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● DeFi & On-chain

Prêt DeFi en 2026 : modularisation et risque des curateurs

Le prêt on-chain est devenu la plus grande catégorie de la DeFi, mais 2026 en a révélé la nouvelle fragilité. Modularisation, curateurs et oracles codés en dur : voici la carte du risque.

Le prêt (lending) est devenu, sans bruit, la plus grande activité de la finance décentralisée. Déposer un actif pour toucher un intérêt, emprunter contre une garantie sans passer par une banque : le principe tient en une phrase, et pourtant il concentre aujourd’hui plus de valeur qu’aucun autre pan de la DeFi. Selon DefiLlama, la catégorie du prêt on-chain pèse de l’ordre de 40 milliards de dollars (environ 35 milliards d’euros) de valeur verrouillée, répartis entre plusieurs centaines de protocoles, et les dépôts cumulés ont atteint des sommets historiques en 2026.

Mais cette année restera celle où ce marché a montré sa nouvelle ligne de faille. Deux effondrements, celui de Stream Finance en novembre 2025 et celui de Resolv en mars 2026, ont fait apparaître un acteur dont peu de déposants soupçonnaient l’existence : le curateur. Entre l’infrastructure qui exécute les prêts et l’utilisateur qui dépose ses fonds s’est glissée une couche de gestionnaires de risque privés, chargés de décider quels actifs sont acceptés en garantie, à quel effet de levier, avec quel oracle. Quand ces choix tournent mal, ce ne sont ni le protocole ni une quelconque assurance des dépôts qui absorbent la perte : ce sont les prêteurs eux-mêmes.

Pour comprendre où va le crédit on-chain, il faut donc regarder trois choses en même temps : la mécanique d’un marché de prêt surcollatéralisé, la grande recomposition industrielle que le secteur appelle sa « modularisation », et le prix, très concret, que les déposants paient quand la gestion du risque est déléguée à des tiers. Voici la carte.

Le prêt on-chain, première brique de la DeFi

Un marché de prêt DeFi est un ensemble de contrats intelligents (smart contracts) qui met en relation deux populations. D’un côté, des prêteurs déposent des actifs (le plus souvent des stablecoins comme l’USDC, mais aussi de l’Ether ou du Bitcoin tokenisé) et touchent un intérêt. De l’autre, des emprunteurs déposent une garantie (collatéral) et empruntent un autre actif contre elle. Il n’y a pas de dossier de crédit, pas de score, pas de banquier : tout repose sur un principe unique, la surcollatéralisation. Pour emprunter 70 euros, il faut d’abord immobiliser, par exemple, 100 euros de garantie.

Ce détour par la garantie n’est pas une contrainte arbitraire : c’est ce qui remplace la confiance. Une banque prête sans garantie parce qu’elle peut vous poursuivre, saisir un salaire, activer un fonds de garantie des dépôts. Un contrat intelligent ne peut rien de tout cela. Sa seule protection est de toujours détenir plus de valeur qu’il n’en a prêté, et de vendre automatiquement cette garantie si elle se rapproche du montant dû. C’est puissant, transparent et permanent (les marchés tournent 24 heures sur 24), mais cela impose une discipline de fer sur un seul paramètre : le prix de la garantie, à chaque instant.

Pourquoi emprunter en surcollatéralisant, plutôt que de vendre son actif ? Parce que l’emprunteur veut conserver une exposition (à l’Ether, par exemple) tout en libérant des liquidités, prendre un effet de levier, ou éviter un événement fiscal. Cette demande d’emprunt est le vrai moteur du secteur : ce sont les intérêts payés par les emprunteurs qui rémunèrent les prêteurs. Sans emprunteurs, un marché de prêt n’a aucun rendement à distribuer, et un rendement affiché sans demande d’emprunt réelle derrière lui est un signal à interroger, pas un cadeau.

La mécanique : ratio de prêt, facteur de santé, liquidation

Quelques paramètres suffisent à décrire n’importe quel marché de prêt. Le premier est le ratio prêt-valeur (loan-to-value, LTV) : la part de la garantie qu’il est possible d’emprunter. Vient ensuite le seuil de liquidation (liquidation LTV, ou LLTV), légèrement supérieur, au-delà duquel la position est jugée en danger. Le facteur de santé (health factor) résume l’écart entre les deux : au-dessus de 1, la position est sûre ; à 1, elle devient liquidable. Quand la garantie perd de la valeur ou que la dette grossit sous l’effet des intérêts, le facteur de santé se dégrade, et un liquidateur peut rembourser la dette en échange de la garantie, moyennant une prime.

