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● DeFi & On-chain

Restaking dégroupé : un jeton, quatre métiers, quatre prix

En scindant weETH et weETHs, ether.fi a révélé que le restaking n'a jamais été un seul métier, mais quatre. Voici ce que chacun vaut vraiment après le grand dégroupage de 2026.

Le 7 août 2026, ether.fi a fait une chose que personne n’aurait imaginée douze mois plus tôt : retirer le restaking de son produit phare. weETH, le plus gros liquid restaking token du marché, est redevenu un simple jeton de liquid staking, sans EigenLayer. Le restaking, lui, a été isolé dans un jeton distinct et optionnel, weETHs, construit non pas sur EigenLayer mais sur Symbiotic. À la bascule, weETHs pesait environ 9 136 jetons, soit près de 18 millions de dollars (environ 15,4 millions d’euros), quand weETH comptait encore 1,72 million d’unités en circulation, selon The Defiant.

Mike Silagadze, fondateur et patron d’ether.fi, a résumé le moment en une phrase : « La fin d’une époque. C’est triste. » Puis, aussitôt : « Je pense toujours que le restaking reviendra sous une forme ou une autre ; c’était juste un peu trop tôt » (propos rapportés par The Defiant).

Nous avons déjà raconté le verdict du marché sur le restaking. Ce texte prend la suite, mais change d’angle. Car le divorce entre weETH et weETHs ne dit pas seulement la fin du restaking par défaut. Il révèle quelque chose de plus structurel : le restaking n’a jamais été un seul métier. C’était quatre activités très différentes, empaquetées dans un même jeton, vendues sous un même mot, et longtemps facturées au même prix. Le dégroupage de 2026 les sépare, une à une. Et le marché, désormais, les paie à des prix radicalement différents.

Un seul jeton, plusieurs métiers

Le restaking a été vendu comme une évidence : vous stakez déjà de l’ETH, autant le faire travailler deux fois. Derrière cette promesse tenaient en réalité quatre métiers distincts, que le jeton unique masquait.

Le premier est le staking de base : immobiliser de l’ETH pour valider la chaîne et toucher le rendement du consensus. Le deuxième est la liquidité : émettre un jeton négociable (un LST, puis un LRT) qui représente cette position et circule dans la DeFi. Le troisième est la sécurité partagée : reprêter cet ETH déjà staké pour sécuriser des services tiers (oracles, ponts, couches de disponibilité des données, séquenceurs de rollups), les fameux AVS (Actively Validated Services). Le quatrième, plus récent, est le calcul vérifiable : vendre non plus une sécurité générique à n’importe quel middleware, mais une garantie d’exécution correcte à des applications d’IA et de cloud.

Tant que ces quatre métiers tenaient dans un seul jeton, ils partageaient un seul prix et un seul récit : du rendement en plus, sans rien changer. Le dégroupage casse ce récit. Une fois séparés, chaque métier doit se justifier seul. Et trois d’entre eux se révèlent valoir bien moins, ou bien autre chose, que ce que la promesse groupée laissait croire.

MétierCe qu’il vendActeurs représentatifsPrix payé par le marché en 2026
Staking de baseRendement du consensus (~2,7 %)Lido, Rocket Pool, solo-stakersStable et recherché
Liquidité, composabilitéUn jeton négociable, réutilisable en DeFiether.fi (weETH), Renzo, KelpValorisé, mais c’est l’actif fragile
Sécurité partagéeLocation de sécurité cryptoéconomique aux AVSEigenLayer, Symbiotic, BabylonReprisé près de zéro en rendement
Calcul vérifiableGarantie d’exécution pour l’IA et le cloudEigenCloudPari en cours, revenus marginaux

Métier n°1 : le staking de base tient bon

Le seul des quatre métiers dont personne ne conteste la valeur est aussi le plus simple. Staker de l’ETH sur la couche de consensus rapporte aujourd’hui autour de 2,7 % par an, et près d’un tiers de l’offre d’ETH est stakée, d’après le suivi de Coinpedia. La demande est telle que la file d’attente pour devenir validateur dépasse les deux millions d’ETH, soit plusieurs semaines de patience, selon validatorqueue.com. Rien de spectaculaire, mais un rendement réel, adossé à une activité réelle (la production de blocs), payé en ETH.

