DAI, GHO, crvUSD : frapper sa monnaie, l’autre crédit DeFi
Deux moteurs font tourner le crédit on-chain : emprunter les dépôts d'autrui, ou frapper un stablecoin neuf contre son collatéral. Décryptage des CDP (Sky, GHO, crvUSD, Liquity) en 2026.
Quand un détenteur de cryptos veut de la liquidité sans vendre, on lui parle presque toujours d’Aave ou de Morpho : déposer un collatéral, emprunter des dollars, surveiller son facteur de santé. C’est le crédit on-chain tel qu’on le raconte d’habitude. Mais il existe une seconde manière d’emprunter, plus ancienne et plus étrange : ne pas puiser dans les dépôts d’autrui, mais frapper soi-même une monnaie neuve. C’est le modèle CDP, pour collateralized debt position (position de dette collatéralisée), celui qui a donné naissance au DAI en 2017 et qui fait aujourd’hui tourner le GHO d’Aave, le crvUSD de Curve et le BOLD de Liquity.
La distinction n’est pas cosmétique, elle touche à la nature même de l’opération. Dans un pool comme Aave, un prêteur existe en face de vous, et votre taux dépend du taux d’utilisation de ce pool. Dans un CDP, personne ne vous prête quoi que ce soit : le protocole crée l’unité à partir de rien, exactement comme une banque commerciale crée un crédit en inscrivant une ligne à son bilan, puis la détruit quand vous remboursez. Vous êtes votre propre contrepartie, et vous frappez la monnaie que vous empruntez.
Cette différence a repris du relief à la mi-septembre 2026. La Banque centrale européenne a relevé son taux de dépôt à 2,50 % (effectif le 16 septembre, selon la BCE), la Réserve fédérale a porté sa fourchette à 3,75-4 % et le SOFR s’établit à 3,85 % (sofrrate.com). Le taux sans risque remonte des deux côtés de l’Atlantique, et cela change la façon dont un stablecoin frappé fixe son prix interne. Cet article décortique le modèle CDP, ses quatre grands acteurs, ses risques propres et sa place incertaine sous le règlement européen MiCA.
Le CDP, l’invention de 2017 que tout le monde a copiée
Le principe naît avec MakerDAO en 2017. L’utilisateur verrouille de l’ether dans un contrat intelligent appelé coffre (vault), puis frappe du DAI contre ce dépôt. La règle cardinale est la surcollatéralisation : pour frapper 100 dollars de DAI, il faut immobiliser nettement plus, souvent 150 dollars ou davantage de collatéral, de sorte que le stablecoin reste couvert même si le marché baisse. Le DAI est aujourd’hui le plus ancien stablecoin adossé à des cryptos et reste la référence de la catégorie CDP, selon Coinpaprika.
Le point contre-intuitif, c’est qu’il n’existe pas de DAI préexistant que l’on vous prête. Vous le créez. Quand vous remboursez, le DAI est brûlé, c’est-à-dire détruit, et votre collatéral est libéré. Entre les deux, vous payez un frais de stabilité, l’équivalent d’un taux d’intérêt, mais fixé par la gouvernance du protocole et non par l’offre et la demande d’un pool. Le propriétaire d’un coffre gère en somme une mini banque centrale personnelle : il émet de la monnaie contre garantie et la retire de la circulation à sa guise.
Le collatéral roi de ces coffres reste l’ether et ses dérivés de staking liquide, dont on peut suivre en direct la part verrouillée dans la DeFi (voir notre analyse sur qui contrôle vraiment l’ether verrouillé). Si le collatéral tombe sous un seuil, une liquidation vend une partie du dépôt pour rembourser la dette frappée, avec une pénalité. Tout le génie et toute la fragilité du modèle tiennent dans cet équilibre : plus le collatéral est volatil, plus la marge de sécurité doit être épaisse.
Frapper contre prêter : la différence qui change tout
Confondre les deux modèles conduit à mal évaluer le risque. Sur un marché pair-à-pool, votre principal danger est que le pool manque de liquidité au moment où vous voulez récupérer vos fonds, et votre taux grimpe avec l’utilisation. Sur un CDP, la liquidité n’existe pas au sens habituel : le protocole peut toujours frapper une unité de plus tant que le plafond de dette (le debt ceiling) n’est pas atteint et que le collatéral suffit. Votre danger devient la solvabilité de votre propre position et la robustesse du mécanisme d’ancrage.