Le taux d’intérêt, lui, n’est pas fixé par un comité mais par une courbe. Il dépend du taux d’utilisation (utilization), c’est-à-dire de la part des dépôts effectivement empruntés. Tant que l’utilisation reste basse, le taux reste faible ; passé un point d’inflexion (le « kink »), il grimpe brutalement pour attirer de nouveaux dépôts et dissuader de nouveaux emprunts. Ce mécanisme garantit qu’il reste toujours de la liquidité pour que les prêteurs puissent retirer leurs fonds, du moins en théorie. Le tableau ci-dessous résume le vocabulaire de base.

TermeCe qu’il mesurePourquoi c’est important
LTV (loan-to-value)Montant empruntable pour 100 de garantieDéfinit l’effet de levier maximal autorisé
LLTV (seuil de liquidation)Ratio au-delà duquel la position est liquidableMarge de sécurité avant la vente forcée
Facteur de santéDistance à la liquidation (sûr au-dessus de 1)Indicateur en temps réel du risque d’une position
Taux d’utilisationPart des dépôts qui est empruntéeDétermine le taux d’intérêt et la liquidité disponible
Point d’inflexion (kink)Seuil d’utilisation où le taux s’envoleProtège la capacité de retrait des prêteurs
Oracle de prixSource du prix de la garantieDéclenche (ou non) les liquidations au bon moment

Tout ce dispositif ne tient qu’à une condition : que les liquidations se déclenchent à temps et trouvent preneur. Si le prix de la garantie chute trop vite, ou si personne ne veut la racheter dans un marché paniqué, la position peut devenir insolvable : la dette dépasse la garantie, et le trou reste dans le protocole sous forme de créance douteuse (bad debt). C’est le scénario que toute la conception cherche à éviter, et c’est précisément celui que les effondrements de 2026 ont rendu réel, non par un défaut de marché, mais par un prix faux au départ.

Les oracles : la colonne vertébrale, et le talon d’Achille

Toute cette mécanique repose sur une information venue de l’extérieur : le prix de la garantie. Un contrat intelligent ne « voit » pas les marchés ; il faut le lui dire. C’est le rôle de l’oracle, un service qui pousse les prix on-chain, généralement en agrégeant plusieurs sources. Tant que l’oracle reflète fidèlement le marché, les liquidations se déclenchent au bon moment et le système reste solvable. Dès qu’il décroche de la réalité, tout le reste devient faux, même si chaque ligne de code s’exécute parfaitement.

Le pire cas de figure a un nom dans le jargon : l’oracle codé en dur (hardcoded oracle). Pour simplifier, certains protocoles décident qu’un actif « vaut » toujours 1 dollar, ou 1,13 dollar, sans jamais interroger le marché. Tant que le prix réel s’y conforme, personne ne remarque rien. Le jour où l’actif décroche, le marché de prêt continue de le valoriser au prix figé, et un attaquant peut acheter l’actif à sa vraie valeur (basse) pour l’apporter en garantie à sa valeur fictive (haute), puis emprunter davantage qu’il n’a déposé. Selon KuCoin, cette même défaillance s’est répétée quatre fois en quatorze mois en 2025 et 2026. Nous y reviendrons, car elle est au cœur des deux effondrements de l’année.

La grande modularisation : de la banque universelle au courtier

Jusqu’en 2023, un protocole de prêt faisait tout lui-même : il choisissait les actifs, réglait les paramètres de risque, gérait les liquidations et hébergeait la liquidité. Aave et Compound étaient des banques universelles miniatures, où la gouvernance par jeton décidait de tout. Depuis, le secteur s’est « modularisé » : il sépare l’infrastructure (le moteur qui exécute les prêts) de la gestion du risque (le choix des actifs et des paramètres). Le cabinet Tiger Research a résumé cette recomposition en trois modèles, qu’on peut comparer à trois métiers de la finance traditionnelle.