Cette demande n’est pas abstraite. Elle vient en partie des trésoreries d’entreprise et des ETF, dont l’appétit pour un ETH productif s’est confirmé en 2026 ; nous avons mesuré ce qu’un milliard de flux pèse vraiment sur un actif. Le rebond du prix de l’ETH, qui a repris fin août (près de 28 % en une semaine, à environ 2 398 dollars, soit 2 047 euros, selon CoinGecko), n’a fait qu’amplifier l’intérêt.

Le point clé : ce rendement-là n’a jamais eu besoin du restaking. C’est le socle. Le restaking prétendait ajouter une couche par-dessus. Restait à savoir ce que cette couche valait vraiment.

Métier n°2 : la liquidité, le vrai actif (et le vrai risque)

Quand ether.fi a retiré le restaking de weETH, le jeton n’a pas disparu. Au contraire : weETH reste massif, avec 1,72 million d’unités en circulation, tandis que le compartiment restaking (weETHs) plafonne autour de 18 millions de dollars, rapporte The Defiant. Autrement dit, les utilisateurs voulaient le jeton liquide ; ils ne voulaient pas, ou plus, le restaking qui allait avec.

C’est le cœur de la révélation. Le vrai produit d’ether.fi, de Renzo ou de Kelp n’a jamais été la sécurité partagée. C’était l’emballage : un jeton unique, liquide, composable, acceptable en collatéral, qui transforme une position de staking illiquide en brique de DeFi. Ce métier-là a une valeur, et il survit très bien au dégroupage.

Il porte aussi le risque le plus concret du secteur. Un jeton liquide adossé à du staking peut être redéposé, prêté, mis en collatéral, bouclé (le fameux « looping ») ; chaque réutilisation empile une couche de levier sur le même ETH sous-jacent. La démonstration a été faite en avril 2026 avec Kelp (nous y revenons plus bas). Le dégroupage ne supprime pas ce risque ; il le rend simplement plus lisible, en séparant le jeton « sûr » (weETH) du jeton « à risque » (weETHs).

Cette réutilisation a une mécanique précise. Un LRT déposé sur Aave en « e-mode » corrélé autorise un emprunt d’ETH à haut ratio, qui rachète du LRT, que l’on redépose, et ainsi de suite ; des protocoles comme Pendle découpent en plus le principal et le rendement en jetons distincts, ajoutant encore un étage. Chaque niveau gonfle le rendement affiché et, avec lui, la sensibilité au moindre décrochage du LRT. Le dégroupage weETH/weETHs ne supprime pas ces montages ; il indique seulement, plus clairement, lequel des deux jetons y est exposé.

Métier n°3 : la sécurité partagée, reprisée à près de zéro

Le troisième métier est celui qui portait tout le récit, et c’est celui qui s’effondre. La sécurité partagée consiste à reprêter de l’ETH staké pour sécuriser des AVS, en échange de commissions. EigenLayer l’a inventée, Symbiotic et Karak l’ont copiée, Babylon l’a portée au Bitcoin.

Sur le papier, la promesse était élégante : une prime de un à cinq points de rendement en plus, versée par les AVS qui louent la sécurité. Dans les faits, cette prime ne s’est jamais matérialisée à l’échelle. La raison est simple : il y a eu beaucoup plus de sécurité offerte que de sécurité demandée. Des dizaines d’AVS en développement, une poignée en production, et des commissions réelles dérisoires au regard des dizaines de milliards de dollars de dépôts.

Le TVL d’EigenLayer illustre le mirage. Les agrégateurs affichent, selon la méthode, entre une douzaine et une vingtaine de milliards de dollars (DefiLlama). Mais le rebond de l’été 2026 n’est pas un afflux de capitaux : il suit mécaniquement la hausse du prix de l’ETH, puisque le TVL est libellé en ETH, comme l’a souligné Cryptopolitan. Nous détaillons ailleurs pourquoi un chiffre affiché n’est pas toujours un chiffre réel. Le nombre d’adresses actives, lui, est tombé à quelques dizaines ou centaines par jour.

Deux fondateurs l’avaient annoncé. Vitalik Buterin, dès 2023, mettait en garde contre la surcharge du consensus : « Toute extension des devoirs du consensus d’Ethereum augmente les coûts, la complexité et les risques liés au fonctionnement d’un validateur » (vitalik.eth.limo). Plus frappant encore, Sreeram Kannan, cofondateur d’EigenLayer, relativisait lui-même l’objet : « Tout ce que le restaking peut faire, le liquid staking peut déjà le faire ; je vois donc le restaking comme un risque moindre que le liquid staking » (CoinDesk). Dit autrement : le restaking n’était qu’un cas d’usage du staking. Le marché vient de lui donner raison, en le dégroupant.

