Uniswap brûle son UNI : est-ce vraiment un rendement réel ?
Uniswap a enfin activé son fee switch en décembre 2025, après trois ans de blocage. Mais le protocole brûle l'UNI au lieu de verser un dividende. Est-ce un vrai rendement réel ?
Pendant des années, Uniswap a incarné un paradoxe embarrassant pour la finance décentralisée. Le protocole est le plus grand DEX de l’écosystème: il a traité plus de 3 000 milliards de dollars de volume cumulé et génère des centaines de millions de dollars de frais par an, selon les données de DefiLlama. Pourtant, la quasi-totalité de ces frais revenait aux fournisseurs de liquidité (les LP), et le jeton UNI ne captait rien: un droit de vote, et c’est tout. Détenir de l’UNI, c’était parier sur une machine très rentable sans jamais toucher un centime de ses recettes.
En décembre 2025, ce paradoxe a pris fin. Par un vote quasi unanime, la communauté a adopté UNIfication, la proposition qui a enfin actionné le fameux « fee switch » et introduit un mécanisme de rachat-destruction (buyback and burn) de l’UNI, comme l’a rapporté The Defiant. Depuis, une part des frais du protocole sert à racheter puis à brûler des jetons. Le marché a suivi: l’UNI se négocie autour de 8,85 euros (environ 10 dollars) fin septembre 2026, après un vif rebond, pour une capitalisation d’environ 6,3 milliards de dollars, loin toutefois de son record de 44,92 dollars atteint en 2021, d’après CoinGecko.
La question que se pose l’investisseur francophone est simple, et elle est au coeur de notre série sur le rendement réel: ce rachat-destruction est-il un vrai rendement, ou une opération de communication mieux habillée que les émissions inflationnistes d’antan ? La réponse est plus nuancée qu’un slogan, et elle dit beaucoup de la façon dont le droit façonne la finance on-chain. Car derrière une mécanique d’apparence technique se cache une décision très politique: choisir qui, des fournisseurs de liquidité, de l’entreprise Uniswap Labs ou des porteurs de jetons, capte la valeur créée par des milliards de dollars d’échanges quotidiens.
Rendement réel : le test qui n’a pas changé
Un rappel s’impose. Dans la DeFi, on appelle « rendement réel » un revenu qui provient de l’activité économique réelle d’un protocole (frais de transaction, intérêts d’emprunt, financement des perpetuals, coupons d’actifs du monde réel) et non de l’impression de nouveaux jetons distribués en récompense. Le test mental que nous utilisons dans toute cette série tient en une phrase: le rendement survit-il si le jeton tombe à zéro ? Un intérêt payé par un emprunteur survit; une récompense en jetons fraîchement émis, non.
Uniswap coche la première case sans ambiguïté: les frais existent parce que des utilisateurs échangent réellement des actifs, pas parce que le protocole imprime de l’UNI. La difficulté est ailleurs, et elle est propre au choix d’Uniswap: le protocole ne verse pas ces frais en espèces à ses détenteurs, il les utilise pour racheter et brûler le jeton. Distinguer la recette réelle (elle l’est) de la manière dont cette recette atteint, ou non, votre portefeuille est tout l’enjeu. C’est exactement l’exercice que nous détaillons dans notre guide pour auditer le cash-flow d’un protocole. Nous avons déjà rangé ces revenus en plusieurs familles: le coupon importé des bons du Trésor tokenisés, le rendement fabriqué d’une position delta-neutre, ou les frais gagnés puis redistribués aux porteurs. Uniswap ajoute une variante encore différente, celle du rachat suivi d’une destruction pure et simple du jeton.
Le fee switch qui a mis trois ans et demi
Pour comprendre pourquoi Uniswap brûle au lieu de payer, il faut remonter à la plus longue bataille de gouvernance de la DeFi. L’idée d’activer le fee switch, c’est-à-dire de détourner une fraction des frais des LP vers le protocole, est sur la table depuis juillet 2022. Un premier pilote proposait de l’activer sur une poignée de pools. Il n’a jamais abouti. Techniquement, le fee switch est pourtant un simple paramètre: activer un prélèvement du protocole sur des frais déjà payés par les traders, sans les augmenter d’un centime. Rien d’insurmontable sur le plan du code; tout le blocage était juridique et politique.