Aave V4 reste une banque universelle, mais réorganisée : une liquidité partagée au centre, des marchés spécialisés autour. Morpho joue le rôle du courtier de premier plan (prime broker) : il fournit une infrastructure minimale et neutre, et laisse des gestionnaires externes, les curateurs, construire les marchés par-dessus. Euler V2 ressemble à un fonds multi-stratégies : une boîte à outils qui permet de composer des marchés sur mesure. Chacun place le curseur ailleurs entre commodité et flexibilité, et surtout entre responsabilité centralisée et responsabilité déléguée. Le tableau ci-dessous situe les principaux acteurs.

ProtocoleModèleGestion du risqueTVL indicative (Mds USD)
Aave V4Banque universelle (hub-and-spoke)Gouvernance AAVE, hubs intégrés~15 à 20
MorphoCourtier de premier plan (infra minimale)Curateurs externes (plus de 30)~7,6 (Blue)
Euler V2Fonds multi-stratégies (EVK/EVC)Créateurs de coffres modulaires~1 à 2
Spark (Sky)Fork Aave v3 optimisé stablecoinsGouvernance Sky~6 à 7
Fluid (Instadapp)Collatéral et dette « intelligents »Gouvernance Instadapp~1,5
Compound V3Marchés isolés par actifGouvernance COMP~2,5
Kamino (Solana)Prêt intégré multi-produitsGouvernance Kamino~1 à 1,5

Ces chiffres varient fortement d’un instant et d’une méthodologie à l’autre (dépôts bruts, dépôts nets des emprunts, une seule chaîne ou toutes) ; ils donnent un ordre de grandeur, pas une photographie exacte. À titre de repère de change, le taux de référence de la Banque centrale européenne plaçait l’euro autour de 1,15 dollar au début du mois d’août 2026.

Aave V4 : le modèle hub-and-spoke

Le plus gros acteur du secteur a déployé sa nouvelle architecture le 30 mars 2026, sur le réseau principal Ethereum. Selon The Block, Aave V4 abandonne le grand pool unique de la V3 pour un modèle dit « hub-and-spoke » : un hub central détient la liquidité partagée, et des « spokes » (des marchés spécialisés) viennent s’y brancher pour des usages précis, sans fragmenter le capital. Un spoke peut être dédié aux actifs du monde réel, un autre au prêt à taux fixe, un autre encore aux investisseurs institutionnels. Le déploiement, d’abord sur Ethereum, s’est ensuite étendu à d’autres chaînes.

Au centre de ce dispositif, Aave place son propre stablecoin, le GHO, comme actif de règlement natif : chaque spoke peut l’émettre et l’emprunter sans disperser la liquidité. Stani Kulechov, fondateur d’Aave, a résumé la logique en des termes simples auprès de The Block : le hub ouvre une sorte de ligne de crédit à chaque spoke, et la priorité de la V4 se déplace vers le côté emprunteur, l’idée étant de réinjecter la liquidité on-chain dans l’économie réelle. Les premiers opérateurs de spokes annoncés sont des acteurs du staking liquide et du restaking, ce qui prolonge une tendance que nous avons documentée dans notre analyse du pari d’EigenCloud sur l’IA vérifiable.

La V4 pousse aussi Aave vers deux frontières longtemps restées hors de portée du crédit on-chain : les actifs du monde réel, via son initiative institutionnelle Horizon, et le collatéral Bitcoin. Sur ce dernier point, l’intégration du BTC comme garantie reste suspendue à l’arrivée de briques comme Babylon, un sujet que nous avons traité dans Aave V4 attend encore Babylon. Le modèle est ambitieux ; il conserve toutefois une caractéristique de l’ancien monde : c’est la gouvernance du jeton AAVE qui, in fine, valide les paramètres de risque. Chez Aave, la responsabilité reste à l’intérieur.

Morpho et l’invention du curateur

À l’autre bout du spectre, Morpho a fait le choix inverse : réduire l’infrastructure au strict minimum. Son socle, Morpho Blue, est un contrat immuable où un marché se définit par cinq paramètres seulement : l’actif prêté, l’actif de garantie, le seuil de liquidation (LLTV), l’oracle et le modèle de taux. Le protocole lui-même ne décide de rien d’autre, et ne peut d’ailleurs pas être modifié ni mis en pause. Tout le reste, c’est-à-dire l’essentiel du risque, est délégué à des curateurs qui assemblent ces marchés dans des coffres (vaults) où le grand public dépose ses fonds.