Le tableau ci-dessous résume les écarts structurels entre les deux moteurs du crédit on-chain. Le premier ressemble à un marché monétaire ; le second, à la création monétaire d’une banque adossée à un gage. Un dollar synthétique comme l’USDe d’Ethena, lui, n’appartient à aucune des deux familles : il s’agit d’une position delta-neutre et non d’un CDP, comme nous l’expliquons dans notre décryptage du dollar synthétique qui fabrique son rendement.
| Dimension | Prêt pair-à-pool (Aave, Morpho) | Frappe CDP (Sky, GHO, crvUSD, Liquity) |
|---|---|---|
| Qui fournit les fonds | D’autres déposants | Personne : l’unité est créée |
| Contrepartie | Un prêteur existe en face | L’emprunteur est sa propre contrepartie |
| Origine du taux | Courbe d’utilisation | Frais de stabilité (gouvernance) ou taux libre |
| Ce que vous recevez | Un actif préexistant (USDC, USDT) | Un stablecoin neuf (DAI, GHO, crvUSD) |
| Au remboursement | Rendu au pool | Brûlé (détruit) |
| Plafond | Liquidité disponible dans le pool | Plafond de dette (debt ceiling) |
| Analogie traditionnelle | Marché monétaire | Création monétaire bancaire |
Le panorama 2026 de la monnaie frappée
Quatre familles dominent la catégorie. Sky, l’ancien MakerDAO, joue dans une autre division avec un flottant de plusieurs milliards. Viennent ensuite le GHO d’Aave, le crvUSD de Curve, puis les stablecoins de Liquity, plus petits mais idéologiquement radicaux. Côté jetons de gouvernance, l’AAVE cotait 123,28 euros et le MORPHO 2,27 euros à la rédaction (CoinGecko, CoinGecko), tandis que le CRV de Curve valait 0,3091 euro (CoinGecko). Ce sont ces jetons, et non les stablecoins eux-mêmes, qui captent la valeur des protocoles.
| Stablecoin | Protocole | Collatéral | Offre approximative | Taux clé |
|---|---|---|---|---|
| USDS et DAI | Sky (ex-MakerDAO) | Crypto plus actifs du monde réel | 11 à 13 milliards de dollars | Épargne (SSR) autour de 3,75 % |
| GHO | Aave | Crypto surcollatéralisé (facilitateurs) | Plus de 580 millions de dollars | Emprunt 4,25 % / sGHO 4,50 % |
| crvUSD | Curve | Crypto (LLAMMA) | Environ 227 millions de dollars | Taux variable |
| BOLD (et LUSD) | Liquity V2 (V1) | ETH et LST | 30 à 40 millions de dollars (BOLD) | Taux fixé par l’emprunteur |
Les chiffres d’offre sont exprimés en dollars, car ces jetons sont adossés au billet vert ; avec un euro à environ 1,15 dollar (Trading Economics), un lecteur européen retranchera grosso modo 13 % pour raisonner en euros. On note d’emblée l’écart d’échelle : la monnaie frappée par Sky pèse à elle seule vingt fois le reste réuni, un déséquilibre qui pèse aussi sur le débat réglementaire, on y reviendra.
Sky : la pureté crypto troquée contre les bons du Trésor
Le mastodonte de la catégorie a changé de nom en août 2024. Dans le cadre du plan Endgame de son cofondateur Rune Christensen, MakerDAO est devenu Sky, le DAI a été doublé d’une version modernisée baptisée USDS (échange à parité) et le jeton MKR a été converti en SKY au taux de 1 pour 24 000. Ensemble, l’USDS et le DAI cumulent entre 11 et 13 milliards de dollars d’offre selon DefiLlama, ce qui fait de Sky le troisième émetteur de stablecoins en dollars derrière Tether et Circle.