Le côté demande : combien d’AVS paient vraiment ?

Pour juger un marché, il faut regarder les deux côtés. Du côté de l’offre, le restaking a accumulé des dizaines de milliards de dollars de collatéral. Du côté de la demande, il faut des AVS qui louent cette sécurité et la paient réellement. C’est là que le compte ne tombe pas juste.

Les AVS réels existent, et certains fonctionnent bien : EigenDA, la couche de disponibilité des données d’EigenLayer, reste en tête des classements d’opérateurs ; Lagrange fournit des comités d’état à base de preuves à connaissance nulle pour des rollups ; Omni Network relie des rollups Ethereum grâce à une sécurité restakée. Mais on parle d’une poignée de services matures, quand des centaines de milliers d’adresses avaient déposé du collatéral en pariant sur une future explosion de la demande. L’offre a couru très loin devant la demande.

Cet écart explique le reste. Quand la sécurité disponible dépasse de très loin la sécurité louée, le prix de cette sécurité (la prime versée par les AVS) tend vers zéro, comme pour n’importe quelle matière première en surplus. Le pari d’EigenCloud sur le calcul vérifiable est, au fond, une tentative de fabriquer une nouvelle catégorie de demande (l’IA, le cloud) faute d’AVS classiques assez nombreux pour absorber l’offre. C’est le même problème vu sous un autre angle.

Pourquoi le rendement du restaking n’est jamais venu

Si la sécurité partagée ne rapporte presque rien, d’où venait le « rendement » que tout le monde affichait en 2024 et 2025 ? De deux sources, dont une seule était réelle.

La première, marginale, était les commissions payées par les AVS. La seconde, dominante, était les « points » puis les jetons distribués par les protocoles eux-mêmes : EIGEN, airdrops de LRT, campagnes d’incitation. Or distribuer son propre jeton n’est pas un rendement, c’est une dilution. Tant que le prix du jeton montait, la distinction n’avait pas d’importance. Quand EIGEN a perdu plus de 96 % depuis son sommet, à environ 0,18 euro (0,21 dollar) pour une capitalisation d’à peine 185 millions de dollars, selon CoinGecko, elle est devenue la seule chose qui comptait.

Ce mécanisme avait un nom officieux : le « farming » de points. Les déposants couraient après des points convertis plus tard en airdrops, un capital mercenaire qui restait le temps de la campagne puis filait vers la suivante. Tant que de nouveaux jetons montaient, la musique continuait. Le problème est que ce rendement ne venait d’aucune activité économique : c’était un transfert des futurs détenteurs vers les premiers, habillé en rémunération. Le dégroupage met fin à l’illusion en isolant, dans weETHs, la seule partie qui devrait un jour être payée par de vraies commissions.

EigenLayer a bien tenté de fermer la boucle. La proposition ELIP-012, adoptée fin 2025, prélève 20 % de commission sur les récompenses d’AVS subventionnées et dirige 100 % des revenus nets d’EigenCloud vers un contrat de rachat d’EIGEN (GitHub ; CoinDesk). L’intention est bonne : transformer une activité réelle en pression acheteuse sur le jeton. Le problème est d’échelle. Avec des revenus d’AVS encore modestes, le rachat ne compense pas l’inflation d’environ 7 % par an du jeton. La mécanique est là ; le carburant manque.

C’est la leçon centrale du dégroupage : séparé de la liquidité et des points, le métier de sécurité partagée doit être payé par la demande réelle des AVS. Cette demande existe, mais elle est petite. Elle ne justifie pas, à elle seule, les valorisations de 2024.

Métier n°4 : le calcul vérifiable, le pari d’EigenCloud

Face à ce constat, EigenLayer a choisi de changer de métier plutôt que de baisser les prix. Le protocole s’est rebaptisé EigenCloud et a réorienté son offre : ne plus vendre une sécurité générique à n’importe quel middleware, mais une garantie d’exécution vérifiable à des applications d’IA et de cloud. EigenCompute (des machines virtuelles confidentielles), EigenAI et EigenVerify forment cette nouvelle pile, dont le déploiement complet est visé pour la seconde moitié de 2026.