Le blocage a un nom: Andreessen Horowitz (a16z), l’un des plus gros détenteurs et délégués d’UNI. Fin 2022, lors d’un vote visant à activer un prélèvement sur des pools comme ETH-USDT, le fonds a voté non avec un pouvoir de vote de l’ordre de quinze millions d’UNI; la proposition a recueilli environ 45 % des voix et a échoué faute de quorum. Le motif d’a16z était juridique: verser aux détenteurs une part des revenus reviendrait à distribuer une forme de dividende, ce qui pourrait faire requalifier l’UNI en valeur mobilière (security) au regard du test Howey américain. Le fonds a répété qu’il ne pouvait soutenir aucune proposition qui ne tienne pas compte des facteurs juridiques et fiscaux, une ligne dont CoinDesk a montré qu’elle a paralysé la gouvernance.
Le scénario s’est répété en 2023 et 2024. En mai puis en juin 2023, le studio GFX Labs a soumis deux propositions successives; celle de juin a réuni environ 54 % des voix mais a de nouveau échoué faute de quorum, la quinzaine de millions de jetons d’a16z suffisant à faire barrage. En mars 2024, une refonte de la gouvernance a connu le même sort. Une tentative de créer une entité juridique dans le Wyoming (une DUNA, association décentralisée à but non lucratif) pour absorber le risque de responsabilité a été repoussée à l’été 2024. Résultat: pendant plus de trois ans, le plus grand DEX du monde a laissé son jeton sans lien avec ses recettes, non par oubli, mais par peur du régulateur. Retenir cette origine est essentiel, car elle explique la forme si particulière du mécanisme finalement adopté.
UNIfication : ce que le vote de décembre 2025 a acté
UNIfication a dénoué le noeud en changeant la nature même du mécanisme. Publiée le 10 novembre 2025 et portée notamment par le fondateur Hayden Adams, la proposition a été adoptée en décembre avec 99,9 % de soutien: plus de 125 millions de jetons pour, 742 contre, selon The Block. Le paquet est spectaculaire, et le tableau ci-dessous en résume les mesures clés.
| Mesure | Détail |
|---|---|
| Rachat-destruction rétroactif | 100 millions d’UNI (environ 10 % de l’offre, près de 600 millions de dollars au cours de décembre 2025) brûlés depuis la trésorerie |
| Fee switch activé | Sur v2, les frais LP passent de 0,3 % à 0,25 % et le protocole prélève 0,05 %; sur v3, le protocole prend d’un sixième à un quart des frais LP selon les pools |
| Frais d’interface supprimés | Uniswap Labs met à zéro les frais de son interface, de son wallet et de son API |
| Budget de Labs | 20 millions d’UNI par an versés par la trésorerie, vesting trimestriel depuis le 1er janvier 2026 |
| Fondation | La Uniswap Foundation se dissout; la plupart des salariés rejoignent Labs |
Le rachat rétroactif de 100 millions d’UNI est présenté comme une compensation: une estimation de ce qui aurait été brûlé si le fee switch avait fonctionné dès le lancement, sur près de 4 000 milliards de dollars de volume historique, précise le billet officiel de la fondation. C’est un aveu implicite: pendant des années, la valeur créée a fui hors du jeton.
TokenJar et Firepit : la mécanique du rachat-destruction
Le dispositif repose sur deux contrats intelligents immuables. Le premier, TokenJar, est un coffre qui accumule la part des frais détournée des LP, chaîne par chaîne. Le second, Firepit, est la seule porte de sortie de ce coffre: on ne peut en retirer de la valeur qu’en brûlant de l’UNI en échange. Concrètement, une fraction des frais (entre un sixième et un quart selon les pools) sert à racheter de l’UNI sur le marché, puis à l’envoyer vers une adresse dont personne ne détient la clé. L’offre diminue, de façon programmatique et vérifiable on-chain.
Les adaptateurs couvrant Uniswap v2, v3 et Unichain sont déjà en service; ceux de v4, des hooks d’agrégation et des ponts L2 arrivent par phases. Le point important pour l’investisseur: contrairement à une récompense discrétionnaire votée trimestre après trimestre, ce brûlage est automatique et immuable une fois enclenché. C’est la même logique que le rachat d’AAVE, que nous avons disséqué dans notre dossier sur la machine à rachats d’Aave: une valeur qui s’accumule sans qu’un comité puisse couper le robinet du jour au lendemain.
Cette architecture a un mérite: elle est entièrement auditable. N’importe qui peut suivre, bloc après bloc, combien d’UNI passe par le Firepit et à quelle adresse morte il aboutit, sans dépendre d’un rapport trimestriel ou de la parole d’une équipe. Le revers, c’est que la couverture reste partielle tant que tous les adaptateurs (v4, hooks d’agrégation, ponts L2) ne sont pas déployés: une part des frais du protocole échappe encore, pour l’instant, au moteur de rachat.