Le terme « curateur » a été popularisé par Paul Frambot, cofondateur et directeur général de Morpho, une entreprise née en 2021 dans l’orbite de l’Institut Polytechnique de Paris. L’idée : puisque personne ne veut confier son épargne à un contrat brut, laissons des gestionnaires spécialisés (des sociétés d’analyse de risque, des trésoriers professionnels) construire et surveiller les marchés, et se rémunérer sur les performances. Le modèle a connu un succès fulgurant. Selon le bilan publié par Morpho, les dépôts sont passés d’environ 5 à plus de 13 milliards de dollars (près de 11 milliards d’euros) sur l’année, le nombre d’utilisateurs de 67 000 à plus de 1,4 million, et les prêts actifs ont dépassé 4,5 milliards de dollars.

Surtout, Morpho est devenu une infrastructure invisible pour de grands acteurs grand public. Depuis septembre 2025, l’offre de prêt en USDC de Coinbase route les fonds de ses clients américains vers un coffre Morpho géré par le curateur Steakhouse Financial ; Binance s’appuie également sur Morpho. Le curateur Gauntlet, à lui seul, supervise plus d’un milliard de dollars de dépôts et sélectionne des allocations en actifs du monde réel issues de gérants comme Apollo et Ondo. L’essentiel de l’activité concerne des prêts en stablecoins. Pour l’utilisateur de Coinbase, tout cela est invisible : il voit un rendement, pas une chaîne de sous-traitance du risque. C’est là toute la force du modèle, et sa faiblesse.

Spark, Euler, Fluid, Compound : le reste de la carte

Entre ces deux philosophies, une poignée d’acteurs occupent des niches. Spark, issu de la galaxie Sky (l’ex-MakerDAO), est un fork d’Aave v3 optimisé pour les stablecoins ; il alimente le Sky Savings Rate et draine plusieurs milliards de dollars. Euler, revenu de loin après le piratage de près de 200 millions de dollars de mars 2023 (dont les fonds avaient finalement été restitués par l’attaquant), a rebâti une architecture entièrement modulaire autour de son Euler Vault Kit et de son Ethereum Vault Connector. Fluid, développé par Instadapp, mise sur des concepts de collatéral et de dette « intelligents » pour offrir des ratios de prêt agressifs. Compound, pionnier historique, a vu son activité stagner autour de sa version V3. Et sur Solana, Kamino domine le prêt local.

Le point commun de cette seconde vague est la spécialisation : aucun ne cherche à être la banque universelle de toute la DeFi. Chacun optimise pour un usage (les stablecoins, le levier, une chaîne particulière) et, ce faisant, disperse un peu plus la liquidité et la responsabilité du risque. C’est le revers de la modularisation : plus le marché se fragmente en marchés isolés et en coffres gérés par des tiers, plus il devient difficile, pour un déposant, de savoir ce qui se trouve réellement au bout de la chaîne. Le rendement, lui, reste facile à lire ; le risque, non.

Stream Finance : l’anatomie d’une contagion

Le 4 novembre 2025, le protocole Stream Finance a gelé les retraits et annoncé une perte d’environ 93 millions de dollars (près de 81 millions d’euros). Son « stablecoin » maison, le xUSD, censé valoir 1 dollar, s’est effondré à 0,26 dollar, soit une chute de 77 % en vingt-quatre heures. Selon la rétrospective publiée par PANews, la plainte déposée par la suite attribue le trou à un détournement de fonds : un trader lié au protocole aurait utilisé les actifs de Stream pour couvrir ses propres pertes après la liquidation de ses positions à effet de levier, lors de la chute de l’Ether du 10 octobre 2025.

Mais le détournement n’explique pas l’ampleur de la contagion. Le mécanisme, lui, est on ne peut plus on-chain. Des curateurs avaient construit, sur Morpho, Euler et Silo, des coffres où les utilisateurs déposaient de l’USDC contre du xUSD apporté en garantie ; l’USDC emprunté était ensuite réinjecté pour créer davantage de xUSD, dans une boucle récursive qui gonflait artificiellement l’empreinte du jeton bien au-delà de son adossement réel. Quand l’oracle a cessé de mettre à jour le prix du xUSD (toujours figé à 1 dollar), l’exposition à démêler se chiffrait, selon les estimations, entre 285 millions et plus de 700 millions de dollars. En une semaine, la DeFi a enregistré près d’un milliard de dollars de sorties nettes.