L’idée répond à un problème que l’IA rend brûlant : comment prouver qu’un modèle a bien exécuté ce qu’il prétend, sans faire confiance à l’opérateur ? La sécurité cryptoéconomique du restaking sert alors de garantie économique derrière une exécution ancrée on-chain. a16z a remis 70 millions de dollars sur la table à la mi-2025 pour financer ce virage, rapporte CoinDesk. Sreeram Kannan, désormais PDG d’Eigen Labs, y défend sa thèse : « EigenCloud permettra la prochaine génération d’applications crypto grand public, en comblant le fossé entre ce que les développeurs veulent construire on-chain et ce que les blockchains leur permettent de construire » (même source).

Pourquoi ce métier-là pourrait valoir davantage ? Parce que la demande, ici, n’est pas cannibale. Vitalik Buterin lui-même a décrit dès 2024 l’intérêt de croiser crypto et IA, notamment pour rendre vérifiable une exécution que l’on ne peut pas auditer autrement. Si une couche d’IA doit prouver qu’elle a bien tourné le modèle annoncé, sans dévoiler ses poids ni exiger une confiance aveugle, une garantie économique ancrée on-chain devient un vrai service, facturable. Rien ne dit qu’EigenCloud gagnera ce marché ; mais c’est un marché qui, lui, a une demande identifiable.

Est-ce que ça marchera ? Trop tôt pour le dire. Les revenus restent marginaux et le récit du « restaking pour l’IA » a déjà connu son lot d’excès. Mais c’est, des quatre métiers, le seul qui tente de créer une demande neuve plutôt que de se disputer un gâteau qui rétrécit. C’est aussi le seul qui déplace le restaking hors de sa propre définition : ici, l’ETH staké ne sécurise plus « Ethereum en plus », il vend une assurance à une industrie voisine.

Symbiotic récupère la sécurité partagée, version marché du collatéral

Pendant qu’EigenLayer changeait de métier, Symbiotic a récupéré celui de la sécurité partagée, mais en le redéfinissant. Le 1er juillet 2026, le protocole a lancé Core V2 et s’est repositionné : non plus « restaking » mais « marchés du collatéral », selon The Block. Le principe : un socle de collatéral commun (n’importe quel ERC-20, pas seulement de l’ETH staké) que différents protocoles peuvent utiliser tout en gardant leurs propres paramètres de risque, et dont le capital dormant peut être routé vers des marchés de crédit comme Aave ou Morpho.

Que weETHs, le compartiment restaking d’ether.fi, ait choisi Symbiotic plutôt qu’EigenLayer n’est donc pas un hasard. Symbiotic ne vend plus du rendement en plus ; il vend une infrastructure de collatéral flexible et curatée. Sa première curatrice nommée, Fasanara Capital (gérant de crédit londonien, environ 6 milliards de dollars d’actifs), route du collatéral vers des marchés de crédit tokenisés ; Nexus Mutual, Cap et Liquid Lane opèrent aussi sur la V2. Cette logique rapproche le restaking du crédit on-chain à taux, dont nous avons décrit l’essor.

La différence technique avec EigenLayer n’est pas cosmétique. Symbiotic accepte n’importe quel ERC-20 en collatéral, pas seulement de l’ETH staké, et confie l’arbitrage du slashing à des « resolvers » configurables (un comité, un oracle optimiste, un tiers de confiance) plutôt qu’à une règle unique. Chaque application fixe ainsi son propre collatéral, ses propres conditions de sanction et son propre arbitre. C’est plus souple, et surtout plus lisible pour un gestionnaire de risque, ce qui explique en partie pourquoi le capital institutionnel encore présent dans la sécurité partagée s’y sent plus à l’aise.

Combien pèse Symbiotic ? Les chiffres divergent selon les trackers, de quelques centaines de millions (décompte étroit de DefiLlama) à plus d’un milliard et demi de dollars selon des lectures plus larges de la mi-août ; la prudence impose une fourchette. Le fait notable est ailleurs : une partie du capital qui quitte EigenLayer atterrit chez Symbiotic. Le dégroupage ne détruit pas la sécurité partagée ; il la déplace vers un modèle plus modeste et plus honnête sur ce qu’il vend.