Le paradoxe, c’est que ce champion de la finance décentralisée a largement tourné le dos à la pureté crypto. Pour générer un rendement stable, Maker puis Sky ont massivement basculé leur collatéral vers des réserves en USDC et des actifs du monde réel, essentiellement des bons du Trésor américain ; une large part des revenus du protocole en provient désormais. C’est ce qui permet à Sky de servir un taux d’épargne, le Sky Savings Rate, de l’ordre de 3,75 %, via le jeton productif sUSDS dans lequel plus de la moitié de l’USDS est immobilisée. Le rendement de votre stablecoin ne sort donc pas de nulle part : il provient directement de ces actifs sous-jacents et suit leur rémunération.
Rune Christensen assume cette mue et mise sur la transparence du collatéral on-chain comme avantage décisif. Interrogé par The Block sur l’avenir des stablecoins, il défend l’idée que la lisibilité en temps réel de la garantie sera cruciale : « Pour les systèmes d’IA, la transparence est essentielle : ils doivent savoir en temps réel ce qui garantit un stablecoin. » L’argument vaut au-delà des agents autonomes : contrairement à une réserve bancaire opaque, le collatéral d’un CDP est auditable bloc par bloc. Reste que cette transparence n’efface pas la dépendance croissante à des actifs hors chaîne, dont le bilan, lui, échappe à l’observateur.
GHO : quand le prêteur bat sa propre monnaie
Aave, le plus grand marché de prêt pair-à-pool, a lancé son propre CDP en juillet 2023. Le GHO est un stablecoin surcollatéralisé et décentralisé, frappé directement par les emprunteurs qui déposent un collatéral dans les marchés d’Aave. Sa particularité tient au modèle des facilitateurs : des entités agréées par la gouvernance disposent chacune d’un plafond de frappe. L’offre de GHO a dépassé les 500 millions de dollars, un cap salué par The Defiant, et circule désormais au-delà de 580 millions d’unités sur Ethereum, Arbitrum, Base et Avalanche.
Selon la mise à jour d’août 2026 publiée sur le forum de gouvernance d’Aave, le taux d’emprunt du GHO a été porté à 4,25 % sur le marché principal Ethereum, en deux paliers, tandis que le taux d’épargne (sGHO) est passé à 4,50 % pour rester compétitif. Près des trois quarts du GHO en circulation sont logés dans des produits d’épargne, et son émission provient à 69 % de dette et à 31 % d’échanges via le module de stabilité. Le stablecoin n’est pas une fin en soi pour Aave : ces intérêts alimentent les revenus qui financent la machine à rachats derrière l’Aavenomics.
Marc Zeller, fondateur de l’Aave-Chan Initiative, ne cache pas l’enjeu stratégique. Interrogé par The Block sur la façon de décupler les revenus du protocole, sa réponse tient en une phrase : « La réponse, c’est de faire grandir GHO. » Là où un pool classique ne prélève qu’une marge sur les intérêts versés aux déposants, un CDP encaisse la totalité du frais de stabilité, puisque c’est le protocole lui-même qui a créé la monnaie. Le GHO transforme Aave, prêteur, en émetteur.
crvUSD et la liquidation douce : le pari de Curve
Curve, la place de marché historique des stablecoins, a lancé son crvUSD en 2023 avec une innovation qui a fait école : la liquidation douce. Le mécanisme, baptisé LLAMMA et décrit dans la documentation de Curve, ne liquide pas une position d’un coup quand le collatéral baisse. Il répartit le collatéral sur une série de bandes de prix et le convertit progressivement en crvUSD à mesure que le marché se retourne contre l’emprunteur. Si le prix remonte, l’opération s’inverse et l’emprunteur récupère du collatéral.
La liquidation cesse d’être une falaise pour devenir une pente. La liquidation dure et définitive n’intervient que si la santé du prêt tombe à zéro. L’objectif est d’épargner à l’emprunteur la brutalité d’une vente forcée en plein krach, au prix d’une petite érosion continue de sa position pendant la baisse. Avec une offre d’environ 227 millions de dollars (CoinGecko), le crvUSD reste modeste, mais son modèle de liquidation a inspiré une bonne partie du secteur, y compris les marchés de prêt isolés de Curve.