Les dégâts ont voyagé de proche en proche. Elixir, un autre émetteur, avait prêté à Stream environ 68 millions de dollars, soit près des deux tiers de la réserve adossant son propre jeton deUSD, via des coffres Morpho privés ; deUSD s’est à son tour effondré. La question de fond, celle que nous posions déjà dans notre enquête sur qui paie vraiment quand le piratage a lieu, revient ici avec une réponse brutale : ni le protocole, ni un audit, ni un assureur. Ce sont les déposants des coffres concernés.

Resolv : quand une clé cloud fait sauter un stablecoin

Quatre mois plus tard, le 22 mars 2026 à 2 h 21 du matin (heure UTC), la même faille a frappé un autre protocole. Un attaquant a déposé environ 100 000 dollars d’USDC et est ressorti dix-sept minutes plus tard avec près de 25 millions de dollars (environ 22 millions d’euros). Le point d’entrée n’était pas un défaut de code dans un contrat, mais une clé : selon The Defiant, une clé privilégiée du service de gestion de clés d’Amazon (AWS KMS) avait été compromise, permettant d’émettre 80 millions de jetons USR sans aucun adossement réel.

La suite est un cas d’école de l’oracle codé en dur. Omer Goldberg, fondateur de la société d’analyse de risque Chaos Labs, a décrit le mécanisme sans détour : « L’oracle est codé en dur et n’est donc jamais réévalué. wstUSR était valorisé à 1,13 dollar alors qu’il s’échangeait autour de 0,63 dollar sur le marché secondaire. » Il suffisait d’acheter le jeton à bas prix sur le marché, de l’apporter en garantie à sa valeur figée, et d’emprunter contre lui. Le protocole Fluid a absorbé plus de 11 millions de dollars de créances douteuses, avant de contracter des prêts d’urgence pour couvrir 100 % de la dette et rembourser intégralement ses utilisateurs.

La leçon de Resolv déborde largement la DeFi : une architecture financière entière a été mise à terre non par une faille cryptographique, mais par une clé de cloud mal protégée. C’est exactement le type de risque opérationnel que nous détaillons dans notre checklist multisig 2026 : la sécurité d’un système on-chain ne vaut souvent pas mieux que la gestion, très hors-chaîne, des clés qui le contrôlent.

Le risque curateur, nouveau centre de gravité

Stream et Resolv racontent la même histoire sous deux angles. Dans les deux cas, l’infrastructure sous-jacente (Morpho, Euler, Fluid) a fonctionné exactement comme prévu : ce sont les paramètres choisis en amont, un oracle figé, un actif de garantie douteux, un effet de levier récursif, qui ont fait le désastre. Or ces paramètres ne sont pas fixés par le protocole ; ils le sont par des curateurs. Le tableau ci-dessous met les deux épisodes en regard.

CritèreStream Finance (xUSD)Resolv (USR)
Date4 novembre 202522 mars 2026
Perte directe~93 M USD~25 M USD
Cause immédiateDétournement présumé et boucle de levierClé AWS KMS compromise
Faille communeOracle du xUSD figé à 1 USDOracle du wstUSR figé à 1,13 USD
Protocoles touchésMorpho, Euler, SiloFluid, Morpho, Euler
Qui absorbe la perteDéposants des coffres, effet dominoFluid (remboursement intégral)

Le problème est que le capital institutionnel s’est concentré chez une poignée de curateurs (Steakhouse Financial, Gauntlet, Sentora), qui deviennent des points de défaillance systémiques. Un déposant croit choisir un rendement ; il choisit en réalité un gestionnaire de risque, ses hypothèses et ses conflits d’intérêts. Et contrairement à une banque, il n’y a ici ni fonds de garantie des dépôts, ni prêteur en dernier ressort. Quand la créance devient irrécouvrable, la perte reste sur le bilan des prêteurs, point final. C’est la différence fondamentale, trop souvent oubliée, entre un rendement DeFi et un dépôt bancaire.