FournisseurCollatéralJetonPositionnement 2026TVL (fourchette)
EigenLayer / EigenCloudETH staké, LSTEIGENVers le calcul vérifiable (IA)~12 à 20 mrd $ (agrégateurs)
SymbioticTout ERC-20Aucun jeton publicMarchés du collatéral~0,3 à 1,6 mrd $ (contesté)
BabylonBitcoin natifBABYSécurité adossée au BTC~5,6 mrd $ (56 853 BTC)

Babylon : la sécurité partagée adossée au Bitcoin

Le contre-exemple du dégroupage se trouve du côté du Bitcoin. Babylon applique l’idée de sécurité partagée non pas à l’ETH staké, mais au Bitcoin : les détenteurs verrouillent leurs BTC via les scripts de timelock de Bitcoin lui-même, sans wrapping ni pont, et cette immobilisation sert à sécuriser des chaînes PoS qui en font la demande.

Le dispositif a sa logique propre. Les chaînes qui achètent cette sécurité sont appelées Bitcoin Supercharged Networks, et le jeton BABY, distribué en partie par airdrop au lancement du mainnet en avril 2025, sert à la gouvernance et aux récompenses. L’argument de vente diffère nettement de la version ETH : là où le restaking d’ETH ajoutait un risque à un actif déjà productif, le staking Bitcoin propose un premier rendement à un actif qui, historiquement, ne faisait rien d’autre que dormir dans un portefeuille.

Le résultat est le plus gros système de staking Bitcoin du marché : environ 56 853 BTC verrouillés, soit près de 5,64 milliards de dollars, ce qui représente autour de 78 % de tout le Bitcoin mis à contribution dans la DeFi, selon Crypto Briefing. Là où la sécurité partagée version ETH se contracte, la version BTC continue d’attirer, portée par un récit différent : faire travailler un actif jusque-là purement passif. L’intégration prévue avec Aave V4, qui permettrait à du BTC natif de servir de collatéral de prêt, reste au stade du testnet, mais elle dessine un débouché concret (Babylon Labs).

Le paradoxe est le même que chez EigenLayer : une adoption massive, un jeton au tapis. BABY s’échange autour de 0,010 euro (0,012 dollar), pour une capitalisation d’environ 52 millions de dollars, à plus de 92 % sous son record, alors que le protocole sécurise plus de 5 milliards de dollars de BTC (CoinGecko). Le marché price la sécurité partagée, même adossée au Bitcoin, très en dessous de ce que sa taille suggérerait. Ce n’est pas un accident propre à EigenLayer ; c’est le prix de ce métier.

Quand l’émetteur devient une banque : le dégroupage jusqu’au bout

La preuve la plus éclatante que le restaking n’était qu’un métier parmi d’autres, c’est ce qu’ether.fi a décidé de faire à la place. La marque qui incarnait le restaking gagne désormais sa vie en vendant des services bancaires. Sa dernière mue, présentée à la mi-août, ajoute des actions tokenisées et des métaux via xStocks, des prêts sur portefeuille alimentés par Aave à des taux d’environ 4 %, une trentaine de rails fiat (dont Apple Pay et Cash App) et des rachats programmatiques du jeton ETHFI, d’après The Block. Le service revendique quelque 500 000 utilisateurs.

L’ambition affichée par Silagadze est de remplacer la banque traditionnelle pour la plupart des utilisateurs. Ce n’est pas un abandon de la DeFi, c’est une redéfinition : le staking reste le moteur (ether.fi conserve plusieurs milliards d’ETH stakés), mais il devient un composant parmi d’autres d’un produit financier grand public, aux côtés du paiement, du crédit et des actifs tokenisés. Le restaking, lui, redevient une option cochée par une minorité. Dégrouper, c’est aussi cela : rendre au restaking sa juste place, une case parmi beaucoup d’autres.

Ce mouvement dépasse ether.fi. Les autres émetteurs de LRT (Renzo, Kelp, Puffer) ont tous, à des degrés divers, séparé leurs produits « staking » de leurs produits « restaking », ou réduit leur exposition. Le jeton unique qui promettait tout à la fois appartient au passé.

Un an après Kelp-Aave : le risque que le dégroupage n’efface pas

Séparer les métiers clarifie les risques ; il n’en supprime aucun. Le plus dangereux reste attaché au métier de la liquidité, pas à celui de la sécurité partagée. Rappel des faits : en avril 2026, un attaquant a exploité le pont cross-chain de Kelp pour émettre 116 500 rsETH, soit environ 292 millions de dollars, gonflant artificiellement l’offre du jeton, avant de le déposer en collatéral sur Aave pour emprunter de l’ETH, laissant près de 196 millions de dollars de créance douteuse, selon CoinDesk.