Le peg est maintenu par des PegKeepers, des contrats qui frappent ou rachètent du crvUSD dans des pools dédiés pour amortir les écarts autour d’un dollar. C’est une architecture élégante, mais elle n’est pas sans dette douteuse, comme l’a montré un épisode d’avril 2026 sur lequel nous revenons plus bas.
Liquity : le stablecoin sans gouvernant
À l’autre extrémité du spectre idéologique, Liquity incarne la version la plus intransigeante du CDP. Sa première mouture, lancée en 2021, a frappé le LUSD contre de l’ether uniquement, sans intérêt récurrent (un simple frais d’emprunt ponctuel), avec un ratio de collatéralisation minimal de 110 % seulement, le plus bas du marché. Les contrats sont immuables et sans gouvernance : personne ne peut modifier les paramètres, geler un compte ou changer le collatéral accepté. La stabilité repose sur un stability pool qui absorbe les liquidations et sur des rachats au pair, décrits dans la documentation de Liquity : n’importe qui peut échanger 1 LUSD contre 1 dollar de collatéral, ce qui crée un plancher de prix par arbitrage.
La version 2, lancée le 19 mai 2025, a introduit le BOLD avec une idée forte : laisser chaque emprunteur fixer lui-même son taux d’intérêt. Selon le guide officiel, le BOLD accepte l’ether et les jetons de staking liquide comme collatéral, et 75 % des revenus du protocole reviennent aux déposants du stability pool. Un emprunteur qui accepte un taux plus élevé se protège mieux contre les rachats forcés ; un emprunteur trop gourmand en levier s’expose davantage. Le marché fixe ainsi un taux d’équilibre, sans banque centrale ni gouvernance discrétionnaire.
Le BOLD reste minuscule, de l’ordre de 30 à 40 millions de dollars, et se présente comme un « taux sans risque de la DeFi ». C’est une ambition démesurée pour sa taille, mais Liquity vise moins le volume que la démonstration : prouver qu’un stablecoin peut vivre sans émetteur, sans collatéral hors chaîne et sans bouton d’arrêt. Un pari radical dans un univers où même les projets nés décentralisés, comme Sky, se sont adossés à des bons du Trésor.
Le frais de stabilité, ce taux directeur privé
Le vrai levier d’un CDP, c’est son taux. Là où un pool laisse la courbe d’utilisation fixer le prix de l’argent, un CDP fixe un frais de stabilité, et la façon de le fixer distingue chaque protocole. Sky et Aave le décident par gouvernance, un vote qui joue le rôle d’un conseil de politique monétaire miniature. Curve le laisse flotter selon l’état de ses pools. Liquity le confie directement aux emprunteurs. Dans tous les cas, ce taux fait office de taux directeur privé, un signal de resserrement ou d’assouplissement propre à chaque monnaie.
Or ce taux ne vit pas en vase clos. Avec un taux de dépôt de la BCE à 2,50 % et un SOFR à 3,85 %, le taux sans risque exerce une gravité que les CDP ne peuvent ignorer. Si le rendement d’un stablecoin frappé tombe sous celui d’un bon du Trésor, les capitaux fuient ; s’il monte trop, la demande d’emprunt s’effondre. Les CDP adossés à des actifs du monde réel, comme Sky, répercutent presque mécaniquement les taux courts américains, ce qui explique un Sky Savings Rate calé autour de 3,75 %. L’épargne réglementée européenne, comme le Livret A, reste elle sous les 2 %, ce qui rend ces rendements on-chain visibles pour un public français.
Ce taux gouverne aussi le levier. Une part importante de la monnaie frappée sert à s’endetter pour amplifier une position, le fameux looping : on frappe un stablecoin, on rachète du collatéral, on frappe encore. Tant que le coût du crédit reste inférieur au rendement du collatéral, la boucle est rentable ; quand les taux montent, elle se grippe et se dénoue, parfois violemment. Nous avons décrit ces dynamiques de levier, en spot comme sur les dérivés, dans notre analyse de ce que les options disent du levier.