Taux fixes et actifs réels : la DeFi rencontre la finance classique

Malgré ces secousses, la trajectoire de fond du secteur est claire : rapprocher le crédit on-chain de la finance traditionnelle. Le premier chantier est le taux fixe. Presque tout le prêt DeFi fonctionne à taux variable, ce qui convient mal à une entreprise ou à un fonds qui veut connaître son coût de financement à l’avance. Morpho a lancé le 21 juillet 2026, sur le réseau Base, un protocole dédié baptisé Midnight, qui construit le prêt à taux fixe et à échéance fixe directement au niveau du protocole. « Le prêt à taux fixe est fondamental dans le fonctionnement des marchés du crédit mondiaux. Sans lui, les marchés on-chain restent incomplets », a déclaré Paul Frambot à The Block. Aave V4, de son côté, prévoit des spokes dédiés au taux fixe.

Le second chantier est celui des actifs du monde réel (real-world assets, RWA), au premier rang desquels les bons du Trésor américain tokenisés, qui servent de garantie ou d’actif de rendement « sans risque » on-chain. C’est le pont que CoinDesk décrivait déjà en présentant Morpho V2, et c’est la raison pour laquelle des gérants comme Apollo ou Ondo apparaissent désormais dans des coffres de curateurs. Le crédit on-chain cesse d’être un jeu purement crypto pour devenir une plomberie financière que des fintechs et des institutions branchent discrètement derrière leurs propres applications. Le paradoxe est que cette maturité institutionnelle arrive au moment précis où les mêmes rails ont montré leur fragilité.

Rendement réel ou émissions ? la bonne question à se poser

Un rendement de prêt affiché n’a de valeur que si l’on comprend d’où il vient. Dans un marché sain, il provient des intérêts réellement payés par les emprunteurs : c’est du rendement réel (real yield), un revenu d’activité. Trop souvent, il est gonflé par des émissions de jetons de gouvernance distribuées pour attirer les dépôts, un rendement qui n’est qu’une dilution déguisée et qui s’évapore dès que le programme d’incitation s’arrête. Nous avons consacré une analyse entière à cette distinction, le vrai rendement on-chain existe-t-il, et elle s’applique mot pour mot au prêt.

La grille de lecture est simple. Un taux prêteur de 4 à 6 % sur de l’USDC, adossé à une demande d’emprunt réelle, est plausible et durable. Un taux à deux chiffres sur un stablecoin obscur doit déclencher une question immédiate : qui paie ce rendement, et pourquoi ? Bien souvent, la réponse est soit une incitation temporaire, soit une prise de risque cachée (un actif de garantie fragile, un oracle douteux, un effet de levier récursif) du type exact de celle qui a fait sauter Stream. Le rendement le plus élevé du tableau est presque toujours celui qui rémunère le risque le moins visible.

Régulation : MiCA, l’AMF et le point aveugle de la DeFi

Face à ce marché, le cadre européen a un angle mort assumé. Le règlement MiCA encadre les émetteurs de crypto-actifs et les prestataires de services (les CASP, exchanges et conservateurs), mais pas les protocoles décentralisés eux-mêmes. Interagir en direct avec un contrat intelligent de prêt reste, à ce jour, hors du champ de la supervision : aucun agrément, aucune obligation de fonds propres, aucun fonds de garantie des dépôts. Un rapport conjoint de l’Autorité bancaire européenne et de l’ESMA, remis début 2025, estimait la DeFi « de niche », autour de 4 % de la valeur mondiale des crypto-actifs, et la Commission n’en a pas fait une priorité réglementaire immédiate.

Cela pourrait bouger. La Commission européenne a ouvert le 20 mai 2026 une consultation ciblée sur la révision de MiCA, avec des réponses attendues jusqu’au 31 août 2026, qui pose explicitement la question de la frontière entre activités régulées et non régulées, DeFi comprise. En France, l’Autorité des marchés financiers a rappelé que la période transitoire du régime PSAN s’est achevée le 1er juillet 2026 : les prestataires non conformes doivent organiser une sortie ordonnée. Mais tout cela vise les intermédiaires, pas le contrat de prêt lui-même. Pour l’investisseur, la conséquence est nette : déposer dans un coffre de curateur, c’est renoncer aux protections d’un compte bancaire sans toujours en avoir conscience.