Un rachat n’est pas un dividende, et c’est délibéré
Voici le coeur du sujet. UNIfication ne partage pas les frais du protocole avec les détenteurs d’UNI. Comme l’a résumé la recherche de CoinDesk, le mécanisme n’est « pas un partage des frais du protocole avec les porteurs d’UNI », mais plutôt le protocole (et Uniswap Labs) qui « misent tout sur le jeton UNI ». Le détenteur ne reçoit aucun versement en espèces; il bénéficie d’une réduction de l’offre. La valeur créée est réelle, mais indirecte: elle se matérialise dans le prix, pas sur un relevé de coupons, et vous ne la réalisez qu’en vendant.
Ce choix n’est pas un hasard technique, c’est une réponse directe à la bataille d’a16z. En brûlant le jeton plutôt qu’en versant un dividende, Uniswap accroît la valeur pour tous les porteurs sans créer le « droit à un revenu » qui déclencherait les alarmes du droit des valeurs mobilières. Le rachat-destruction est, si l’on veut, un rendement réel déguisé en déflation. Cela le rapproche du modèle d’Aave et du fonds d’assistance d’Hyperliquid, et l’éloigne radicalement d’un coupon en espèces comme celui que verse l’enveloppe sUSDe d’Ethena.
Le procédé n’a rien d’exotique pour un lecteur habitué aux marchés actions: une entreprise qui rachète ses propres titres en Bourse rend de la valeur à ses actionnaires sans verser de dividende, en réduisant le nombre d’actions en circulation. La différence est qu’ici la destruction est définitive et inscrite dans un contrat que personne ne peut modifier. Une objection revient toutefois souvent: un rachat ne profiterait qu’à ceux qui vendent, pas au porteur qui conserve. En réalité, la destruction augmente la part de chaque jeton restant dans les recettes futures du protocole; encore faut-il que le marché valorise cette rareté, car si personne n’achète, la baisse de l’offre ne se traduit pas mécaniquement en hausse du prix.
Brûler, racheter ou payer : où se situe Uniswap
Toutes les formes de « rendement réel » ne se ressemblent pas. Notre série en a décrit plusieurs familles; Uniswap illustre une variante bien précise, que ce tableau situe par rapport aux autres.
| Modèle | Exemple | Ce que touche le détenteur | Le cash reste-t-il dans le protocole ? |
|---|---|---|---|
| Coupon importé | Sky (sUSDS), bons du Trésor tokenisés | Intérêt en espèces sur l’enveloppe | Non, versé |
| Rendement fabriqué | Ethena (sUSDe) | Financement delta-neutre en espèces, variable | Non, versé |
| Frais gagnés, jeton racheté et conservé | Hyperliquid, Aave | Jeton racheté puis gardé en trésorerie | Oui, en réserve |
| Frais gagnés, jeton brûlé | Uniswap | Réduction de l’offre (déflation) | Non, détruit |
La nuance entre les deux dernières lignes compte. Le fonds d’assistance d’Hyperliquid rachète du HYPE et le conserve; la trésorerie garde un actif mobilisable. Uniswap, lui, envoie l’UNI dans le Firepit: le jeton disparaît pour toujours. La déflation est plus « pure », mais elle ne laisse aucune réserve derrière elle. Dans les deux cas, une même vérité: vous ne touchez rien tant que vous ne vendez pas, et la valeur du rachat dépend entièrement de la santé future du protocole.
Combien vaut vraiment ce rendement ? Le rythme de brûlage
Le chiffre à suivre n’est pas le prix de l’UNI, c’est le rythme auquel il est détruit. Début septembre 2026, Hayden Adams a annoncé que le rythme annualisé du rachat-destruction avait dépassé 250 millions de dollars par an, contre environ 200 millions quelques jours plus tôt, selon News.Bitcoin.com. Le fondateur d’Uniswap a ajouté, non sans provocation, que « nous ne sommes même pas encore en marché haussier ». Le rythme a nettement accéléré en quelques mois: début juin 2026, un record quotidien de 134 000 UNI brûlés avait été atteint alors que le jeton valait à peine 2,47 dollars, avant un net rebond du prix durant l’été.
