé par l’AMF et MiCA en France ?
Le protocole lui-même n’est pas directement encadré, mais les services d’intermédiaires le sont. Depuis la fin de la période transitoire MiCA le 1er juillet 2026, seuls les prestataires agréés CASP peuvent proposer en France de la garde ou du staking pour compte de tiers. Interagir en direct avec un protocole décentralisé relève d’une zone grise : pas de test d’adéquation, pas de fonds d’indemnisation, pas de recours auprès de l’AMF en cas de perte.
Par Yuki Tanaka, rédacteur en chef adjoint chez HOGE Wire. Cette analyse est fournie à titre d’information et ne constitue pas un conseil en investissement.