La faille n’était pas dans le restaking en tant que tel, mais dans la chaîne de réutilisation d’un jeton liquide : un LRT accepté en collatéral sans que le risque de son pont sous-jacent soit correctement pricé. Aave a rallié ses partenaires (Lido, ether.fi, Consensys, le fondateur d’Aave Stani Kulechov personnellement) pour combler le trou, et la situation a été rétablie à l’été, rapporte CoinDesk. Mais la leçon tient : plus un jeton est réutilisé, plus une défaillance locale se propage. C’est précisément le genre d’enchaînement que documentent les équipes d’analyse forensique, comme Halborn dans ses autopsies. Le dégroupage aide, en isolant le jeton à risque ; il ne dispense pas d’un audit du collatéral.

Le sauvetage dessine d’ailleurs la parade. Kelp a fini par brûler les rsETH frauduleux sur Arbitrum pour rétablir l’adossement, et a migré son pont d’une architecture à message unique vers un modèle exigeant plusieurs attestateurs indépendants. La réponse n’a donc pas été moins de composabilité, mais une composabilité mieux gardée. C’est probablement la trajectoire de tout le métier de la liquidité : conserver l’utilité du jeton réutilisable, tout en durcissant chaque maillon de sa réutilisation.

Ce que disent les jetons : adoption record, valorisations au plancher

Le marché des jetons raconte le dégroupage à sa manière. Les protocoles de sécurité partagée qui ont un jeton l’ont vu s’effondrer, quelle que soit leur adoption. Le jeton SSV du réseau de validateurs distribués s’échange autour de 2 dollars, à plus de 96 % sous son record, et OBOL, son concurrent, à plus de 99 % (CoinGecko), alors même que la technologie DVT sécurise une part croissante des validateurs Ethereum. Le prix ne suit pas l’usage.

JetonPrixCapitalisationSous le record
EIGEN (EigenCloud)0,18 € (0,21 $)~185 M$-96 %
ETHFI (ether.fi)0,48 € (0,56 $)~569 M$-93 %
BABY (Babylon)0,010 € (0,012 $)~52 M$-92 %

Le détail le plus parlant est la relative bonne tenue d’ETHFI. Sur une semaine marquée par le rebond général du secteur, le jeton d’ether.fi a bondi de plus de 28 %, mieux que les jetons de sécurité partagée pure, et il ne perd « que » 93 % depuis son sommet, contre plus de 96 % pour EIGEN (CoinGecko). Coïncidence ? Pas vraiment. ETHFI est le jeton de l’acteur qui a le plus clairement dégroupé, en sortant du restaking pour vendre de la banque. Le marché, ici, récompense la sortie.

Le regard du régulateur : AMF, MiCA et le staking-service

Pour un lecteur français, la question pratique est : qui répond de quoi ? Le dégroupage a aussi une lecture réglementaire. Depuis le 1er juillet 2026, la période transitoire du régime PSAN a pris fin, et seuls les prestataires agréés CASP peuvent servir des clients établis en France, rappelle l’AMF.

Le staking et le restaking ne forment pas une catégorie de service dédiée dans MiCA. La ligne de partage tient à la garde. Un service custodial de staking-as-a-service ou de restaking-as-a-service, où un intermédiaire détient les clés et promet un rendement, relève très probablement du périmètre CASP (garde et administration de crypto-actifs), avec les obligations qui vont avec : agrément, gouvernance, information du client. À l’inverse, l’interaction directe avec un protocole décentralisé (déposer soi-même dans un vault Symbiotic, staker en solo) ressemble à de la DeFi et reste largement hors de MiCA : pas de test d’adéquation, pas de fonds d’indemnisation, pas de recours auprès de l’AMF. Les dérivés crypto (futures, perpétuels sur ces jetons) relèvent, eux, de MiFID II, pas de MiCA.

Le dégroupage clarifie aussi les responsabilités. Un jeton weETH de staking simple et un jeton weETHs de restaking n’exposent pas au même risque de slashing ni à la même chaîne de contreparties. Séparer les deux, c’est aussi séparer les régimes de responsabilité, ce que la logique de MiCA (article 75 sur la responsabilité des prestataires) et de résilience opérationnelle (DORA) ne peut qu’encourager.

Ce qui survit, ce qui revient

Reprenons les quatre métiers, un an de recul en main.