Quand ça casse : la dette douteuse de Curve et le sauvetage d’Aave
Deux incidents de 2026 illustrent deux philosophies opposées face à la dette douteuse. Le premier a frappé LlamaLend, la plateforme de prêt de Curve qui partage la mécanique LLAMMA du crvUSD. Lors du krach du 10 octobre 2025 déclenché par les annonces de droits de douane de Donald Trump, le prix du CRV a chuté trop vite pour que les protections automatiques suivent, laissant le marché des positions longues sur CRV avec un collatéral ne couvrant plus qu’environ 70 % des dépôts, soit près de 700 000 dollars de créance douteuse, selon CoinDesk.
La réponse de Michael Egorov, fondateur de Curve, a été fidèle à l’esprit du protocole : pas de renflouement, mais un marché. Il a proposé de créer un coffre tokenisé permettant aux prêteurs piégés de vendre à qui le souhaite leurs créances décotées. « Je propose une méthode de redressement fondée sur le marché, au profil de gain optionnel, qui fonctionne comme un investissement pour quiconque veut y participer », a-t-il déclaré. Chacun est libre d’acheter la dette au prix qu’il juge juste ; le marché tranche.
Le contraste avec Aave est saisissant. Quand le protocole a hérité d’environ 230 millions de dollars de créance douteuse après l’exploit de KelpDAO en avril 2026, la réponse a été un sauvetage coordonné : via l’initiative DeFi United, des acteurs comme Mantle, EtherFi, Lido et le fondateur d’Aave Stani Kulechov ont mis la main à la poche pour couvrir les pertes. D’un côté une mutualisation entre grands acteurs, de l’autre une purge par le marché. Ces deux visions de la solvabilité, l’une communautaire, l’autre libérale, résument le débat qui traverse tout le crédit on-chain.
Les risques propres à la monnaie frappée
Frapper sa monnaie déplace le risque plutôt qu’il ne le supprime. Le premier danger est le décrochage du peg : si le collatéral s’effondre plus vite que les liquidations, la monnaie frappée peut tomber sous un dollar et déclencher une spirale. Le deuxième est l’oracle. Un CDP dépend d’un flux de prix pour savoir quand liquider ; un oracle mal calibré, ou une valeur codée en dur, peut valoriser un actif à un prix qui n’existe plus sur le marché, comme l’a montré la manipulation d’oracle tracée par CertiK sur Nostra. Le troisième est la gouvernance : sur Sky ou Aave, un vote peut changer le collatéral accepté, le plafond de frappe ou le taux, avec des conséquences immédiates sur les positions ouvertes.
S’ajoute un risque de concentration du collatéral que la mue de Sky illustre parfaitement. Un stablecoin décentralisé adossé à hauteur d’une large part à des bons du Trésor et à de l’USDC hérite du risque de contrepartie de ces actifs : gel de comptes, défaut d’un dépositaire, sanction réglementaire. La transparence on-chain ne dit rien du bilan hors chaîne. Il faut enfin rappeler l’évidence : un protocole de CDP n’est pas une banque. Aucun fonds de garantie public ne couvre les pertes, et la créance douteuse retombe sur les participants, comme les deux incidents précédents l’ont montré.
Ces risques ne recouvrent pas ceux d’un dollar synthétique, à ne pas confondre avec un CDP. Un jeton comme l’USDe d’Ethena ne frappe pas de dette contre un gage sur-dimensionné : il maintient sa valeur par une position de couverture delta-neutre, dont le rendement et les fragilités obéissent à une tout autre logique. Ranger tous les stablecoins dans un même sac est la première erreur d’analyse.
Le peg : comment un dollar frappé reste à un dollar
Si la monnaie est créée à partir de rien, qu’est-ce qui l’empêche de dériver loin d’un dollar ? Trois mécanismes se combinent. Le premier est la surcollatéralisation : chaque unité frappée est adossée à plus d’un dollar de garantie, ce qui donne au marché la confiance nécessaire pour la traiter au pair. Le deuxième est l’arbitrage de rachat, poussé à l’extrême par Liquity : tant qu’on peut échanger le stablecoin contre un dollar de collatéral, un écart sous le pair devient une occasion d’achat qui ramène le prix.