Comment évaluer un marché de prêt avant d’y déposer

Les effondrements de 2026 dessinent, en creux, une méthode d’évaluation. Avant de déposer, quelques questions valent mieux qu’un rendement séduisant.

  • Qui est le curateur ? Sur un coffre Morpho ou équivalent, le rendement vient d’un gestionnaire précis. Cherchez son nom, son historique, sa transparence sur les incidents passés.
  • Quel est l’oracle ? Un prix codé en dur, ou un actif dont le prix ne bouge jamais dans l’interface, est un signal d’alarme. Les quatre effondrements par oracle figé de ces quatorze mois partaient tous de là.
  • Quelle est la garantie réelle ? Un stablecoin adossé à des bons du Trésor n’a rien à voir avec un jeton adossé à une stratégie de trading opaque et hors-chaîne.
  • D’où vient le rendement ? Intérêts d’emprunteurs réels, ou émissions de jetons ? Un taux à deux chiffres mérite toujours une explication.
  • Y a-t-il un effet de levier récursif ? Si le même actif est déposé, emprunté puis redéposé en boucle, l’empreinte affichée dépasse l’adossement réel, exactement comme chez Stream.

Aucune de ces questions ne demande de savoir coder. Elles demandent seulement d’admettre une idée simple : dans le prêt DeFi de 2026, le risque n’a pas disparu, il a changé d’adresse. Il est passé du protocole, visible et audité, au curateur, discret et faiblement encadré. Le rendement, lui, est bien réel ; la seule question qui vaille est de savoir si vous êtes payé pour le bon risque.

Foire aux questions

Qu’est-ce que le prêt DeFi (lending) ?

Le prêt DeFi est un service de crédit géré par des contrats intelligents, sans banque. Des prêteurs déposent des actifs (souvent des stablecoins) pour toucher un intérêt, et des emprunteurs déposent une garantie pour emprunter contre elle. Tout repose sur la surcollatéralisation : on immobilise plus de valeur qu’on n’en emprunte, et la garantie est vendue automatiquement si elle passe sous un seuil de sécurité.

Qu’est-ce qu’un curateur dans un protocole comme Morpho ?

Un curateur est un gestionnaire de risque tiers qui construit et surveille les marchés de prêt dans lesquels le public dépose ses fonds. Il choisit les actifs de garantie, les seuils de liquidation et les oracles. Le protocole ne fait qu’exécuter ; le curateur porte les décisions de risque. C’est un service utile, mais qui concentre le risque chez quelques sociétés et n’offre aucune garantie des dépôts.

Aave ou Morpho : quelle différence ?

Aave est une banque universelle : le protocole intègre lui-même la gestion du risque, validée par la gouvernance du jeton AAVE, désormais organisée en hub-and-spoke avec sa V4. Morpho est une infrastructure minimale et neutre qui délègue le risque à des curateurs externes. Aave reste le plus gros par la TVL ; Morpho a séduit de grands acteurs grand public comme Coinbase en devenant leur moteur de prêt invisible.

Pourquoi les stablecoins comme xUSD et USR se sont-ils effondrés ?

Dans les deux cas, un oracle codé en dur valorisait l’actif à un prix figé sans jamais consulter le marché. Quand le prix réel a décroché, il est devenu possible d’apporter l’actif en garantie à sa valeur fictive et d’emprunter davantage qu’il ne valait. Chez Stream, un détournement de fonds présumé et un effet de levier récursif ont aggravé la contagion ; chez Resolv, une clé cloud compromise a permis d’émettre des jetons sans adossement.

Le prêt DeFi est-il régulé en France et en Europe ?

Le règlement MiCA encadre les émetteurs et les prestataires de services (exchanges, conservateurs), pas les protocoles décentralisés eux-mêmes. Interagir en direct avec un contrat de prêt reste hors supervision : ni agrément, ni fonds de garantie des dépôts. L’AMF supervise les prestataires français, dont le régime transitoire PSAN s’est achevé le 1er juillet 2026, et la Commission européenne étudie une révision de MiCA jusqu’au 31 août 2026.

Par la rédaction de HOGE Wire, pôle DeFi et marchés on-chain.

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