Un moteur inattendu de cette accélération: le volume de la Robinhood Chain, qui a généré près de 3 milliards de dollars d’échanges décentralisés en une seule journée et représenté à lui seul l’essentiel des 184 000 UNI brûlés ce jour-là. Rapporté à une capitalisation d’environ 6 milliards de dollars, un rachat de 250 millions par an correspond à un rendement de rachat de l’ordre de 4 % de la capitalisation, que les analystes de CoinDesk situaient dans une fourchette de revenus annualisés d’environ 300 millions de dollars, pour une valorisation d’à peu près quinze fois les revenus rapportés à l’offre pleinement diluée, au deuxième rang des DEX au comptant. Mais deux réserves majeures s’imposent: ce rendement est libellé en UNI, un actif volatil et non en euros, et il dépend directement du volume échangé, donc du cycle de marché. C’est précisément le « deuxième test » du rendement réel: non pas « est-il réel ? », mais « dure-t-il ? »
Le risque que la déflation masque : la concurrence
Un rachat financé par les frais n’a de valeur que si les frais continuent d’affluer, et c’est là qu’Uniswap est vulnérable. En abaissant la part des LP (de 0,3 % à 0,25 % sur v2), le protocole rogne l’incitation des fournisseurs de liquidité au moment même où un concurrent monte. Aerodrome, premier DEX sur Base, a fusionné avec Velodrome sous la marque Aero et vise désormais le mainnet Ethereum, le terrain historique d’Uniswap, comme l’a détaillé The Block. Son modèle, très incitatif pour ses propres porteurs de jetons, cherche explicitement à « internaliser » les revenus qui fuient vers des rivaux comme Uniswap. Aerodrome pesait déjà plus de 480 millions de dollars de valeur verrouillée et quelque 180 millions de dollars de frais sur douze mois, et son nouveau système MetaDEX à double moteur vise à retenir davantage de recettes au sein de son écosystème.
La recherche de CoinDesk identifiait déjà Aerodrome comme le principal risque concurrentiel, notant qu’il captait sur Base un volume supérieur d’environ 30 % à celui d’Uniswap. Ce dernier reste dominant sur Ethereum, avec plusieurs milliards de dollars de liquidité et des déploiements sur des dizaines de chaînes, dont sa propre Unichain, rappelle DL News. Mais la logique est implacable: moins de volume, moins de frais, moins de rachat. Le dilemme est structurel: pour nourrir le rachat, il faut prélever sur les LP; mais trop prélever, c’est risquer de les voir migrer vers des plateformes plus rémunératrices, ce qui assècherait la liquidité et, à terme, le volume qui alimente ce même rachat. La compression des frais de transaction sur les L2, que nous avons chiffrée dans notre analyse des frais L2, ajoute une pression de plus sur cette recette.
La base sans risque a monté, et un rachat ne paie pas de cash
Le décor macro s’est durci en 2026, et cela change la donne pour tout rendement DeFi. Le 16 septembre, la Réserve fédérale a relevé ses taux entre 3,75 % et 4 %, sa première hausse depuis juillet 2023, selon le communiqué du FOMC. La Banque centrale européenne a de son côté porté son taux de dépôt à 2,50 %. Selon Trading Economics, l’euro se traitait autour de 1,1447 dollar le 22 septembre, un billet vert soutenu par cet écart de taux entre les deux rives de l’Atlantique. Les bons du Trésor américain tokenisés, qui servent de taux sans risque à la DeFi, rapportaient encore autour de 3,5 % pour une valeur distribuée d’environ 14,8 milliards de dollars, d’après RWA.xyz. Le président de la Fed, Kevin Warsh, avait prévenu à Jackson Hole que « la stabilité des prix ne se réalise pas d’elle-même », un signal que la base pourrait rester haute (federalreserve.gov).
Pour un détenteur d’UNI, la conséquence est brutale: un rachat-destruction ne verse aucun cash, alors que le coût d’opportunité, lui, a augmenté. Un bon du Trésor tokenisé paie un coupon en dollars que l’on encaisse; un brûlage d’UNI n’accroît qu’une valeur théorique, non réalisée et libellée dans un jeton qui peut chuter de moitié en un trimestre. Notre analyse de la nouvelle base fixée par la Fed détaille pourquoi chaque rendement de la DeFi se mesure désormais à une règle plus exigeante.