Le troisième mécanisme est le module de stabilité, ou PSM, que Sky et d’autres emploient : un guichet qui échange le stablecoin contre un dollar numérique de référence, et inversement, dans les deux sens et à parité, absorbant les déséquilibres d’offre et de demande. Le taux d’épargne joue enfin le rôle de manette de demande : relever le rendement attire des capitaux et soutient le peg, le baisser relâche la pression. Un CDP bien construit dispose donc d’un arsenal ; un CDP mal construit, ou dont l’oracle ment, n’a que l’espoir que le marché ne teste jamais ses défenses.
Les modèles de liquidation, comparés
La liquidation est le point où la théorie rencontre le krach. Chaque protocole a fait un choix de conception différent, et ces choix expliquent pourquoi certaines positions survivent à un mouvement brutal quand d’autres sont effacées. Le tableau ci-dessous compare les quatre grandes approches. On y lit la même tension partout : protéger l’emprunteur d’une vente forcée trop brutale, sans pour autant laisser s’accumuler de la créance douteuse au détriment du protocole et des autres participants.
| Protocole | Mécanisme | Seuil | Particularité |
|---|---|---|---|
| Sky / DAI | Enchères de collatéral | Ratio de liquidation par type de coffre | Module de stabilité (PSM) |
| GHO (Aave) | Liquidation Aave classique | Seuil de liquidation du collatéral | Prime de liquidation de 5 à 10 % |
| crvUSD (Curve) | LLAMMA, liquidation douce | Bandes de prix | Conversion progressive et réversible |
| Liquity | Stability pool et rachats | 110 % (V1) | Rachat au pair (redemption) |
Le lecteur attentif retrouvera ici la même mécanique de facteur de santé et de cascade que dans les marchés pair-à-pool, sujet que nous avons détaillé par ailleurs. La nuance propre au CDP, c’est que la dette liquidée n’est pas rendue à un prêteur mais brûlée, ce qui réduit d’autant l’offre du stablecoin. La liquidation d’un CDP est donc aussi une opération de politique monétaire : elle contracte la masse en circulation.
MiCA et le problème de l’émetteur introuvable
Ici se pose la question la plus épineuse pour un lecteur européen. Le règlement MiCA encadre les stablecoins en distinguant les jetons de monnaie électronique (les EMT, adossés à une seule devise, comme l’USDC ou l’EURC) et les jetons se référant à des actifs (les ART). Dans les deux cas, la logique est celle d’un émetteur agréé : une entité dépose un dossier auprès d’une autorité nationale, détient des réserves, publie des rapports. Or un CDP décentralisé comme le DAI ou le crvUSD n’a précisément pas d’émetteur unique à agréer, ce qui le place hors du chemin d’autorisation standard et, de fait, hors de la distribution réglementée dans l’UE, comme le souligne la cartographie des retraits sous MiCA.
Les conséquences sont déjà tangibles. Dès mars 2025, la plateforme Binance a suspendu la négociation au comptant de plusieurs stablecoins jugés non conformes pour ses clients de l’Espace économique européen, dont le DAI. La période transitoire à l’échelle de l’UE s’est achevée le 1er juillet 2026, et les prestataires doivent désormais opérer sous pleine autorisation MiCA. En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) supervise ces prestataires et a rappelé que les acteurs non conformes doivent organiser une sortie ordonnée, dans sa note de fin de période transitoire ; l’agrément d’un émetteur de monnaie électronique relève, lui, du contrôle prudentiel.
Le paradoxe est frappant : plus un stablecoin est décentralisé, moins MiCA sait comment l’appréhender, faute d’émetteur à qui imposer des obligations. Le régime tend donc à favoriser les stablecoins adossés à une réserve fiat et émis par une entité agréée, à l’image de l’USDC ou des versions euro comme l’EURC ou l’EURCV. Un CDP euro véritablement décentralisé reste marginal, et l’accès on-chain à ces jetons se fait le plus souvent en dehors du cadre supervisé, sans aucune garantie publique en cas de perte. C’est un point que tout épargnant européen doit intégrer avant de frapper le moindre stablecoin.
Comment évaluer un stablecoin CDP avant d’y toucher
Avant de verrouiller le moindre collatéral, quelques questions permettent de trier le solide du fragile. Aucune ne garantit l’absence de perte, mais leur absence de réponse claire est un signal d’alarme suffisant pour passer son chemin.