Le staking de base survit sans discussion : rendement réel, demande réelle, il n’a jamais eu besoin du restaking. La liquidité survit aussi, parce que c’est le vrai produit : un jeton composable vaut quelque chose, même sans couche de sécurité par-dessus. C’est pour cela que weETH reste massif quand weETHs reste minuscule.

La sécurité partagée, elle, ne meurt pas, mais elle rétrécit et se déplace. Version ETH, elle se réfugie chez Symbiotic sous un habit plus modeste (marchés du collatéral) ou bascule vers le calcul vérifiable chez EigenCloud. Version Bitcoin, elle continue de grossir chez Babylon, portée par un actif qui n’avait rien d’autre à faire. Ce qui disparaît, c’est l’idée qu’on pouvait la vendre comme du rendement en plus, sans risque en plus. Le calcul vérifiable, enfin, est le pari ouvert : la seule des quatre activités qui tente de fabriquer une demande neuve.

Trois signaux diront si le diagnostic tient. D’abord, les revenus réels d’AVS et d’EigenCloud : s’ils décollent, le rachat d’EIGEN prévu par ELIP-012 pourrait enfin peser sur le jeton. Ensuite, la trajectoire de weETHs : si ce compartiment optionnel grossit, c’est que le restaking dégroupé trouve une clientèle ; s’il stagne autour de quelques dizaines de millions, c’est que la demande n’était pas au rendez-vous. Enfin, Symbiotic et son virage collatéral : le montant réellement routé vers des marchés de crédit dira si la sécurité partagée a trouvé un second métier, ou seulement un nouveau nom.

Silagadze a peut-être raison de penser que le restaking reviendra sous une forme ou une autre. Mais s’il revient, ce ne sera pas comme un jeton unique promettant un rendement gratuit. Ce sera dégroupé, optionnel, facturé à son juste prix, et vendu à qui en a vraiment besoin : une couche d’IA à sécuriser, un rollup à faire tourner, un marché de crédit à collatéraliser. Le mot « restaking » aura peut-être disparu ; les métiers, eux, seront toujours là, chacun sous son propre nom.

Foire aux questions

Qu’est-ce que le dégroupage du restaking ?

Le dégroupage désigne la séparation, dans des jetons distincts, d’activités qui étaient auparavant empaquetées ensemble : le staking de base, la liquidité, la sécurité partagée et le calcul vérifiable. L’exemple déclencheur est ether.fi, qui a scindé weETH (staking simple) et weETHs (restaking optionnel) en août 2026. Chaque métier est désormais valorisé séparément par le marché.

Pourquoi ether.fi a-t-il retiré le restaking de weETH ?

Parce que la sécurité partagée ne générait presque pas de commissions réelles, alors qu’elle ajoutait un risque de slashing supplémentaire. En isolant le restaking dans weETHs, ether.fi rend weETH plus simple et moins risqué, et laisse le restaking aux seuls utilisateurs qui le veulent vraiment. Moins de 1 % des actifs d’ether.fi restaient restakés à l’été 2026, avec une sortie visée à zéro d’ici la fin de l’année.

weETHs est-il construit sur EigenLayer ou Symbiotic ?

Sur Symbiotic. C’est un signal fort : ether.fi a sorti son compartiment restaking d’EigenLayer pour le rebâtir sur Symbiotic, dont le modèle Core V2 se présente comme un marché du collatéral flexible plutôt que comme du restaking classique. Une partie du capital qui quitte EigenLayer atterrit ainsi chez son concurrent.

Le restaking rapporte-t-il encore un rendement en 2026 ?

Très peu, si l’on parle de commissions réelles versées par les AVS. L’essentiel du rendement affiché en 2024 et 2025 venait de points et de jetons distribués, c’est-à-dire de dilution, pas de revenu. Le staking de base (autour de 2,7 %) reste réel ; la prime propre au restaking, elle, ne s’est jamais matérialisée à grande échelle.

Le restaking est-il régulé en France ?

Il n’existe pas de catégorie MiCA dédiée au staking ou au restaking. Un service custodial (un intermédiaire garde vos clés et promet un rendement) relève très probablement du statut CASP, supervisé par l’AMF depuis la fin de la période transitoire le 1er juillet 2026. L’interaction directe avec un protocole décentralisé reste, elle, largement hors du champ de MiCA, donc sans test d’adéquation ni fonds d’indemnisation.

Par Yuki Tanaka, journaliste DeFi et staking, HOGE Wire.

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