Pour un épargnant en euros, la comparaison est double. D’un côté, un coupon en dollars sur un bon du Trésor tokenisé rapporte un intérêt réel mais expose au risque de change euro contre dollar. De l’autre, le rachat d’Uniswap ne verse pas de dollar du tout: il fait varier la valeur d’un jeton dont les mouvements dépassent, et de loin, ceux d’une paire de devises. Le risque n’est plus le change, c’est la volatilité pure d’un actif crypto, que l’écart de taux entre la Fed et la BCE ne fait qu’alourdir en coût d’opportunité.
Pourquoi Uniswap brûle plutôt que de payer : le mur juridique (et l’AMF)
C’est ici que le choix d’Uniswap prend tout son sens pour un lecteur européen. La peur d’a16z, faire de l’UNI une valeur mobilière, a une traduction directe de ce côté de l’Atlantique. En Europe, le règlement MiCA encadre les émetteurs et les prestataires de services sur crypto-actifs (les PSAN, supervisés en France par l’AMF), mais il ne s’applique pas aux instruments financiers, qui relèvent de la directive MiFID II. Or un jeton qui verserait à ses porteurs une part des revenus, sur le seul fait de le détenir, ressemblerait beaucoup à un instrument financier, avec le régime prudentiel et informationnel qui l’accompagne. L’ESMA a d’ailleurs précisé en mars 2025 la frontière entre crypto-actif et instrument financier, un cadre que rappelle l’AMF.
En brûlant le jeton au lieu de distribuer un coupon, Uniswap reste, de justesse, du côté « crypto-actif » de la frontière: il n’y a pas de promesse de revenu, seulement une réduction d’offre. En France, le régime transitoire des PSAN issu de la loi PACTE s’est éteint au 1er juillet 2026, laissant place à l’agrément CASP complet sous MiCA; l’AMF supervise ces prestataires et les émetteurs, mais pas le code des protocoles eux-mêmes. Le même raisonnement qui a bloqué le fee switch aux États-Unis a donc façonné sa forme finale, une forme qui se révèle commode en Europe aussi. C’est un rappel utile: la structure d’un rendement DeFi n’est pas neutre, elle est souvent dictée par le droit avant de l’être par la finance.
Le rachat vu par le fisc français : l’avantage de la cession
Cette structure a une conséquence fiscale rarement soulignée pour l’investisseur français. En France, les plus-values sur actifs numériques sont soumises au prélèvement forfaitaire unique (la flat tax) de 30 %, mais uniquement au moment de la cession en euros ou contre un bien, et seulement si le total des cessions de l’année dépasse 305 euros, comme le résume ce guide de fiscalité crypto. Un échange crypto contre crypto n’est pas imposable; c’est la sortie vers la monnaie qui déclenche l’impôt, à déclarer via le formulaire 2086. Ce taux de 30 % combine 12,8 % d’impôt sur le revenu et 17,2 % de prélèvements sociaux; un contribuable peut, sur option, préférer le barème progressif si c’est plus avantageux pour lui.
Comparez maintenant deux rendements réels. Un coupon en espèces (les récompenses de staking, l’intérêt d’une enveloppe sUSDS) constitue en principe un revenu encaissé, potentiellement imposable au titre de l’année où il est perçu. Un rachat-destruction, lui, ne verse rien: il gonfle la valeur latente de votre UNI. Tant que vous ne vendez pas, il n’y a ni encaissement ni fait générateur d’impôt. Autrement dit, à rendement économique comparable, le modèle du brûlage offre un report d’imposition que le coupon n’offre pas. Ce n’est pas un conseil (la fiscalité dépend de chaque situation, et le régime précis des jetons de gouvernance reste discuté), mais c’est un angle que l’habillage « rachat » masque souvent.
Cet avantage de report a ses limites. Le report n’est pas une exonération: le jour où vous vendez, la plus-value latente accumulée par le brûlage redevient pleinement imposable, et un contribuable actif reste tenu de déclarer ses comptes d’actifs numériques ouverts à l’étranger. La commodité fiscale du brûlage ne remplace donc jamais l’analyse du sous-jacent: un rachat financé par des recettes en berne n’a aucune valeur, quel que soit son traitement fiscal.
Ce qui peut casser le rachat
Aucun rendement n’est sans risque, et celui d’Uniswap en compte plusieurs, qu’il faut regarder en face.
- Dépendance au volume: le brûlage suit les frais, donc le cycle. En marché baissier, il peut fondre aussi vite qu’il a bondi, à l’image des rendements réels de la génération 2022 (GMX, dYdX) qui se sont taris.
- Concurrence: une fuite de liquidité vers Aero ou d’autres DEX réduit directement la matière première du rachat.