- La qualité du collatéral : de l’ETH et des jetons de staking liquides, dont vous voyez le prix, ou des actifs du monde réel dont le bilan vous échappe ?
- Le taux de surcollatéralisation et le seuil de liquidation : quelle marge avant la vente forcée, et à quelle vitesse le collatéral peut-il chuter ?
- L’oracle : prix de marché en temps réel, moyenne pondérée dans le temps (TWAP), ou valeur codée en dur qui peut mentir en cas de décrochage ?
- La gouvernance et le plafond de dette : qui peut changer les paramètres, à quelle vitesse, et avec quel délai de sécurité ?
- L’historique du peg : le stablecoin a-t-il déjà décroché, jusqu’où, et par quel mécanisme est-il revenu au pair ?
- La soutenabilité du rendement : le taux d’épargne provient-il de revenus réels (frais d’emprunt, bons du Trésor) ou d’une émission de jetons qui finira par s’épuiser ?
- Le statut réglementaire : le jeton relève-t-il d’un émetteur agréé sous MiCA, ou d’une zone grise sans émetteur ni garantie ?
La règle finale est la plus ancienne de la finance : un rendement anormalement élevé rémunère toujours un risque, même quand la chaîne de blocs le rend invisible. La monnaie frappée n’échappe pas à cette gravité ; elle en déplace seulement le point d’application, de la liquidité d’un pool vers la solvabilité d’un mécanisme d’ancrage.
Foire aux questions
Qu’est-ce qu’un stablecoin CDP (position de dette collatéralisée) ?
Un stablecoin CDP est une monnaie stable que vous frappez vous-même en verrouillant un collatéral crypto dans un contrat intelligent. Contrairement à l’USDC ou l’USDT, adossés à des dollars en banque, un CDP comme le DAI, le GHO ou le crvUSD est créé à la demande par l’emprunteur et détruit au remboursement ; il est surcollatéralisé, ce qui signifie que la valeur déposée dépasse la valeur frappée.
Quelle différence entre emprunter sur Aave et frapper du DAI ou du GHO ?
Sur un pool comme Aave ou Morpho, vous empruntez des actifs déposés par d’autres utilisateurs, et votre taux dépend de l’utilisation du pool. Avec un CDP, personne ne vous prête rien : le protocole crée le stablecoin à partir de rien, comme une banque crée un crédit, et votre taux est un frais de stabilité fixé par la gouvernance (ou par vous-même chez Liquity). Vous êtes votre propre contrepartie.
Le DAI, le GHO ou le crvUSD sont-ils autorisés dans l’UE sous MiCA ?
MiCA encadre les émetteurs de stablecoins (jetons de monnaie électronique et jetons se référant à des actifs), mais les stablecoins CDP décentralisés n’ont pas d’émetteur unique à agréer, ce qui les place hors du cadre de distribution réglementé. Plusieurs plateformes ont restreint ou retiré ces jetons pour leurs clients européens ; en France, l’AMF supervise les prestataires, et l’épargne ainsi placée ne bénéficie d’aucune garantie publique.
Que se passe-t-il si mon collatéral chute et comment fonctionne la liquidation d’un CDP ?
Si la valeur de votre collatéral passe sous le seuil de liquidation, le protocole vend une partie ou la totalité du collatéral pour rembourser la dette frappée, avec une pénalité. Les mécanismes varient : enchères chez Sky, prime de 5 à 10 % chez Aave-GHO, liquidation douce et progressive par bandes de prix (LLAMMA) chez Curve, stability pool et rachats au pair chez Liquity.
Quel est le risque qu’un stablecoin CDP perde son ancrage au dollar ?
Le risque existe et s’est déjà matérialisé. Un CDP peut décrocher si son collatéral s’effondre plus vite que les liquidations, si un oracle mal calibré valorise mal les actifs, ou si la gouvernance réagit trop lentement. La surcollatéralisation, les modules de stabilité (PSM), les rachats au pair et un oracle robuste sont les principales défenses ; un stablecoin dont le rendement semble trop beau pour être vrai cache souvent un risque de collatéral.
Par Yuki Tanaka, rédacteur senior chez HOGE Wire. Cet article est fourni à titre informatif et ne constitue pas un conseil en investissement.