- Baisse des frais LP: en rognant la rémunération des fournisseurs de liquidité, Uniswap risque de les pousser vers des plateformes plus généreuses.
- Concentration de la gouvernance: quelques gros délégués, dont a16z, pèsent lourd; ils ont bloqué le fee switch pendant des années et pourraient encore peser sur son avenir.
- Requalification réglementaire: si un régulateur estimait que le rachat crée malgré tout un droit économique assimilable à une valeur mobilière, tout l’édifice serait fragilisé.
- Risque de prix: un rachat libellé en UNI ne vaut que ce que vaut l’UNI; une chute du jeton rend la déflation nominalement dérisoire.
Cette grille n’est pas propre à Uniswap; c’est celle de tout rendement réel. Les risques de contrepartie et de sécurité, eux, se logent ailleurs, dans les ponts et les oracles, comme l’ont rappelé plusieurs incidents récents.
Vérifier soi-même : cinq questions avant d’acheter de l’UNI pour le rachat
Avant de traiter le rachat d’Uniswap comme un rendement, posez-vous cinq questions simples.
- D’où vient l’argent ? Ici, de frais de transaction réels, pas d’émissions. Bon point de départ.
- Touchez-vous du cash ? Non: seulement une réduction d’offre. Vous ne réalisez la valeur qu’en vendant.
- Le flux dure-t-il ? Regardez le rythme de brûlage sur DefiLlama et son évolution, pas une capture d’écran isolée.
- Qui contrôle le robinet ? Ici, un contrat immuable, mais une gouvernance concentrée en amont.
- Quel est le coût d’opportunité ? Comparez toujours à la base sans risque (Fed entre 3,75 % et 4 %, BCE 2,50 %) et souvenez-vous que le rachat, lui, ne paie aucun intérêt.
Cette discipline, nous l’appliquons à chaque protocole de la série, du dossier Aave à celui d’Ethena. Un rachat financé par de vraies recettes est infiniment plus sain qu’une pluie de jetons inflationnistes. Mais l’appeler « rendement » sans préciser qu’il ne verse aucun cash, qu’il est libellé dans un jeton volatil et qu’il dépend du volume, c’est confondre l’accumulation de valeur avec un coupon. Uniswap a franchi une étape historique en décembre 2025; il n’a pas pour autant transformé l’UNI en obligation.
Foire aux questions (FAQ)
Le rachat-destruction d’Uniswap est-il un vrai rendement réel ?
Oui pour la source, avec une réserve sur la forme. Les frais qui financent le rachat proviennent de transactions réelles, pas d’émissions de jetons, donc le revenu est réel. Mais Uniswap ne verse aucun cash: il rachète et brûle l’UNI, ce qui accroît une valeur latente que vous ne réalisez qu’en vendant. C’est un rendement réel indirect, pas un coupon.
Combien d’UNI Uniswap brûle-t-il chaque année ?
Début septembre 2026, le fondateur Hayden Adams a indiqué que le rythme annualisé du rachat-destruction avait dépassé 250 millions de dollars, porté notamment par le volume de la Robinhood Chain. Un rachat rétroactif de 100 millions d’UNI, soit environ 10 % de l’offre, avait par ailleurs été acté lors du vote de décembre 2025.
Pourquoi Uniswap brûle-t-il l’UNI au lieu de verser un dividende ?
Pour des raisons juridiques. Verser aux détenteurs une part des revenus risquerait de faire requalifier l’UNI en valeur mobilière aux États-Unis (test Howey) et en instrument financier en Europe (MiFID II). Le fonds a16z a bloqué le fee switch pendant des années sur ce motif. Le rachat-destruction accroît la valeur sans créer de droit à un revenu.
Comment est imposé un gain sur l’UNI en France ?
Les plus-values sur actifs numériques relèvent de la flat tax (le prélèvement forfaitaire unique) de 30 %, due au moment de la cession en euros et seulement si les cessions de l’année dépassent 305 euros. Un rachat-destruction ne verse pas de cash: il n’y a donc pas de revenu à déclarer tant que vous ne vendez pas, la plus-value se déclarant alors via le formulaire 2086.
Uniswap peut-il perdre sa place face à Aerodrome ?
C’est le principal risque concurrentiel. Aerodrome, leader sur Base, a fusionné avec Velodrome sous la marque Aero et vise le mainnet Ethereum. Comme le rachat d’Uniswap dépend des frais, donc du volume échangé, une perte de parts de marché réduirait directement le rythme de brûlage.
Par Yuki Tanaka, rédaction HOGE Wire.